Numéro 508, 18 novembre 1999

Quelles formations supérieures pour le travail social en Europe ?

Six pays de la communauté constatent que leurs travailleurs sociaux poursuivant des études sont des personnes expérimentées, mais aussi, de plus en plus souvent, des jeunes professionnels n’ayant jamais exercé. En fait, qui sont ces futurs chercheurs ? Tour d’horizon


Prenons deux exemples dans la large palette des professions du travail social : l’assistant de service social est diplom-sozialarbeiter en Allemagne, auxilliaire social en Belgique, social raadgiver au Danemark, trabajador social en Espagne, social worker en Irlande et au Royaume-Uni, assistente soziale en Italie, maatschappelijk werker aux Pays-Bas, assistences sociais au Portugal…

En Allemagne, on l’appelle diplom-socialpädagoge, en Espagne educator, en Irlande child care, youth and community worker, au Danemark social-paedagog, aux Pays-Bas inrichtingswerker, au Portugal tecnico de educaçao, au Royaume-Uni youth and community worker, en Italie éducatore professionale… En Grèce, la profession d’éducateur est en cours de structuration (1).

Organisé au mois de juillet dernier par le service de la formation continue de l’Université de Toulouse-Le Mirail, un colloque européen intitulé Le travail social en Europe : quelles formations pour quels métiers ? rassemblait quelque 450 travailleurs sociaux et universitaires, originaires de six pays et de douze universités européennes.

Les origines historiques du travail social dans chaque pays, les contextes politiques et sociaux, l’hétérogénéité des systèmes d’enseignement rendent très diverses les réalités que recouvrent les termes « travail social » d’un pays à l’autre. À l’initiative de l’École supérieure de travail social et en partenariat avec les universités de Lisbonne, Valence et Maastricht, une étude sur les initiatives européennes en matière de doctorats dans le champ du travail social a été conduite ; elle doit s’achever dans les semaines qui viennent, mais permet d’ores et déjà, quelques éléments d’analyse (cf. Des doctorats en travail social en Europe. Éléments d’analyse, Françoise Laot, ETSUP, avril 1999). Pourquoi telle université a-t-elle créé une chaire, un département ou un doctorat spécialisé dans un champ du travail social ? Qui sont les docteurs en travail social, et leurs travaux contribuent-ils à faire évoluer les pratiques de terrain ? se sont, par exemple, interrogés les chercheurs.

Un panel significatif de lieux de formations supérieures a ainsi été constitué : chaire de travail social de l’université de Fribourg (Suisse), institut supérieur de service social de Lisbonne (Portugal), département de travail social de l’université de Göteborg (Suède), département Santé publique, psychologie et travail social de l’université de Londres-Nord (Royaume-Uni), département des sciences de l’homme de l’université de Trieste (Italie), université catholique de Milan (Italie), école Alice Salomon de Berlin (Allemagne), département Développement familial et communautaire de l’université de Mons (Belgique), département de pédagogie sociale de l’université de Lodz (Pologne), département des sciences sociales appliquées de l’université de Cork (Irlande). Des contacts, par ailleurs, ont été établis avec le département de sciences politiques de l’institut Elte de Budapest (Hongrie), l’école universitaire de travail social de Valence (Espagne), l’institut d’études comparatives sociales de Maastricht (Pays-Bas), le département de pédagogie sociale de Zurich (Suisse), le département de travail social de l’université de sciences et technologie de Trondheim (Norvège), le département de politiques sociales et de travail social d’Helsinki (Finlande) ; cette liste fastidieuse permet globalement, en effet, d’avoir un échantillon représentatif du paysage de la formation supérieure, dans notre secteur, en Europe.

La situation européenne du point de vue des formations d’un niveau équivalent au niveau I français (DEA, DESS, Doctorat) peut ainsi être schématisée en quatre catégories : la première comprend les doctorats en travail social strictement nommés, comme en Finlande, en Suède ou en Hongrie ; une deuxième catégorie comprend des doctorats dont le titre fait mention d’une spécialisation en travail social ou correspondant à un aspect particulier du travail social ; un troisième groupe comprend les doctorats dont le titre ne mentionne pas le travail social ou une spécialisation du champ, mais qui sont néanmoins entrepris en lien avec un département ou une chaire de travail social ; enfin, une dernière catégorie comprend des diplômes de travail social donnant un accès direct à un doctorat dans une autre discipline : ainsi, à Lodz (Pologne), une maîtrise en pédagogie sociale, mention Travail socio-éducatif donne-t-elle accès au doctorat en Sciences humaines.

