Numéro 509, 25 novembre 1999

La fonction du père en placement familial est-elle essentielle ?

Pas d’inscription de la loi symbolique sans fonction paternelle !

Un lecteur s’était insurgé que Jean-Marie Servin dans un article intitulé « Quelle fonction pour le père en placement familial ? » parle pour celui-ci de « père symbolique ». Or, affirmait ce lecteur dans nos colonnes Rebonds, le rôle de mari de l’Assistante Maternelle — quand il existe, car ce n’est pas toujours le cas précisait-il — « doit être centré sur son couple et ses propres enfants, sans qu’il soit fonctionnel ou symbolique devant l’enfant accueilli ». Ce sont « les professionnels qui sont à l’origine de la situation de placement de l’enfant qui peuvent relayer et suppléer cette parole défaillante ». Nous avions, alors, indiqué que ce point de vue ouvrait un débat. Voilà qui est fait avec ceux qui pensent que la fonction du père en famille d’accueil est essentielle. Les pour, les sans nuance et les avec nuance

Que rencontre l’enfant dans ce dispositif ? Une famille en effet constituée, une famille qui, on peut le souhaiter, est censée fonctionner selon les lois symboliques d’humanisation. Dans cette famille constituée, l’enfant arrive absolument étranger. Sa filiation, son nom, son héritage de signifiants sont gelés mais viennent d’ailleurs. Ce dispositif familial est un montage hors norme familiale : hors norme parce que cette famille n’en est pas une pour l’enfant placé, dans le sens propre à notre culture, même s’il y vit familialement. Il n’est pas reconnu symboliquement comme un enfant de la famille même si on peut dire : « Je fais pour lui comme pour mes enfants ». Hors norme parce que cette famille est, du fait de l’intervention du juge, du service, des intervenants sociaux, du salaire de l’assistante maternelle, une scène déjà sociale pour l’enfant. L’assistante maternelle, femme et mère, est mise au premier plan dans le rapport à l’enfant placé ; elle reçoit un salaire, de l’argent, pour faire ce qu’on appelle un travail ; ce qu’on paye, c’est l’assistance maternelle. L’assistante maternelle est elle-même assistée par le service qui veille. L’intervenant social est donc l’assistant de l’assistante, lui-même assisté par l’inspecteur ou le juge, lui-même assisté parfois par l’expert. Une chaîne d’assistance régule le bien de l’enfant.

Que l’assistante maternelle soit payée pour élever l’enfant, cela peut instituer une coupure qui passe entre l’enfant et elle et qui indique qu’elle n’est pas là pour obtenir une jouissance supplémentaire avec l’enfant, narcissique ou autre, mais pour faire un travail.

La professionnalisation des assistantes maternelles engendre inévitablement un ordre qui tend à désexualiser les relations en mettant au premier plan le rapport assistante maternelle-service. De ce point de vue, la fonction symbolique sociale est au premier plan.

La fonction symbolique sociale ne peut avoir une efficacité que d’avoir reçu sa valeur de la fonction symbolique sexualisée. Cette Loi primordiale se reçoit dans la famille ; le sujet trouve au dehors les modes socioculturels qui la font fonctionner. Elle ne peut pas avoir d’effet si elle est venue primordialement du dehors sous forme d’autorité, de conseils, de règles instituées par un autre. La fonction symbolique sociale désexualisée est seconde.

En place de père, il y a le père de la filiation, qui est out dans sa fonction, et le mari de l’assistante maternelle, qu’on nomme volontiers père d’accueil. Il est aussi un père de famille, il n’est pas dans une fonction sociale.

S’il n’a pas son mot à dire, si la femme fait la loi et se tourne vers le service au lieu de se tourner vers son mari, s’il ne peut pas frustrer l’enfant au nom de son désir, s’il est muet, si on le fait taire ou s’il se terre, cela semblerait marquer l’échec du minimum nécessaire pour faire fonctionner la Loi symbolique. Par rapport à son mari, le fait que l’assistante maternelle reçoive de l’argent pour élever un enfant renforce le fait qu’il est mis sur la touche. C’est elle qui a le pouvoir. Pas d’inscription de la Loi symbolique et de dimension autre si un père n’est pas à sa place, si une mère ne fait pas valoir la parole du père, si le désir et la Loi ne sont pas noués. On rencontre ici toute la complexité du Placement Familial.

Si la professionnalisation des assistantes maternelles engendrait une soumission au discours socio-éducatif, si l’assistante maternelle recevait les conseils comme un ordre - « on me dit de faire… » -, soumise à un ordre de fer, elle ne pourrait que soumettre l’enfant à cet ordre, annulant du même coup son propre désir et celui de l’enfant. Si elle-même protège sa place de sujet par rapport aux injonctions, aux conseils éducatifs… alors l’enfant a une chance que sa parole soit entendue, de pouvoir jouer sa donne sur cette scène seconde devenue familiale, celle de la famille d’accueil. Le désir du couple d’accueillir un enfant paraît essentiel pour donner à celui-ci la Loi du désir.

Le risque majeur serait de se laisser enfermer dans la professionnalisation, balayant ainsi la fonction symbolique sexualisée par le social. On pourrait alors en toute innocence substituer à l’écoute attentive du discours particulier de l’enfant, de l’assistante maternelle et de son mari, un discours social qui valoriserait le savoir objectivé : « Voilà ce qui est bien pour l’enfant » Le risque majeur serait une substitution progressive du familial par le social, de la fonction paternelle sexualisée par la fonction sociale désexualisée. Ce risque est à mon avis un symptôme de notre société.

Comment faire venir la parole de l’enfant pour lui permettre d’accrocher les chaînes signifiantes de son histoire déjà là à celles de la famille d’accueil ? Comment changer le travail à la chaîne d’assistance en un travail à la chaîne de signifiants pour donner sa chance à l’enfant de pouvoir se reconnaître comme fils de ou fille de… la famille d’où il vient et non comme enfant placé, ce qui n’a jamais fait identité ? Comment donc la famille d’accueil pourrait-elle accompagner l’enfant vers le retour à sa scène familiale, ce qui ne veut pas dire un retour dans sa famille ?

Restaurer la fonction paternelle, c’est faire acte au cœur même des lois d’humanisation, au cœur même du sexuel, pour qu’il y ait naissance d’un sujet là où il n’est pas né dans la propre famille de l’enfant. Restaurer la fonction paternelle, ne serait-ce pas pour le Placement Familial payer sa dette, ce qu’il doit à l’origine de son existence, ne serait-ce pas s’interroger sur la spécificité de cette professionnalisation dont il reste, je pense, à inventer les limites ?

Arlette Pellé

Texte extrait de 2001, l’odyssée du placement familial ou l’illusion du retour (sous la direction de Denise Bass et Arlette Pellé) ; éditions Erès.


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