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Les Grandes sursAgents de prévention et de médiation sociale, six jeunes filles rappellent les règles de la citoyenneté et tentent de recréer des liens à limage des 120 Grands frères. Ceux-ci les ont précédées dans un dispositif qui, depuis sa création en 1990 à Montfermeil, a fait ses preuves |
Le dispositif des agents de prévention et de médiation sociale, à ses débuts, fonctionnait avec des bénévoles que lenvie de faire évoluer les choses rassemblait. Depuis, les agents ont le statut demplois-jeunes. Les Grands frères et les Grandes surs doivent leur existence à un homme, entre autres, Gérard dAndréa. Ancien commissaire divisionnaire et conseiller à la RATP, Gérard dAndréa est parti dun constat simple. Cest bien de parler de République et de citoyenneté, encore faut-il que ces notions aient un sens. « Ou nous arrivons à construire une citoyenneté à la française, avec des pôles de fraternité, de liberté et de laïcité, ou nous vivons une citoyenneté à langlo-saxonne dans laquelle la raison du plus fort est la meilleure, parce que la notion de fraternité nexiste plus. » Conscient que la République nest pas égalitaire, il refuse néanmoins le nivellement par le bas. « Je ne fais pas partie de la caste des privilégiés. Mes parents étaient pauvres. Jai commencé à travailler à 14 ans. Je nai pas le bac, mais je suis allé jusquau doctorat. Ça veut dire que la République ma permis, en faisant des efforts, darriver là où je voulais. » Fort de sa propre expérience et dun attachement viscéral aux notions de République et de citoyenneté, Gérard dAndréa a mis en place les agents de prévention et de médiation sociale en 1990. La plupart sont issus des banlieues. Celles et ceux qui intègrent le dispositif ont en commun la motivation, lenvie de sen sortir, de faire changer les choses, et une bonne connaissance des jeunes et de la banlieue. Les Grandes surs sont arrivées sur le terrain depuis un an seulement. Elles interviennent aujourdhui dans les cités parisiennes et en banlieue, ainsi que sur la ligne 12 de la RATP. Fouzia travaille dans le métro depuis trois mois. Porte de la Chapelle, Max Dormoy, Abesse, Lamarck-Caulaincourt et Jules Joffrin : elle y est à laise. Avec ses collègues, au niveau des tourniquets, elle sassure que les voyageurs noublient pas que le métro est payant Discussions rapides avec les gens. Les réflexions genre Une fille ferait mieux de rester à la maison, elle en entend parfois. Mais, ça lui passe franchement au-dessus. Il faut dire quavant de devenir grande sur, Faouzia a passé le concours dadjointe de sécurité dans la Police. Dans le métro, elle voit toutes sortes de réactions. « Certains jeunes passent par provocation. Dautres, quand je parle un peu, se disent quils ne vont pas se prendre la tête avec une femme. Ils vont peut-être acheter un ticket plus facilement. Et puis certaines femmes mencouragent. Cest un début pour les autres. » Quant à ses collègues, ils nont pas vraiment dopinion sur la présence dune fille au sein de leurs équipes. « Avec une fille, on pense que ça va faire baisser les tensions, mais ce nest pas toujours le cas. Cest même parfois difficile à gérer », estime lun deux. Et puis, dans les transports en commun, le travail des agents de prévention et de médiation sociale sapparente parfois plus à une mission de sécurité quà de la prévention. « La personne qui fraude ne fait pas la différence, voire respecte moins lagent parce que cest une femme. » A 23 ans, Faouzia, souriante, cheveux courts et blonds, assume pourtant très bien son rôle. « Je me sens capable de le faire. Il faut juste avoir le courage, ne pas se laisser impressionner. Cest le regard des gens qui fait la différence », tranche Faouzia. Elle est la seule grande sur du dispositif à intervenir dans le métro. Aucune dentre elles ne travaille dans les bus. « Leur présence crée des problèmes supplémentaires », explique Doron Benghozi, responsable