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Que peuvent les syndicats pour le travail social ?Les travailleurs sociaux sont comme tous les autres salariés : ils ont leurs intérêts propres, par exemple la RTT. Mais, ils sont également payés pour veiller aux intérêts des usagers, par exemple lexclusion. Dune part, peuvent-ils à la fois défendre leur bifteck et celui des autres sans quil y ait interférence de lun sur lautre ? Dautre part, leur mission daider les autres peut-elle saccommoder du cadre précis dun contrat de travail, ou au contraire doivent-ils interpréter celui-ci en fonction de leurs convictions et de leur engagement ? Quelles ont été et quelles seront les réponses du syndicalisme à ces questions ? Réflexion |
« Les usagers des services sociaux ont une capacité à percevoir les valeurs que défendent certains travailleurs sociaux au travers de leurs fonctions. Ces valeurs dépassent de bien loin les intérêts professionnels », précise Mme Jean-Gobossian (Responsable du syndicat SUD CRC Provence - Alpes - Côtes-dAzur). Ces valeurs relèvent dun combat pour une meilleure justice sociale. Lengagement syndical a pour objectifs traditionnels, la défense des acquis sociaux et lamélioration des conditions de travail notamment. De plus en plus, les militants souhaitent peser sur le débat et influer sur les choix politiques. Le syndicalisme reprend ainsi ses thèmes dorigine et met en avant les valeurs universelles. « Les préoccupations que nous avons à la fédération santé-sociaux de la CFDT sont : le respect des droits de lhomme, la solidarité, et lémancipation », déclare Mme Catherine Durand (Responsable de lUnion Départementale CFDT des Bouches du Rhône).
Le travailleur social, lui, a pour tâche dindiquer la « norme », les moyens de sy insérer et de sy maintenir. Il a aussi le devoir de sensibiliser les populations auprès desquelles il travaille, pour faire évoluer cette « norme ». Cest léducation à la citoyenneté : linformation sur les droits, et les devoirs, et les moyens dêtre acteur dans ce rapport.
Par ailleurs, « il est assujettit au lien de subordination dans le cadre de son contrat de travail. En tant que salarié il na pas vocation à intervenir sur les politiques sociales, ( ), le débat technique et politique ne se nourrit pas des mêmes fondements », précise M. François Lapena (Directeur de lInstitut Méditerranéen de Formation et de Recherche en travail Social à Marseille). Être travailleur social, cest être auprès de populations en difficulté et disposer dun certain nombre de moyens afin de les aider. Mais cest constater aussi les limites dun système qui fait sinterroger sur notre choix de société.
Ce constat peut servir de détonateur à un engagement où les choix personnels auront vocation à sexprimer.
Certains pensent quêtre travailleur social consiste à « gérer la misère », dautre pensent que cest une position idéale pour en avoir une vision critique, et doublement lenvie de la combattre. Laction syndicale serait-elle lun des moyens de cette lutte. Mais où commence le travail social, et où sarrête le syndicalisme ?
Cette notion est peut-être difficile à aborder, car grande est la tentation de taxer cela de manipulation. Sensibiliser les personnes en difficulté sociale au devoir électoral, les informer, voire les sensibiliser à sengager afin de faire valoir leurs idées, peut être pris pour de lendoctrinement. Diffuser, défendre ses propres positions et tenter de les faire partager à dautres, là sinterrompt le rôle de travailleur social et débute laction militante syndicale. Comme le rappelle Fançois Lapena : « Être conscient de ces deux champs, cest travailler sur la limite entre lun et lautre. Il faut distinguer le champ technique, du champ politique car, lengagement politique pose la question au niveau personnel, alors que lengagement professionnel pose celle de lusager ». Si lon comprend aisément le danger à mêler ces rôles, chacun saccorde à reconnaître lenrichissement formidable, et parfois indispensable, que comportent ces niveaux dinvestissement simultanés. Être engagé objectivement dans ces différentes dimensions, cest percevoir ce que lon fait en terme de transmission des valeurs, donc en terme de pérennité.