Concernant l’origine de ces formations, deux cas de figure se présentent : soit l’université propose d’elle-même une nouvelle formation (à l’initiative d’un professeur, plus rarement d’une équipe), soit elle répond à une pression du terrain, liée par exemple à l’émergence de nouvelles problématiques, comme dans les anciens pays communistes.

La formation doctorale se fait à l’université, sauf en Allemagne ou au Portugal, où elle s’inscrit dans le cadre d’une convention entre une école et une université. Le degré d’ouverture à la professionnalisation est par conséquent une variable significative (quelle place est-elle laissée à l’alternance, à la pratique professionnelle dans la détermination des objets de recherche ?), certains lieux privilégiant la recherche-action (Göteborg, Mons, Berlin, Lisbonne), d’autres, plus académiques, proposant un approfondissement théorique tendant à rompre avec les problématiques de terrain (Trieste, Fribourg). Mais l’ouverture de l’université à la pluridisciplinarité est un autre indicateur éclairant : la quasi-totalité des initiatives étudiées soulignant la nécessité d’aborder les pratiques sociales à la lumière croisée de plusieurs disciplines, même si parfois des « cloisonnements institutionnels » viennent y faire obstacle.

Le modèle anglo-saxon des Masters semble s’imposer peu à peu dans tous les pays. Mais si l’enseignement et la recherche sont les deux principaux débouchés du doctorat, il apparaît que « la recherche est presque partout assez mal lotie, sauf peut-être en Suède où un réseau de centres de recherche communaux et universitaires emploie régulièrement des travailleurs sociaux dans le cadre de programmes définis ».

Les professionnels du travail social qui poursuivent leurs études jusqu’au doctorat sont assez peu nombreux : conditions difficiles d’accès, initiatives récentes, petite taille des départements universitaires impliqués… Le public des doctorants se compose de professionnels expérimentés, mais aussi de jeunes professionnels n’ayant jamais exercé, cette deuxième catégorie tendant d’ailleurs à devenir de plus en plus importante.

Un clivage en deux spécialisations semble réel, notent les rapporteurs — qui parlent même de « bipolarisation du champ professionnel du travail social » —, deux filières universitaires pouvant exister en parallèle dans de nombreux sites, parfois sans tronc commun ni passerelle. C’est ainsi que pourraient être imaginés deux types de filière : la première proposerait une spécialisation en travail social « versus assistance sociale, aide aux populations en difficulté, peut-être plus centrée sur la résolution de problèmes ou sur la prise en charge sociale de difficultés particulières », la seconde « versus accompagnement vers un développement personnel ou communautaire, dont l’objet principal ne serait pas exclusivement l’aide à des populations en difficulté, mais qui s’intéresserait néanmoins également à certains handicaps sociaux, psychologiques ou de santé ». Cette deuxième voie est moins souvent que la première dénommée travail social, mais on peut la trouver sous diverses autres terminologies : social pädagogik, éducation sociale, action socio-éducative, orthopédagogie…

« Cette bipolarisation recouvre semble-t-il des enjeux profonds, tant identitaires qu’économiques », conclut Françoise Laot. « Si certains souhaitent, aujourd’hui en Allemagne et au niveau des organisations européennes, tendre vers une unification des professions du social, dans de nombreux pays d’Europe, au sud comme au nord, la différenciation reste de mise ».

Joël Plantet

(1) Voir Le travail social et la formation dans la construction européenne, H. Coudy-Clavier, revue Empan n°27, Toulouse, septembre 1997.
Voir aussi le rapport du Conseil supérieur du travail social, Les formations au travail social dans la perspective de l’Europe en 1993, Ministère des Affaires sociales, Paris, 1992.


