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Numéro 503, 14 octobre 1999

Les Grandes sœurs

Agents de prévention et de médiation sociale, six jeunes filles rappellent les règles de la citoyenneté et tentent de recréer des liens à l’image des 120 Grands frères. Ceux-ci les ont précédées dans un dispositif qui, depuis sa création en 1990 à Montfermeil, a fait ses preuves

Le dispositif des agents de prévention et de médiation sociale, à ses débuts, fonctionnait avec des bénévoles que l’envie de faire évoluer les choses rassemblait. Depuis, les agents ont le statut d’emplois-jeunes. Les Grands frères et les Grandes sœurs doivent leur existence à un homme, entre autres, Gérard d’Andréa. Ancien commissaire divisionnaire et conseiller à la RATP, Gérard d’Andréa est parti d’un constat simple. C’est bien de parler de République et de citoyenneté, encore faut-il que ces notions aient un sens. « Ou nous arrivons à construire une citoyenneté à la française, avec des pôles de fraternité, de liberté et de laïcité, ou nous vivons une citoyenneté à l’anglo-saxonne dans laquelle la raison du plus fort est la meilleure, parce que la notion de fraternité n’existe plus. » Conscient que la République n’est pas égalitaire, il refuse néanmoins le nivellement par le bas. « Je ne fais pas partie de la caste des privilégiés. Mes parents étaient pauvres. J’ai commencé à travailler à 14 ans. Je n’ai pas le bac, mais je suis allé jusqu’au doctorat. Ça veut dire que la République m’a permis, en faisant des efforts, d’arriver là où je voulais. » Fort de sa propre expérience et d’un attachement viscéral aux notions de République et de citoyenneté, Gérard d’Andréa a mis en place les agents de prévention et de médiation sociale en 1990. La plupart sont issus des banlieues. Celles et ceux qui intègrent le dispositif ont en commun la motivation, l’envie de s’en sortir, de faire changer les choses, et une bonne connaissance des jeunes et de la banlieue. Les Grandes sœurs sont arrivées sur le terrain depuis un an seulement. Elles interviennent aujourd’hui dans les cités parisiennes et en banlieue, ainsi que sur la ligne 12 de la RATP. Fouzia travaille dans le métro depuis trois mois. Porte de la Chapelle, Max Dormoy, Abesse, Lamarck-Caulaincourt et Jules Joffrin : elle y est à l’aise. Avec ses collègues, au niveau des tourniquets, elle s’assure que les voyageurs n’oublient pas que le métro est payant… Discussions rapides avec les gens. Les réflexions genre Une fille ferait mieux de rester à la maison, elle en entend parfois. Mais, ça lui passe franchement au-dessus. Il faut dire qu’avant de devenir grande sœur, Faouzia a passé le concours d’adjointe de sécurité dans la Police. Dans le métro, elle voit toutes sortes de réactions. « Certains jeunes passent par provocation. D’autres, quand je parle un peu, se disent qu’ils ne vont pas se prendre la tête avec une femme. Ils vont peut-être acheter un ticket plus facilement. Et puis certaines femmes m’encouragent. C’est un début pour les autres. » Quant à ses collègues, ils n’ont pas vraiment d’opinion sur la présence d’une fille au sein de leurs équipes. « Avec une fille, on pense que ça va faire baisser les tensions, mais ce n’est pas toujours le cas. C’est même parfois difficile à gérer », estime l’un d’eux. Et puis, dans les transports en commun, le travail des agents de prévention et de médiation sociale s’apparente parfois plus à une mission de sécurité qu’à de la prévention. « La personne qui fraude ne fait pas la différence, voire respecte moins l’agent parce que c’est une femme. » A 23 ans, Faouzia, souriante, cheveux courts et blonds, assume pourtant très bien son rôle. « Je me sens capable de le faire. Il faut juste avoir le courage, ne pas se laisser impressionner. C’est le regard des gens qui fait la différence », tranche Faouzia. Elle est la seule grande sœur du dispositif à intervenir dans le métro. Aucune d’entre elles ne travaille dans les bus. « Leur présence crée des problèmes supplémentaires », explique Doron Benghozi, responsable du dispositif. Opinion partagée par Mohammed, encadrant à Pavillons-sous-Bois. Dans les bus, les Grands frères interviennent de plus en plus souvent auprès des filles. « On a du mal à dialoguer avec elles. Alors, une fille face à un groupe de filles, ça dégénère. C’est mon expérience. » Ni contrôleurs ni policiers, les agents de prévention et de médiation sont là pour rassurer et prévenir, dans le métro et les bus. Dans les quartiers, leur rôle est plus vaste, puisque leur travail s’inscrit dans la durée. « On ne peut pas traiter les affaires des quartiers difficiles sans les habitants. Tous les habitants, qu’ils soient jeunes, vieux, femmes. Il faut que les gens aient un intérêt commun pour pouvoir vivre en harmonie », considère Gérard D’Andréa. C’est pourquoi à l’APMCJ (Association de Prévention pour une Meilleure Citoyenneté des Jeunes) on tenait à ce que des jeunes filles intègrent les équipes d’agents. « L’égalité républicaine nous pousse à l’égalité complète. Et puis, les jeunes filles ont une démarche qui n’est pas basée sur la violence. Elles ont une approche plus psychologique, alors que les hommes auront tendance à intervenir de manière plus virile », estime Gérard d’Andréa. L’arrivée des Grandes sœurs a d’abord été mal perçue. Les jeunes, d’origine maghrébine principalement, refusaient qu’elles aient une fonction d’autorité, qu’elles discutent avec eux. En un an, les crispations ont diminué, même si elles existent encore chez les ados.

