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Numéro 502, 7 octobre 1999

Que peuvent les syndicats pour le travail social ?

Les travailleurs sociaux sont comme tous les autres salariés : ils ont leurs intérêts propres, par exemple la RTT. Mais, ils sont également payés pour veiller aux intérêts des usagers, par exemple l’exclusion. D’une part, peuvent-ils à la fois défendre leur bifteck et celui des autres sans qu’il y ait interférence de l’un sur l’autre ? D’autre part, leur mission d’aider les autres peut-elle s’accommoder du cadre précis d’un contrat de travail, ou au contraire doivent-ils interpréter celui-ci en fonction de leurs convictions et de leur engagement ? Quelles ont été et quelles seront les réponses du syndicalisme à ces questions ? Réflexion

« Les usagers des services sociaux ont une capacité à percevoir les valeurs que défendent certains travailleurs sociaux au travers de leurs fonctions. Ces valeurs dépassent de bien loin les intérêts professionnels », précise Mme Jean-Gobossian (Responsable du syndicat SUD CRC Provence - Alpes - Côtes-d’Azur). Ces valeurs relèvent d’un combat pour une meilleure justice sociale. L’engagement syndical a pour objectifs traditionnels, la défense des acquis sociaux et l’amélioration des conditions de travail notamment. De plus en plus, les militants souhaitent peser sur le débat et influer sur les choix politiques. Le syndicalisme reprend ainsi ses thèmes d’origine et met en avant les valeurs universelles. « Les préoccupations que nous avons à la fédération santé-sociaux de la CFDT sont : le respect des droits de l’homme, la solidarité, et l’émancipation », déclare Mme Catherine Durand (Responsable de l‘Union Départementale CFDT des Bouches du Rhône).

Le travailleur social, lui, a pour tâche d’indiquer la « norme », les moyens de s’y insérer et de s’y maintenir. Il a aussi le devoir de sensibiliser les populations auprès desquelles il travaille, pour faire évoluer cette « norme ». C’est l’éducation à la citoyenneté : l’information sur les droits, et les devoirs, et les moyens d’être acteur dans ce rapport.

Par ailleurs, « il est assujettit au lien de subordination dans le cadre de son contrat de travail. En tant que salarié il n’a pas vocation à intervenir sur les politiques sociales, (…), le débat technique et politique ne se nourrit pas des mêmes fondements », précise M. François Lapena (Directeur de l’Institut Méditerranéen de Formation et de Recherche en travail Social à Marseille). Être travailleur social, c’est être auprès de populations en difficulté et disposer d’un certain nombre de moyens afin de les aider. Mais c’est constater aussi les limites d’un système qui fait s’interroger sur notre choix de société.

Ce constat peut servir de détonateur à un engagement où les choix personnels auront vocation à s’exprimer.

Certains pensent qu’être travailleur social consiste à « gérer la misère », d’autre pensent que c’est une position idéale pour en avoir une vision critique, et doublement l’envie de la combattre. L’action syndicale serait-elle l’un des moyens de cette lutte. Mais où commence le travail social, et où s’arrête le syndicalisme ?

Cette notion est peut-être difficile à aborder, car grande est la tentation de taxer cela de manipulation. Sensibiliser les personnes en difficulté sociale au devoir électoral, les informer, voire les sensibiliser à s’engager afin de faire valoir leurs idées, peut être pris pour de l’endoctrinement. Diffuser, défendre ses propres positions et tenter de les faire partager à d’autres, là s’interrompt le rôle de travailleur social et débute l’action militante syndicale. Comme le rappelle Fançois Lapena : « Être conscient de ces deux champs, c’est travailler sur la limite entre l’un et l’autre. Il faut distinguer le champ technique, du champ politique car, l’engagement politique pose la question au niveau personnel, alors que l’engagement professionnel pose celle de l’usager ». Si l’on comprend aisément le danger à mêler ces rôles, chacun s’accorde à reconnaître l’enrichissement formidable, et parfois indispensable, que comportent ces niveaux d’investissement simultanés. Être engagé objectivement dans ces différentes dimensions, c’est percevoir ce que l’on fait en terme de transmission des valeurs, donc en terme de pérennité.

