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Numéro 505, 28 octobre 1999

Un forum atypique, bouillonnant, concluant...

Le militantisme est-il soluble dans le travail social ? La problématique posée était-elle « néo-ringarde » ? Composé d’orateurs, d’électeurs et d’un public, le colloque de Lien Social a favorisé les prises de parole, de position, de bec, qui se sont succédées pendant ces deux journées toulousaines. Une réponse, via un vote, en est sortie. Une enquête sociologique approfondira, vers la fin de l’année, cette tendance. Récit d’une rencontre animée

« Ce qui compte », estimait récemment le cinéaste Romain Goupil, à propos de son dernier film À mort la mort !, « c’est que chacun, quel qu’il soit — à la place qu’il occupe dans la société — continue à participer du politique en général, c’est-à-dire de ce qui se passe dans le monde. Je ne pense plus que la violence révolutionnaire, que la dictature du prolétariat, soient la solution. Croire, qu’on détient la vérité et qu’on peut l’imposer par la violence révolutionnaire, est devenu une erreur pour moi. Le changement s’est fait sur la base d’expériences, de réflexions, de voyages. Ce débat reste toujours extrêmement présent et vif. J’y participe ». On aurait dû l’inviter…

Quatre cents participants, un Diagora toulousain en forme de vaisseau spatial, une formidable brochette d’orateurs clairement positionnés au premier rang, un petit quatre pages distribué aux participants à l’orée de la seconde journée, une tribune en forme de point d’interrogation — événementiel, ça ! — pour un forum dédié à Christian Bachman, mort le 27 décembre 1997. Il aurait probablement aimé participer aux discussions autour de ces questions…

Alors, militant, pas militant ? Même si globalement, il est impérieux de dénoncer l’hypocrisie de nos systèmes, s’il est vrai que le travailleur social a d’évidence un devoir d’alerte sociale, de vigilance démocratique, le terme « doivent » de la question posée fait problème à plusieurs orateurs : mais Michel Autès rappellera que « certaines mauvaises questions ont de bonnes réponses », avant d’évoquer « la place étrange, impossible, indispensable du travail social »… Les problèmes de logement pointent excellemment le décalage entre volonté politique et vraie réalité du terrain, et les questions tournant autour du FSL ou du DAL l’illustrent généreusement (« les politiques sont des éponges et les travailleurs sociaux passent la serpillière », insistera le drolatique Jiho). Pointant un déséquilibre de la représentation du travail social, Jean-Noël Chopart rappelle que l’intervention sociale rassemble « 700 000 personnes », avant de proposer l’instauration d’un chèque professionnel, payé par les institutions, pour permettre au salarié d’aller défendre — dans une association, dans un syndicat — son point de vue. On entend, dans la salle, quelques remous. Et les tenants du oui et ceux du non continuent de se succéder au micro, en un âpre match (voir p. 10 l’article de Jacques Trémintin).

Militer ? Certains en pointent l’exigence, telle Christine Garcette, présidente de l’Anas, plaidant pour un « nécessaire engagement citoyen du travailleur social » appuyé par une approche historique, ou tel le sociologue François Chobeaux (« Ça me paraît obligatoire »). Ce peut être, selon certains électeurs, aller à une manif avec des usagers, barrer la route à un huissier et même — selon une électrice — « boycotter les réunions idiotes ou séquestrer cinq minutes un permanent syndical ». Ce peut être également, pour une jeune professionnelle, récolter des fonds pour la Yougoslavie il y a quelques années, ou aider à la mise en place d’un Samu social.

Une oratrice rappelle cruellement, dès la première journée, que le non n’est défendu que par douze orateurs sur trente et que, sur ces trente, on compte seulement sept femmes et quatre travailleurs sociaux. Les sociologues, critiquent certains participants, sont surreprésentés.

Comme en un bon spectacle, au fur et à mesure des positions exprimées, l’ambiance chauffe. Dans la fièvre des débats, on rappelle que Eichmann le nazi se présentait comme un « technicien » — le récent film Le Spécialiste l’évoque —, mot revendiqué par les tenants du non. Les références à la montée du nazisme, au régime de Vichy ont d’ailleurs été récurrentes. Il est vrai que les professionnels issus des régions sensibles — à savoir politiquement occupées par l’extrême-droite — étaient nombreux. Cela nous renvoie — toutes proportions gardées, tout de même — à l’allocution d’André Klock au premier Congrès national des éducateurs de jeunes inadaptés, organisé en janvier 1965 par l’ANEJI, qui retraçait les conditions d’exercice des éducateurs pendant la guerre 39-45 : « Les éducateurs étaient obligés d’agir dans des conditions difficiles aussi bien sur le plan matériel (restrictions de toutes sortes) que sur le plan moral. Comment éviter à ces jeunes l’escroquerie de la relève puis du STO et des persécutions raciales ? Enfin les mettre à l’abri de la « Nouvelle Europe » pour lesquels les « inadaptés » étaient des bouches inutiles à nourrir ».

Alors, le parallèle est-il pertinent ? Et la question posée est-elle « luxueuse », propre à nos riches pays du nord, ainsi qu’ont semblé le craindre le sociologue Adil Jazouli ou l’Argentin Benasayag ?