Les formations supérieures en travail social en France

Élisabeth Dugué, du CNAM, distingue trois ensembles [lire interview] : les métiers du travail social, les fonctions de l’intervention sociale et les fonctions d’encadrement. « C’est dans les relations existant entre ces ensembles que se situent les principaux enjeux des formations supérieures en travail social » (1).

Dans les trois filières des métiers du travail social — filière de l’assistance sociale, filière éducative, filière de l’animation —, les diplômes s’étagent du niveau V (CAFAD, aide moniteur-éducateur, BAPAAT) au niveau III (diplôme d’État d’assistant social ou d’éducateur spécialisé, DEFA) ; deux diplômes supérieurs de niveau maîtrise (DSTS, CAFDÈS) sont préparés dans l’appareil de formation au travail social, sous le pilotage de la DAS ; mais « ils ne sont pas reconnus statutairement comme seuls habilités à ouvrir l’accès aux fonctions de cadre ». À l’université, un ensemble « mouvant et, semble-t-il, en expansion » de diplômes professionnels (DESS) préparent également aux fonctions de l’encadrement et surtout aux nouvelles fonctions de l’intervention sociale. « Il n’existe pas de formation doctorale en travail social », précise encore la chercheur : les DEA directement organisés autour d’une problématique du travail social sont peu nombreux, et relèvent seulement de la sociologie.

« On a donc d’un côté », résume-t-elle, « une formation professionnelle encadrée par des filières se terminant au niveau maîtrise, avec éventuellement poursuite individuelle de formation en deuxième ou troisième cycle universitaire, de l’autre, un cursus universitaire cherchant à se professionnaliser, mais mal accroché sur le « no man’s land « que représente l’encadrement du social et largement ouvert aux nouveaux professionnels de l’intervention sociale ».

À partir de ce constat et pour établir un lien institutionnel entre ces deux filières, trois stratégies sont proposées : des diplômes universitaires — concernant aussi bien les diplômes professionnels (DESS) que les formations à la recherche (DEA, puis doctorats) — disposant du double label DAS et Éducation nationale pourraient être produits à partir de procédures nationales ; seconde option, les mêmes diplômes pourraient être envisagés, mais cette fois à partir d’une structuration de réseaux locaux, des réseaux de centres de formation au travail social passant convention avec un réseau d’universités ; enfin, une dernière option consisterait à créer une discipline Travail social autonome, reconnue à la fois dans les structures universitaires et dans les institutions de la recherche.

« La discipline « Travail social » contribuerait ainsi à renforcer la logique professionnelle (en permettant aux professionnels de théoriser leurs pratiques) » conclut la chercheur, « elle permettrait également d’unifier encore davantage la sphère du social. L’organisation de cette discipline nécessiterait une action conjointe entre la DAS, les structures et les institutions de la recherche et le monde universitaire ».

JP

(1) Cf. Les formations supérieures en travail social en France : enjeux et positions des acteurs, Élisabeth Dugué, CNAM, mai 1999. Voir aussi le rapport du Conseil supérieur du travail social (Csts) 1995, Adaptation du marché de l’offre et de l’emploi des travailleurs sociaux.


Les sigles des formations cités dans l’article


CSTS et formations sociales

Le décret n°99-364 du 11 mai 1999 modifie celui du 17 juillet 1984. Il précise : « Le Conseil supérieur du travail social donne un avis sur le projet de schéma national des formations sociales prévu à l’article 29 de la loi du 30 juin 1975 susvisée. Il est informé du contenu des schémas régionaux des formations sociales subséquents ».

La circulaire DAS/TSIS/TS1 n°99/274 du 10 mai 1999 relative à l’élaboration des schémas régionaux des formations sociales déclare, quant à elle, en préambule : « Les transformations de la société, la montée du chômage et de l’exclusion, la modification du paysage institutionnel de l’action sociale entraînent des changements dans l’organisation et l’exercice du travail social. Les formations, qu’elles soient initiales, permanentes ou supérieures sont directement sollicitées par ces évolutions et doivent en tenir compte ».

Le contenu de l’arrêté du 11 mai 1999 fixant le cadre d’élaboration du schéma national des formations sociales et celui de la circulaire DAS peuvent être consultés in extenso dans le supplément n°57 (juin 99) à TSA Hebdo n°742.


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