Les Grandes sœurs sont une par équipe de trois agents de prévention. Dans la plupart des cas, les agents travaillent dans une autre cité que la leur. Ce système évite la crainte des mesures de représailles et leur permet de faire le break entre travail et habitat. Naïma, elle, est grande sœur dans son propre quartier, à Pavillons-sous-Bois. C’est une exception. En octobre 98, trois postes d’agents de prévention et de médiation sociale ont vu le jour, à la demande des maires d’Aulnay et Pavillons-sous-Bois. Agent de prévention depuis un an, Naïma dirige sa propre association depuis l’âge de seize ans. Elle en a aujourd’hui vingt-huit. D’origine algérienne, elle a grandi à Pavillons. « J’ai déjà mon histoire ici. Je n’ai eu aucun problème, parce que je connais tout le monde. Ça a facilité les rapports », explique-t-elle. Au début, elle a quand même dû mettre les choses au clair avec certains jeunes. « Je ne pouvais plus systématiquement prendre leur défense. Pour certains, j’étais passée de l’autre côté ». L’importance des équipes mixtes, Naïma la connaît. Avec ou sans Grandes sœurs, les garçons viendront toujours. Ce qui n’est pas le cas de la plupart des filles. « Ça rassure les parents qu’il y ait une fille. Ils me le disent, on est les Grandes sœurs. » Quant aux filles, si elles ne parlent pas de ça avec Naïma, sa présence suscite des vocations. En un an, une quinzaine de jeunes filles sont venues déposer leur CV, pour devenir agents de prévention et de médiation. Patience, diplomatie et écoute sont les premières qualités qu’on demande à un agent. « On est là pour aider les jeunes à reprendre confiance en eux. Et pour faire évoluer les choses », explique Mohammed. Naïma estime que changer les mentalités prendra du temps, parce qu’on ne bouleverse pas en un jour des habitudes qui datent de plusieurs siècles. Pourtant, elle reconnaît que son travail de grande sœur a changé certaines choses, dans ses rapports avec son entourage. « Il y a des choses que je n’aurais jamais osé faire. Moi, j’ai cinq frères. J’ai osé monter devant en voiture. Je me fichais que mes frères m’arrêtent au bout de la rue (ils ne l’ont jamais fait). J’ai osé. Ils l’ont accepté. Je me suis imposée sans faire de vagues. » Elle a également imposé de travailler avec des collègues hommes, que ses frères ne connaissaient pas, au début. Mohammed : « Le problème, c’est qu’on vit pour les autres, pour le regard d’autrui et ce qu’ils pensent. C’est ça qui nous freine. C’est pour ça qu’il faut faire bouger les mentalités ».