Les interventions s’égrènent. Petit florilège : « On s’engage parce que l’inacceptable nous percute » (Monique Crinon, très applaudie) ; « Etre militant, c’est prendre le risque de gérer une sorte de clause de conscience » (Jean-Michel Belorgey, doublement lunetté) ; « Je me bats parce que j’ai un projet de société » (le très pugnace Philippe Péquignot) ; « On parle de militantisme comme on parle de Chanel n°5, ici ! » (Miguel Benasayag, archiséducteur) ; « Ceux qui se mobilisent le plus facilement sont ceux qui sont le mieux placés » (Alain Touraine) ; « Faut-il mettre une capote entre le militant et le professionnel » (Monsieur et Madame Bataclown) ; « Bougeons-nous » (Jean-Paul Viguier) ; « Le travailleur social est militant de la cause qui lui est confiée » (Françoise de Veyrinas) ; « Le travailleur social est un militant sans cause » (Michel Autès) ; « Les travailleurs sociaux se doivent d’être militants » (Marie-Noëlle Liennemann) ; « Si je vote oui, je politise le social ; en votant non, je coupe le lien social » (un électeur) ; « Veuillez conclure… » (André Jonis) ; « La réponse, c’est le malheur de la question » (Maurice Blanchot, cité par le philosophe Jean-Bernard Paturet) ; « Putain… C’est d’un compliqué… C’est organisé par un psy, ou quoi ? » (Jiho).

Colloque décidément atypique, bouillonnant, mouvementé ! On y entendra des emportements, des intolérances, des procès d’intention, des accusations de confiscation de parole, et autres gracieusetés ; certains orateurs ont fait front, sous les huées les qualifiant de « démago ! » ; on a entendu fuser des « dictateur ! » et des « enfoiré ! » ; deux électeurs ont choisi d’aller jusqu’à se faire couper la parole, probablement pour stigmatiser l’arbitraire supposé de tout pouvoir d’organisation.

Madame Boonie et Monsieur Pissenlit ont remis plein de pendules à l’heure. À ce propos, ils ont même confisqué la montre d’André Jonis, émérite régulateur des débats et l’ont insolemment coiffé d’un entonnoir. La veille, ils avaient décerné un bonnet de diable aux deux orateurs « qui avaient le plus énervé » ; bordéliques à souhait, ils ont fait retentir la sirène de l’urgence, se sont jeté dans les bras du mec qui considérait n’avoir pas eu assez la parole, recouvert la brochette d’orateurs d’un pudique voile, et fait plein d’autres pitreries signifiantes.

Le vote a lieu : pendant les pauses, les participants font la queue, devant les urnes du premier étage. Mais « qu’est-ce qu’on va faire du résultat ? », s’angoissent les bataclowns. Sur une musique de cirque et dans une fausse ambiance cannoise — « and the winner is… » —, ça tombe : sur 365 inscrits, 292 votants, soit environ 80 % ; trois bulletins nuls, soixante-treize non-participants au vote. Et les oui, sans surprise, l’emportent haut la main avec 67,3 % des suffrages, les non restant sur le carreau avec 11,7 %. Boonie et Pissenlit terminent donc le forum avec un gros ouioui (maquillé d’un œil au beurre rouge) et un tout petit non, « très gentil ».

Mais voter n’est pas tout : en dix questions, une enquête sociologique approfondit les choix, motivations et définitions du militantisme de l’électeur. Dans l’après-midi de vendredi, 38 % de répondants — proportion non négligeable — avaient retourné le questionnaire (en fin d’après-midi, le chiffre s’était considérablement accru). Bonne participation, là aussi ! Les résultats seront donnés aux alentours de Noël.

Pour clore, le philosophe Jean-Bernard Paturet tente de se lancer dans une synthèse érudite : rappelant tout d’abord que la question posée se situe « dans une logique du tiers exclu » (oui ou non), il souligne une grande proportion de termes prescripteurs employés par les un (e) s et par les autres dans les interviews. « Cette scène », ajoute-t-il en évoquant la tumultueuse tribune, « a été un espace de conviction, un espace de harangue, de polémique, ce qui en fait son intérêt… et sa limite » : il relève avec pertinence que les orateurs positionnés pour le non ne se sont pas situés comme des non-militants (loin de là, d’ailleurs) ; faisant la différence entre divers propos entendus — sur la militance instituée (syndicats, par exemple) ou non-instituée —, il note une absence de définition précise du concept de militance ; en caricaturant les opinions émises, le travailleur social tenant du non serait « un réparateur, un exécutant » ?

Dans ses remarques intempestives pour un colloque atypique, il propose plusieurs pistes : « Quand on parle de militant, il faut préciser militant de quoi » ; attention, le technicien est porteur de valeurs, la technique porte en elle une vision du monde ; le travailleur social est au carrefour des technicités, à l’articulation entre l’artisan et le technicien. Approfondissant la différence entre la poiésis (fabrication du monde) et la praxis (conduite de l’action), il opère la distinction entre un travail social orthopédique qui, comme son nom l’indique, répare, ou un travail social maïeutique, la maïeutique étant « l’art d’accoucher les esprits ». Qui plus est, insiste-t-il, l’opposition théorie/pratique est « à réfléchir ». Pour conclure, le philosophe, plutôt que de parler des « exclus », préfère se rappeler que, selon le beau mot de Nietzsche, « l’Homme est une promesse ».

Tout cela est passionnant, et même Jiho le pointe : « Arte, c’est bien, mais ça fait veiller tard ». Alors, les participants s’en retournent dans leurs différentes régions, fatigués, la voix rauque pour certains, enrichis du débat apparemment contradictoire, et prêts, de nouveau, à s’engager pour leurs convictions.

Joël Plantet


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