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Un forum atypique, bouillonnant, concluant...Le militantisme est-il soluble dans le travail social ? La problématique posée était-elle « néo-ringarde » ? Composé dorateurs, délecteurs et dun public, le colloque de Lien Social a favorisé les prises de parole, de position, de bec, qui se sont succédées pendant ces deux journées toulousaines. Une réponse, via un vote, en est sortie. Une enquête sociologique approfondira, vers la fin de lannée, cette tendance. Récit dune rencontre animée |
« Ce qui compte », estimait récemment le cinéaste Romain Goupil, à propos de son dernier film À mort la mort !, « cest que chacun, quel quil soit à la place quil occupe dans la société continue à participer du politique en général, cest-à-dire de ce qui se passe dans le monde. Je ne pense plus que la violence révolutionnaire, que la dictature du prolétariat, soient la solution. Croire, quon détient la vérité et quon peut limposer par la violence révolutionnaire, est devenu une erreur pour moi. Le changement sest fait sur la base dexpériences, de réflexions, de voyages. Ce débat reste toujours extrêmement présent et vif. Jy participe ». On aurait dû linviter
Quatre cents participants, un Diagora toulousain en forme de vaisseau spatial, une formidable brochette dorateurs clairement positionnés au premier rang, un petit quatre pages distribué aux participants à lorée de la seconde journée, une tribune en forme de point dinterrogation événementiel, ça ! pour un forum dédié à Christian Bachman, mort le 27 décembre 1997. Il aurait probablement aimé participer aux discussions autour de ces questions
Alors, militant, pas militant ? Même si globalement, il est impérieux de dénoncer lhypocrisie de nos systèmes, sil est vrai que le travailleur social a dévidence un devoir dalerte sociale, de vigilance démocratique, le terme « doivent » de la question posée fait problème à plusieurs orateurs : mais Michel Autès rappellera que « certaines mauvaises questions ont de bonnes réponses », avant dévoquer « la place étrange, impossible, indispensable du travail social » Les problèmes de logement pointent excellemment le décalage entre volonté politique et vraie réalité du terrain, et les questions tournant autour du FSL ou du DAL lillustrent généreusement (« les politiques sont des éponges et les travailleurs sociaux passent la serpillière », insistera le drolatique Jiho). Pointant un déséquilibre de la représentation du travail social, Jean-Noël Chopart rappelle que lintervention sociale rassemble « 700 000 personnes », avant de proposer linstauration dun chèque professionnel, payé par les institutions, pour permettre au salarié daller défendre dans une association, dans un syndicat son point de vue. On entend, dans la salle, quelques remous. Et les tenants du oui et ceux du non continuent de se succéder au micro, en un âpre match (voir p. 10 larticle de Jacques Trémintin).
Militer ? Certains en pointent lexigence, telle Christine Garcette, présidente de lAnas, plaidant pour un « nécessaire engagement citoyen du travailleur social » appuyé par une approche historique, ou tel le sociologue François Chobeaux (« Ça me paraît obligatoire »). Ce peut être, selon certains électeurs, aller à une manif avec des usagers, barrer la route à un huissier et même selon une électrice « boycotter les réunions idiotes ou séquestrer cinq minutes un permanent syndical ». Ce peut être également, pour une jeune professionnelle, récolter des fonds pour la Yougoslavie il y a quelques années, ou aider à la mise en place dun Samu social.
Une oratrice rappelle cruellement, dès la première journée, que le non nest défendu que par douze orateurs sur trente et que, sur ces trente, on compte seulement sept femmes et quatre travailleurs sociaux. Les sociologues, critiquent certains participants, sont surreprésentés.
Comme en un bon spectacle, au fur et à mesure des positions exprimées, lambiance chauffe. Dans la fièvre des débats, on rappelle que Eichmann le nazi se présentait comme un « technicien » le récent film Le Spécialiste lévoque , mot revendiqué par les tenants du non. Les références à la montée du nazisme, au régime de Vichy ont dailleurs été récurrentes. Il est vrai que les professionnels issus des régions sensibles à savoir politiquement occupées par lextrême-droite étaient nombreux. Cela nous renvoie toutes proportions gardées, tout de même à lallocution dAndré Klock au premier Congrès national des éducateurs de jeunes inadaptés, organisé en janvier 1965 par lANEJI, qui retraçait les conditions dexercice des éducateurs pendant la guerre 39-45 : « Les éducateurs étaient obligés dagir dans des conditions difficiles aussi bien sur le plan matériel (restrictions de toutes sortes) que sur le plan moral. Comment éviter à ces jeunes lescroquerie de la relève puis du STO et des persécutions raciales ? Enfin les mettre à labri de la « Nouvelle Europe » pour lesquels les « inadaptés » étaient des bouches inutiles à nourrir ».
Alors, le parallèle est-il pertinent ? Et la question posée est-elle « luxueuse », propre à nos riches pays du nord, ainsi quont semblé le craindre le sociologue Adil Jazouli ou lArgentin Benasayag ?