Être à la fois travailleur social et syndicaliste demande une certaine vigilance, afin de demeurer intellectuellement honnête. La spécificité de la situation ne se résume pas à ce seul point. Lorsquon examine dun peu plus prés la motivation des personnes, le fonctionnement de la profession, et son histoire, on perçoit des particularismes qui confinent au paradoxe. On peut avoir tendance parfois à oublier quau-delà du travailleur social engagé, il y a avant tout un salarié confronté aux mêmes difficultés que tous les autres.
Le secteur social est dominé par un syndicalisme de protection au niveau individuel, plutôt quun syndicalisme de lutte pour lensemble de la profession. Ce phénomène ne sobserve pas spécifiquement dans cette branche professionnelle, mais y prend une dimension particulière. « La motivation de ladhérent ne se situe pas autour denjeux collectifs, les adhésions sont souvent une réponse à un conflit avec lemployeur », rappelle Catherine Durand. On peut noter ici le signe dun sentiment dinsécurité ressentit par les salariés, et même si le phénomène nest pas général, il mérite dêtre analysé : pourquoi dans un secteur relativement protégé comme le secteur social, les salariés éprouvent-ils le besoin de se syndiquer en cas de désaccord avec leur employeur ? Au-delà de cette question, Geneviève Falda secrétaire départementale de laction sociale CGT précise que « les négociations à propos de la réduction du temps de travail ont généré des adhésions et même la création de sections syndicales. Malgré les pressions patronales exercées sur les syndicats, laugmentation est perceptible. Ce phénomène concerne surtout les associations importantes ».
La nécessité dun mandataire représentant un syndicat, pour négocier et signer les accords, a favorisé la représentation syndicale dans les établissements. Il semble que ces négociations aient fourni loccasion idéale aux salariés dadhérer à un syndicat, sans que cela ne constitue une démarche vécue comme hostile par les directions et les conseils dadministration. Que ladhésion à un syndicat soit motivée par une volonté de se protéger ou de protéger sa profession, il semble que ce soit dans les deux cas une manière de réagir face à lincertitude de certaines échéances.
Les syndicats perçoivent donc une augmentation du nombre de leurs adhérents comme le signe dune mobilisation plus importante. Mais il nen a pas toujours été ainsi, la professionnalisation dans le syndicalisme a, pour certains, largement contribué à faire baisser le nombre dadhérent. Être adhérent nest pas obligatoirement être militant syndical. Cette position demande de sengager en marge de sa fonction professionnelle sur son temps personnel. Linvestissement étant important il a rapidement représenté une réelle charge de travail supplémentaire. La professionnalisation des fonctions au sein des syndicats a amené lorganisation et la hiérarchisation des tâches. Comme dans toute organisation professionnelle la distance entre le niveau opérationnel et représentatif sest accrue et a conduit à une démobilisation de la base. Certains ont créé des syndicats autonomes en tentant de ne pas reproduire ce travers. De même, la politisation de laction syndicale a contribué à faire baisser les effectifs. La perte de légitimité a suivi le retrait des adhérents, ces derniers se sont impliqués dans des modes daction différents : associatif, humanitaire, etc.
Cette démobilisation a déstabilisé le rapport de force en faveur des instances dirigeantes et contraint laction syndicale dans des choix impossibles, qui sont allés de la compromission à la radicalisation voire au blocage.
Le paradoxe évoqué plus haut se retrouve. Comment faire avancer le dialogue social sans écouter ce que ses propres adhérents ont à dire ? Conscient de cet état de fait, les organisations syndicales tentent depuis de se rapprocher des préoccupations de « la base ». Elles élargissent leur champ dintervention, et développent des stratégies de recrutement.
La faiblesse du syndicalisme, au-delà des raisons évoquées plus haut, semble résider dans la multiplicité des professions que constitue le secteur social. Leurs origines ont en commun le fait dêtre basée plus sur une démarche de bienveillance à légard des plus faibles, quinspirée par une dynamique de lutte contre linjustice en général.
« Lhistoire professionnelle du secteur social est récente, son syndicalisme y est balbutiant si on le compare à dautre », nous indique Geneviève Falda. « Par ailleurs, il ny a pas de culture de lutte au sein du secteur social, il est au contraire inspiré par une démarche de charité. Les plus grandes associations du secteur social ont à la tête de leur conseil dadministration des notables qui ne véhiculent pas cette démarche de lutte non plus ». Ces responsables, en effet, sont par culture plus réceptifs aux arguments de la rationalisation des coûts, (prônés par les gouvernements successifs depuis les années 1970), quaux progrès sociaux pour leurs salariés.