Être à la fois travailleur social et syndicaliste demande une certaine vigilance, afin de demeurer intellectuellement honnête. La spécificité de la situation ne se résume pas à ce seul point. Lorsqu’on examine d’un peu plus prés la motivation des personnes, le fonctionnement de la profession, et son histoire, on perçoit des particularismes qui confinent au paradoxe. On peut avoir tendance parfois à oublier qu’au-delà du travailleur social engagé, il y a avant tout un salarié confronté aux mêmes difficultés que tous les autres.

Le secteur social est dominé par un syndicalisme de protection au niveau individuel, plutôt qu’un syndicalisme de lutte pour l’ensemble de la profession. Ce phénomène ne s’observe pas spécifiquement dans cette branche professionnelle, mais y prend une dimension particulière. « La motivation de l’adhérent ne se situe pas autour d’enjeux collectifs, les adhésions sont souvent une réponse à un conflit avec l’employeur », rappelle Catherine Durand. On peut noter ici le signe d’un sentiment d’insécurité ressentit par les salariés, et même si le phénomène n’est pas général, il mérite d’être analysé : pourquoi dans un secteur relativement protégé comme le secteur social, les salariés éprouvent-ils le besoin de se syndiquer en cas de désaccord avec leur employeur ? Au-delà de cette question, Geneviève Falda secrétaire départementale de l’action sociale CGT précise que « les négociations à propos de la réduction du temps de travail ont généré des adhésions et même la création de sections syndicales. Malgré les pressions patronales exercées sur les syndicats, l’augmentation est perceptible. Ce phénomène concerne surtout les associations importantes ».

La nécessité d’un mandataire représentant un syndicat, pour négocier et signer les accords, a favorisé la représentation syndicale dans les établissements. Il semble que ces négociations aient fourni l’occasion idéale aux salariés d’adhérer à un syndicat, sans que cela ne constitue une démarche vécue comme hostile par les directions et les conseils d’administration. Que l’adhésion à un syndicat soit motivée par une volonté de se protéger ou de protéger sa profession, il semble que ce soit dans les deux cas une manière de réagir face à l’incertitude de certaines échéances.

Les syndicats perçoivent donc une augmentation du nombre de leurs adhérents comme le signe d’une mobilisation plus importante. Mais il n’en a pas toujours été ainsi, la professionnalisation dans le syndicalisme a, pour certains, largement contribué à faire baisser le nombre d’adhérent. Être adhérent n’est pas obligatoirement être militant syndical. Cette position demande de s’engager en marge de sa fonction professionnelle sur son temps personnel. L’investissement étant important il a rapidement représenté une réelle charge de travail supplémentaire. La professionnalisation des fonctions au sein des syndicats a amené l’organisation et la hiérarchisation des tâches. Comme dans toute organisation professionnelle la distance entre le niveau opérationnel et représentatif s’est accrue et a conduit à une démobilisation de la base. Certains ont créé des syndicats autonomes en tentant de ne pas reproduire ce travers. De même, la politisation de l’action syndicale a contribué à faire baisser les effectifs. La perte de légitimité a suivi le retrait des adhérents, ces derniers se sont impliqués dans des modes d’action différents : associatif, humanitaire, etc.

Cette démobilisation a déstabilisé le rapport de force en faveur des instances dirigeantes et contraint l’action syndicale dans des choix impossibles, qui sont allés de la compromission à la radicalisation voire au blocage.

Le paradoxe évoqué plus haut se retrouve. Comment faire avancer le dialogue social sans écouter ce que ses propres adhérents ont à dire ? Conscient de cet état de fait, les organisations syndicales tentent depuis de se rapprocher des préoccupations de « la base ». Elles élargissent leur champ d’intervention, et développent des stratégies de recrutement.

La faiblesse du syndicalisme, au-delà des raisons évoquées plus haut, semble résider dans la multiplicité des professions que constitue le secteur social. Leurs origines ont en commun le fait d’être basée plus sur une démarche de bienveillance à l’égard des plus faibles, qu’inspirée par une dynamique de lutte contre l’injustice en général.