Les interventions ségrènent. Petit florilège : « On sengage parce que linacceptable nous percute » (Monique Crinon, très applaudie) ; « Etre militant, cest prendre le risque de gérer une sorte de clause de conscience » (Jean-Michel Belorgey, doublement lunetté) ; « Je me bats parce que jai un projet de société » (le très pugnace Philippe Péquignot) ; « On parle de militantisme comme on parle de Chanel n°5, ici ! » (Miguel Benasayag, archiséducteur) ; « Ceux qui se mobilisent le plus facilement sont ceux qui sont le mieux placés » (Alain Touraine) ; « Faut-il mettre une capote entre le militant et le professionnel » (Monsieur et Madame Bataclown) ; « Bougeons-nous » (Jean-Paul Viguier) ; « Le travailleur social est militant de la cause qui lui est confiée » (Françoise de Veyrinas) ; « Le travailleur social est un militant sans cause » (Michel Autès) ; « Les travailleurs sociaux se doivent dêtre militants » (Marie-Noëlle Liennemann) ; « Si je vote oui, je politise le social ; en votant non, je coupe le lien social » (un électeur) ; « Veuillez conclure » (André Jonis) ; « La réponse, cest le malheur de la question » (Maurice Blanchot, cité par le philosophe Jean-Bernard Paturet) ; « Putain Cest dun compliqué Cest organisé par un psy, ou quoi ? » (Jiho).
Colloque décidément atypique, bouillonnant, mouvementé ! On y entendra des emportements, des intolérances, des procès dintention, des accusations de confiscation de parole, et autres gracieusetés ; certains orateurs ont fait front, sous les huées les qualifiant de « démago ! » ; on a entendu fuser des « dictateur ! » et des « enfoiré ! » ; deux électeurs ont choisi daller jusquà se faire couper la parole, probablement pour stigmatiser larbitraire supposé de tout pouvoir dorganisation.
Madame Boonie et Monsieur Pissenlit ont remis plein de pendules à lheure. À ce propos, ils ont même confisqué la montre dAndré Jonis, émérite régulateur des débats et lont insolemment coiffé dun entonnoir. La veille, ils avaient décerné un bonnet de diable aux deux orateurs « qui avaient le plus énervé » ; bordéliques à souhait, ils ont fait retentir la sirène de lurgence, se sont jeté dans les bras du mec qui considérait navoir pas eu assez la parole, recouvert la brochette dorateurs dun pudique voile, et fait plein dautres pitreries signifiantes.
Le vote a lieu : pendant les pauses, les participants font la queue, devant les urnes du premier étage. Mais « quest-ce quon va faire du résultat ? », sangoissent les bataclowns. Sur une musique de cirque et dans une fausse ambiance cannoise « and the winner is » , ça tombe : sur 365 inscrits, 292 votants, soit environ 80 % ; trois bulletins nuls, soixante-treize non-participants au vote. Et les oui, sans surprise, lemportent haut la main avec 67,3 % des suffrages, les non restant sur le carreau avec 11,7 %. Boonie et Pissenlit terminent donc le forum avec un gros ouioui (maquillé dun il au beurre rouge) et un tout petit non, « très gentil ».
Mais voter nest pas tout : en dix questions, une enquête sociologique approfondit les choix, motivations et définitions du militantisme de lélecteur. Dans laprès-midi de vendredi, 38 % de répondants proportion non négligeable avaient retourné le questionnaire (en fin daprès-midi, le chiffre sétait considérablement accru). Bonne participation, là aussi ! Les résultats seront donnés aux alentours de Noël.
Pour clore, le philosophe Jean-Bernard Paturet tente de se lancer dans une synthèse érudite : rappelant tout dabord que la question posée se situe « dans une logique du tiers exclu » (oui ou non), il souligne une grande proportion de termes prescripteurs employés par les un (e) s et par les autres dans les interviews. « Cette scène », ajoute-t-il en évoquant la tumultueuse tribune, « a été un espace de conviction, un espace de harangue, de polémique, ce qui en fait son intérêt et sa limite » : il relève avec pertinence que les orateurs positionnés pour le non ne se sont pas situés comme des non-militants (loin de là, dailleurs) ; faisant la différence entre divers propos entendus sur la militance instituée (syndicats, par exemple) ou non-instituée , il note une absence de définition précise du concept de militance ; en caricaturant les opinions émises, le travailleur social tenant du non serait « un réparateur, un exécutant » ?
Dans ses remarques intempestives pour un colloque atypique, il propose plusieurs pistes : « Quand on parle de militant, il faut préciser militant de quoi » ; attention, le technicien est porteur de valeurs, la technique porte en elle une vision du monde ; le travailleur social est au carrefour des technicités, à larticulation entre lartisan et le technicien. Approfondissant la différence entre la poiésis (fabrication du monde) et la praxis (conduite de laction), il opère la distinction entre un travail social orthopédique qui, comme son nom lindique, répare, ou un travail social maïeutique, la maïeutique étant « lart daccoucher les esprits ». Qui plus est, insiste-t-il, lopposition théorie/pratique est « à réfléchir ». Pour conclure, le philosophe, plutôt que de parler des « exclus », préfère se rappeler que, selon le beau mot de Nietzsche, « lHomme est une promesse ».
Tout cela est passionnant, et même Jiho le pointe : « Arte, cest bien, mais ça fait veiller tard ». Alors, les participants sen retournent dans leurs différentes régions, fatigués, la voix rauque pour certains, enrichis du débat apparemment contradictoire, et prêts, de nouveau, à sengager pour leurs convictions.
Joël Plantet
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