du dispositif. Opinion partagée par Mohammed, encadrant à Pavillons-sous-Bois. Dans les bus, les Grands frères interviennent de plus en plus souvent auprès des filles. « On a du mal à dialoguer avec elles. Alors, une fille face à un groupe de filles, ça dégénère. Cest mon expérience. » Ni contrôleurs ni policiers, les agents de prévention et de médiation sont là pour rassurer et prévenir, dans le métro et les bus. Dans les quartiers, leur rôle est plus vaste, puisque leur travail sinscrit dans la durée. « On ne peut pas traiter les affaires des quartiers difficiles sans les habitants. Tous les habitants, quils soient jeunes, vieux, femmes. Il faut que les gens aient un intérêt commun pour pouvoir vivre en harmonie », considère Gérard DAndréa. Cest pourquoi à lAPMCJ (Association de Prévention pour une Meilleure Citoyenneté des Jeunes) on tenait à ce que des jeunes filles intègrent les équipes dagents. « Légalité républicaine nous pousse à légalité complète. Et puis, les jeunes filles ont une démarche qui nest pas basée sur la violence. Elles ont une approche plus psychologique, alors que les hommes auront tendance à intervenir de manière plus virile », estime Gérard dAndréa. Larrivée des Grandes surs a dabord été mal perçue. Les jeunes, dorigine maghrébine principalement, refusaient quelles aient une fonction dautorité, quelles discutent avec eux. En un an, les crispations ont diminué, même si elles existent encore chez les ados.
Les Grandes surs sont une par équipe de trois agents de prévention. Dans la plupart des cas, les agents travaillent dans une autre cité que la leur. Ce système évite la crainte des mesures de représailles et leur permet de faire le break entre travail et habitat. Naïma, elle, est grande sur dans son propre quartier, à Pavillons-sous-Bois. Cest une exception. En octobre 98, trois postes dagents de prévention et de médiation sociale ont vu le jour, à la demande des maires dAulnay et Pavillons-sous-Bois. Agent de prévention depuis un an, Naïma dirige sa propre association depuis lâge de seize ans. Elle en a aujourdhui vingt-huit. Dorigine algérienne, elle a grandi à Pavillons. « Jai déjà mon histoire ici. Je nai eu aucun problème, parce que je connais tout le monde. Ça a facilité les rapports », explique-t-elle. Au début, elle a quand même dû mettre les choses au clair avec certains jeunes. « Je ne pouvais plus systématiquement prendre leur défense. Pour certains, jétais passée de lautre côté ». Limportance des équipes mixtes, Naïma la connaît. Avec ou sans Grandes surs, les garçons viendront toujours. Ce qui nest pas le cas de la plupart des filles. « Ça rassure les parents quil y ait une fille. Ils me le disent, on est les Grandes surs. » Quant aux filles, si elles ne parlent pas de ça avec Naïma, sa présence suscite des vocations. En un an, une quinzaine de jeunes filles sont venues déposer leur CV, pour devenir agents de prévention et de médiation. Patience, diplomatie et écoute sont les premières qualités quon demande à un agent. « On est là pour aider les jeunes à reprendre confiance en eux. Et pour faire évoluer les choses », explique Mohammed. Naïma estime que changer les mentalités prendra du temps, parce quon ne bouleverse pas en un jour des habitudes qui datent de plusieurs siècles. Pourtant, elle reconnaît que son travail de grande sur a changé certaines choses, dans ses rapports avec son entourage. « Il y a des choses que je naurais jamais osé faire. Moi, jai cinq frères. Jai osé monter devant en voiture. Je me fichais que mes frères marrêtent au bout de la rue (ils ne lont jamais fait). Jai osé. Ils lont accepté. Je me suis imposée sans faire de vagues. » Elle a également imposé de travailler avec des collègues hommes, que ses frères ne connaissaient pas, au début. Mohammed : « Le problème, cest quon vit pour les autres, pour le regard dautrui et ce quils pensent. Cest ça qui nous freine. Cest pour ça quil faut faire bouger les mentalités ».