« L’histoire professionnelle du secteur social est récente, son syndicalisme y est balbutiant si on le compare à d’autre », nous indique Geneviève Falda. « Par ailleurs, il n’y a pas de culture de lutte au sein du secteur social, il est au contraire inspiré par une démarche de charité. Les plus grandes associations du secteur social ont à la tête de leur conseil d’administration des notables qui ne véhiculent pas cette démarche de lutte non plus ». Ces responsables, en effet, sont par culture plus réceptifs aux arguments de la rationalisation des coûts, (prônés par les gouvernements successifs depuis les années 1970), qu’aux progrès sociaux pour leurs salariés.

Par ailleurs, la mobilisation syndicale doit faire face à d’autres difficultés, poursuit Geneviève Falda, qui prennent souvent des formes plus insidieuses : la culpabilité « certains doivent vivre avec le RMI, et vous ne cessez de réclamer de nouveaux moyens, vous qui êtes déjà des privilégiés », ou la répression : chantage au chômage, recherche de fautes professionnelles, intimidations, pressions de toutes sortes.

Enfin, le particularisme de notre secteur est d’avoir un double système de contrainte à sa tête. Les financeurs (Etat, collectivités) et les gestionnaires (les associations) se renvoient simultanément la balle face aux revendications des organisations syndicales.

La position de la CGT, en l’occurrence, est d’interpeller les gestionnaires sur ses priorités : « L’amélioration des conditions de travail, donc du service rendu, et créer prioritairement des emplois. »

Par les questions qu’il met en avant, le syndicalisme rappelle que le secteur social, comme toutes les autres branches professionnelles, est soumis aux lois de la rentabilité. Certains diront soumis aux réalités. Même si elle n’est pas à des fins de profit, cette rentabilité n’en est pas moins économique.

« Le syndicalisme pose des questions sur le fonctionnement de la société. Les situations de difficulté sont gérées par des travailleurs sociaux. Ces derniers ne peuvent se passer d’être impliqués syndicalement », nous explique Mr Jean Barneoud (Secrétaire général du syndicat départemental et d’action sociale FO). « Le champ de la réadaptation sociale en fournit un excellent exemple : les travailleurs sociaux sont confrontés aux problématiques d’insertions, alors que nous interpellons les pouvoirs publics sur leur politique sociale, et sur les moyens de son application. »

D’une part, en effet, il y a des actions et des revendications pour une meilleure justice sociale, d’autre part des professionnels sont chargés de mettre en place des dispositifs pour tendre vers ce même objectif, et en constatent rapidement les limites.

Ces questions sont au cœur de la réalité à laquelle se confrontent quotidiennement les travailleurs sociaux : la diminution des moyens en est un autre exemple. De la même manière on favorise des initiatives nouvelles à condition qu’elles ne réclament que peu de moyen, ces choix sont parfois guidés par des intérêts électoraux au plan local ou national.

Ce qui est visé au-delà de ce débat, c’est la « stabilisation des dépenses publiques », autrement dit, faire des économies en réduisant les moyens.

S’il y a une proximité de sens, en effet, entre le travail effectué dans ce secteur, et les luttes que mènent certains syndicats, il est bien évident que ces deux démarches ne sont pas motivées par les mêmes ambitions, ni conduites avec les mêmes moyens.

Il est important de démontrer que le syndicalisme enrichit la vision du travailleur social en lui faisant prendre conscience de sa place dans le champ politique. L’importance des enjeux justifie la participation des professionnels au débat sur les mutations du secteur social.

La force du syndicalisme c’est de pouvoir dénoncer cela et exercer son influence sur les instances décisionnelles.

C’est aussi, et là chacun est d’accord, une manière de réfléchir à notre travail. Que ce soit afin de se situer par rapport à une profession, ou pour définir son travail au sein d’un projet d’établissement, il semble qu’il y ait là une force de réflexion, voire de proposition dans certaines actions syndicales, comme s’opposer à la suppression des temps de préparations ou de réunions ?

Est-ce au contraire, la réelle vocation d’une organisation syndicale que de s’interroger à la fois sur les fondements d’une profession, sur les missions de celle-ci, et sur les moyens dont elle dispose pour les mener à bien ?

Le travailleur social est au carrefour d’enjeux et le syndicalisme est un des moyens de faire valoir ses positions, témoin qu’il est de la détresse de ses concitoyens, lié qu’il est aux principes déontologiques de sa profession. Ce n’est, ni la première ni la dernière fois qu’il est au cœur d’une contradiction, peut-être est-ce là sa réelle vocation.

Hervé Sue


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