Par ailleurs, la mobilisation syndicale doit faire face à dautres difficultés, poursuit Geneviève Falda, qui prennent souvent des formes plus insidieuses : la culpabilité « certains doivent vivre avec le RMI, et vous ne cessez de réclamer de nouveaux moyens, vous qui êtes déjà des privilégiés », ou la répression : chantage au chômage, recherche de fautes professionnelles, intimidations, pressions de toutes sortes.
Enfin, le particularisme de notre secteur est davoir un double système de contrainte à sa tête. Les financeurs (Etat, collectivités) et les gestionnaires (les associations) se renvoient simultanément la balle face aux revendications des organisations syndicales.
La position de la CGT, en loccurrence, est dinterpeller les gestionnaires sur ses priorités : « Lamélioration des conditions de travail, donc du service rendu, et créer prioritairement des emplois. »
Par les questions quil met en avant, le syndicalisme rappelle que le secteur social, comme toutes les autres branches professionnelles, est soumis aux lois de la rentabilité. Certains diront soumis aux réalités. Même si elle nest pas à des fins de profit, cette rentabilité nen est pas moins économique.
« Le syndicalisme pose des questions sur le fonctionnement de la société. Les situations de difficulté sont gérées par des travailleurs sociaux. Ces derniers ne peuvent se passer dêtre impliqués syndicalement », nous explique Mr Jean Barneoud (Secrétaire général du syndicat départemental et daction sociale FO). « Le champ de la réadaptation sociale en fournit un excellent exemple : les travailleurs sociaux sont confrontés aux problématiques dinsertions, alors que nous interpellons les pouvoirs publics sur leur politique sociale, et sur les moyens de son application. »
Dune part, en effet, il y a des actions et des revendications pour une meilleure justice sociale, dautre part des professionnels sont chargés de mettre en place des dispositifs pour tendre vers ce même objectif, et en constatent rapidement les limites.
Ces questions sont au cur de la réalité à laquelle se confrontent quotidiennement les travailleurs sociaux : la diminution des moyens en est un autre exemple. De la même manière on favorise des initiatives nouvelles à condition quelles ne réclament que peu de moyen, ces choix sont parfois guidés par des intérêts électoraux au plan local ou national.
Ce qui est visé au-delà de ce débat, cest la « stabilisation des dépenses publiques », autrement dit, faire des économies en réduisant les moyens.
Sil y a une proximité de sens, en effet, entre le travail effectué dans ce secteur, et les luttes que mènent certains syndicats, il est bien évident que ces deux démarches ne sont pas motivées par les mêmes ambitions, ni conduites avec les mêmes moyens.
Il est important de démontrer que le syndicalisme enrichit la vision du travailleur social en lui faisant prendre conscience de sa place dans le champ politique. Limportance des enjeux justifie la participation des professionnels au débat sur les mutations du secteur social.
La force du syndicalisme cest de pouvoir dénoncer cela et exercer son influence sur les instances décisionnelles.
Cest aussi, et là chacun est daccord, une manière de réfléchir à notre travail. Que ce soit afin de se situer par rapport à une profession, ou pour définir son travail au sein dun projet détablissement, il semble quil y ait là une force de réflexion, voire de proposition dans certaines actions syndicales, comme sopposer à la suppression des temps de préparations ou de réunions ?
Est-ce au contraire, la réelle vocation dune organisation syndicale que de sinterroger à la fois sur les fondements dune profession, sur les missions de celle-ci, et sur les moyens dont elle dispose pour les mener à bien ?
Le travailleur social est au carrefour denjeux et le syndicalisme est un des moyens de faire valoir ses positions, témoin quil est de la détresse de ses concitoyens, lié quil est aux principes déontologiques de sa profession. Ce nest, ni la première ni la dernière fois quil est au cur dune contradiction, peut-être est-ce là sa réelle vocation.
Hervé Sue
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