Le domaine d’intervention de Naïma et de ses collègues : deux quartiers, la Poudrette et… Saint-Anne. Ici, quelques groupes de logements, pas d’immenses tours, juste des bâtiments de trois-quatre étages. Les agents de prévention partagent leurs locaux avec une association de soutien scolaire. Une proximité qui permet aux enfants de faire leurs devoirs et de passer directement voir Naïma et les autres. Véritables personnes-passerelles, les agents de prévention s’occupent des démarches administratives. Leur travail consiste également à aider au mélange des deux quartiers, pour que les gens discutent ensemble. Sorties ryhtm’& blues, journée en base de loisir, accueil après l’école et discussions dans le quartier avec les plus vieux, les agents de prévention et de médiation occupent le terrain. Grâce à sa mixité, l’équipe de Pavillon-sous-Bois s’efforce de toucher enfants, parents, garçons et filles. « On essaie de recréer du lien non seulement entre quartiers, mais aussi entre générations. »

Si Naïma n’a pas changé de quartier, Cécile, elle, a dû s’imposer dans un coin qu’elle ne connaissait pas. Ou plutôt par ouï-dire. Grande sœur dans le quatorzième arrondissement depuis un an, Cécile a 26 ans. Didot, le 146, la rue Raymond Losserand, les Jonquilles et le 146 : ses « territoires d’intervention ». C’est en septembre 1998 que neuf postes d’agents ont vu le jour, à la demande de cinq bâilleurs sociaux de l’arrondissement. En un an, elle admet que les choses ont beaucoup changé. « La difficulté a été d’aller au-devant des gens et d’oser passer le cap. » Elle raconte la première fois au 156. Le 156, c’est une série de bâtiments en enfilade, découpés en trois zones… délimitées par des grilles. Dans ces petites cours, les mères de famille, les enfants : tous sont dehors. « Ça donne tout de suite l’impression d’un gros groupe, d’une barrière infranchissable ». Cécile n’a pas grandi en banlieue. Pour elle, deux choses primordiales : oublier ses préjugés et se faire sa propre opinion. Yahya, responsable du secteur, parle de complémentarité des équipes mixtes. Pour lui, il est évident que la présence des Grandes sœurs est bénéfique, en cité. Le 156, par exemple, est un quartier où la population gitane est majoritaire. Avant l’arrivée de Cécile, impossible de parler et d’approcher les jeunes filles. « Même en tant qu’agent de prévention, nous ne pouvons pas vraiment leur parler. C’est pour cela que les équipes mixtes sont importantes. Et puis, les garçons font plus attention à leur langage, quand il y a une fille. C’est une question de respect », constate Yahya. Sentiment partagé par Cécile : « La présence féminine évite que la conversation se situe d’emblée sur le mode de la confrontation. » Bénéfice d’une présence féminine qui n’empêche pas Cécile de sentir quand cette même présence freine les discussions. « À certains moments, je sens que je dois me reculer, pour que la discussion aboutisse, pour que les choses se disent. » Et puis, dans certains endroits, beaucoup de conversations importantes se font dans la langue d’origine, l’arabe, que Cécile ne comprend pas. Sa fierté à elle, c’est quand des mères viennent la voir, pour parler, la remercier… Dernièrement, un groupe de femmes musulmanes qui voulaient monter des cours d’alphabétisation s’est adressé à elle. «Quand des jeunes ou des parents nous font enfin confiance, dialoguent avec nous, c’est toujours un plaisir. On a l’impression d’être utile. » Sentiment partagé par tous, agents de prévention féminins et masculins. Dans les quartiers, les Grands frères et les Grandes sœurs cumulent les casquettes : agents de prévention et de médiation, animateurs, personnes-ressources. Pendant les vacances, ils pallient le manque d’activités dans le quartier en organisant des sorties. Présents pour créer du lien entre les habitants, ils sont également là pour aider les jeunes dans leur recherche d’emploi. « Notre rôle consiste à identifier la demande, individuelle et collective et à faire remonter l’information. Quand elle existe, on oriente les jeunes vers les structures de l’arrondissement », explique Cécile. L’évolution dans les différents quartiers du 14e, les agents de prévention et de médiation la vivent au fil des mois. « Le respect et le contact humain, on les acquiert par le travail qu’on réalise depuis un an. » Cet été, une maman les a invités à manger le couscous. « Quand je suis arrivée ici, je ne parlais pas », se rappelle Cécile. Un de ses collègues s’est même demandé ce qu’elle allait pouvoir faire. « Être agent de prévention, c’est apporter quelque chose et recevoir en échange », résume-t-elle, sourire aux lèvres.

Laurence Wurtz et Marc Cheb Sun


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