Le domaine dintervention de Naïma et de ses collègues : deux quartiers, la Poudrette et
Saint-Anne. Ici, quelques groupes de logements, pas dimmenses tours, juste des bâtiments de trois-quatre étages. Les agents de prévention partagent leurs locaux avec une association de soutien scolaire. Une proximité qui permet aux enfants de faire leurs devoirs et de passer directement voir Naïma et les autres. Véritables personnes-passerelles, les agents de prévention soccupent des démarches administratives. Leur travail consiste également à aider au mélange des deux quartiers, pour que les gens discutent ensemble. Sorties ryhtm& blues, journée en base de loisir, accueil après lécole et discussions dans le quartier avec les plus vieux, les agents de prévention et de médiation occupent le terrain. Grâce à sa mixité, léquipe de Pavillon-sous-Bois sefforce de toucher enfants, parents, garçons et filles. « On essaie de recréer du lien non seulement entre quartiers, mais aussi entre générations. »
Si Naïma na pas changé de quartier, Cécile, elle, a dû simposer dans un coin quelle ne connaissait pas. Ou plutôt par ouï-dire. Grande sur dans le quatorzième arrondissement depuis un an, Cécile a 26 ans. Didot, le 146, la rue Raymond Losserand, les Jonquilles et le 146 : ses « territoires dintervention ». Cest en septembre 1998 que neuf postes dagents ont vu le jour, à la demande de cinq bâilleurs sociaux de larrondissement. En un an, elle admet que les choses ont beaucoup changé. « La difficulté a été daller au-devant des gens et doser passer le cap. » Elle raconte la première fois au 156. Le 156, cest une série de bâtiments en enfilade, découpés en trois zones délimitées par des grilles. Dans ces petites cours, les mères de famille, les enfants : tous sont dehors. « Ça donne tout de suite limpression dun gros groupe, dune barrière infranchissable ». Cécile na pas grandi en banlieue. Pour elle, deux choses primordiales : oublier ses préjugés et se faire sa propre opinion. Yahya, responsable du secteur, parle de complémentarité des équipes mixtes. Pour lui, il est évident que la présence des Grandes surs est bénéfique, en cité. Le 156, par exemple, est un quartier où la population gitane est majoritaire. Avant larrivée de Cécile, impossible de parler et dapprocher les jeunes filles. « Même en tant quagent de prévention, nous ne pouvons pas vraiment leur parler. Cest pour cela que les équipes mixtes sont importantes. Et puis, les garçons font plus attention à leur langage, quand il y a une fille. Cest une question de respect », constate Yahya. Sentiment partagé par Cécile : « La présence féminine évite que la conversation se situe demblée sur le mode de la confrontation. » Bénéfice dune présence féminine qui nempêche pas Cécile de sentir quand cette même présence freine les discussions. « À certains moments, je sens que je dois me reculer, pour que la discussion aboutisse, pour que les choses se disent. » Et puis, dans certains endroits, beaucoup de conversations importantes se font dans la langue dorigine, larabe, que Cécile ne comprend pas. Sa fierté à elle, cest quand des mères viennent la voir, pour parler, la remercier Dernièrement, un groupe de femmes musulmanes qui voulaient monter des cours dalphabétisation sest adressé à elle. «Quand des jeunes ou des parents nous font enfin confiance, dialoguent avec nous, cest toujours un plaisir. On a limpression dêtre utile. » Sentiment partagé par tous, agents de prévention féminins et masculins. Dans les quartiers, les Grands frères et les Grandes surs cumulent les casquettes : agents de prévention et de médiation, animateurs, personnes-ressources. Pendant les vacances, ils pallient le manque dactivités dans le quartier en organisant des sorties. Présents pour créer du lien entre les habitants, ils sont également là pour aider les jeunes dans leur recherche demploi. « Notre rôle consiste à identifier la demande, individuelle et collective et à faire remonter linformation. Quand elle existe, on oriente les jeunes vers les structures de larrondissement », explique Cécile. Lévolution dans les différents quartiers du 14e, les agents de prévention et de médiation la vivent au fil des mois. « Le respect et le contact humain, on les acquiert par le travail quon réalise depuis un an. » Cet été, une maman les a invités à manger le couscous. « Quand je suis arrivée ici, je ne parlais pas », se rappelle Cécile. Un de ses collègues sest même demandé ce quelle allait pouvoir faire. « Être agent de prévention, cest apporter quelque chose et recevoir en échange », résume-t-elle, sourire aux lèvres.
Laurence Wurtz et Marc Cheb Sun
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