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Le chroniqueur est contraint par le temps : il doit produire un objet fini à un moment donné. Le fait de devoir ainsi produire en un temps donné est un rapport au temps ignoré de léducateur. Pour ce dernier, rien ne dit le commencement ou la fin de sa tâche. Certes, il y a bien le planning accroché au mur dans la salle déducateurs. Mais si celui-ci est dabord un outil conventionnel et un repère donné par le droit du travail ; il ne dit rien en revanche de la réalité du temps éducatif. Lorsquil arrive dans linstitution ou le service, léducateur ne redonne pas vie au château comme le prince dans la Belle au bois dormant. Le temps ny a pas été suspendu dans lattente de sa venue. Ainsi, et à la différence de ce qui est dit dans le conte, celui qui éduque na pas le pouvoir de ramener à la vie. De fait, quand il arrive au travail, léducateur est comme le voyageur qui prend un train en marche, selon la métaphore si justement employée par Althusser. Même en son absence, il se passe toujours quelque chose dans la vie de la personne prise en charge et dont léducateur devra prendre connaissance - par le cahier de liaison souvent - avant de lintégrer à son temps dintervention. Et puis quand il quitte son travail, il sait quil le fait par la force des choses mais que rien nest achevé et que ce nest pas un sentiment de finitude ou de devoir accompli qui lincite à partir. Écoutons ce que dit Philippe Meirieu à propos de ces autres éducateurs que sont les enseignants : «Car, à lacte éducatif, il nest pas de terme et celui qui, le soir, ferme la porte de sa classe, ne peut quarbitrairement considérer quil a fini son travail. Il sait bien en réalité, quil lui reste, encore et toujours, quelque chose à faire » (1). Léducateur na donc jamais fini tout comme, en fin de compte, le chroniqueur nen a jamais fini. Lévénement dont il se saisit pour illustrer un des aspects du métier déducateur nest jamais saisi dans sa totalité. Lespace de la chronique est trop court pour cela. Et voudrait-il ou pourrait-il tout dire que le chroniqueur ne serait plus tout à fait lui-même ; il deviendrait romancier ou essayiste, voire encyclopédiste. Ainsi par la force des choses, le chroniqueur et léducateur ont en commun le fait de conjuguer leur métier à limparfait. La « tranche de vie » que, respectivement, ils écrivent nest pas contenue dans lespace temps qui leur est imparti ; ni lacte éducatif ni la chronique népuise la totalité du réel. Écrire et éduquer sont pour cette raison, tout deux, un art qui, comme tout art, exige beaucoup de métier : savoir se taire pour observer et renoncer à la maîtrise totale. Mais si le temps qui lui est imparti ne lui permet pas dépuiser la totalité de ce quil y aurait à dire, tout comme un acte éducatif ne pourrait pas prétendre satisfaire la totalité de ce quil y aurait à faire, le chroniqueur ne peut pas tromper le temps et manquer à sa parole. Il doit produire. Angoisse de la page blanche ou non, temps ou pas le temps décrire parce que peut-être il a fait la noce, il doit satisfaire à lexigence de son métier : livrer un texte. Léducateur à la différence, na rien à produire dans un temps donné. Non pas quil nait rien a faire, loin de là. Mais il ne peut pas y avoir un temps déterminé par avance pour faire ce quil a à faire. Léducateur ne peut pas passer un « contrat » avec celui qui le paye et par lequel les deux parties saccorderaient sur le délai de production de lobjet fini : lenfant réinséré, ladulte rééduqué ou le malade mental guéri. Et cest pourtant ce que cherche à imposer certaines tutelles : ladmission dans un établissement daide sociale serait conditionnée à la signature dun contrat qui définirait, a priori, la durée maximale du placement. Il ne le peut pas sauf à se prétendre tout-puissant et capable de transformer lautre à volonté, selon sa volonté. Mais, si à la différence du chroniqueur, léducateur na pas à produire un objet fini dans un espace de temps imparti avant tout commencement, il na pas pour autant le droit non plus de céder à la tentation de ne rien faire. « Je nai pas eu le temps de faire ceci ou de faire cela ! » est comme un leitmotiv qui revient sur les cahiers de liaison, pour laisser à lautre, le collègue, la charge dachever ce qui na pas pu lêtre. Mais il nest pas toujours facile de déterminer de quelle nature est ce manque de temps évoqué. Est-il une manifestation de cette nature infinie de la tâche dont il est fait question plus haut ? Ou bien alors est-il une mauvaise habitude prise à la suite de labsence de contrainte de production. Le long temps quil a devant lui deviendrait un prétexte à ne plus rien faire.
Mais en fin de compte, le chroniqueur encourt lui aussi le risque de ne plus rien faire si les petits morceaux de textes quil enchaîne de façon hebdomadaire nont pas un sens qui transcende la limite de chaque texte. Une chronique nest pas produite au hasard. Elle a dabord une nécessité immédiate qui peut être une situation éducative vécue, une réflexion sur le cadre institutionnel ou le sens du métier. Elle a aussi une cohérence dans le temps. Mise bout à bout les chroniques finissent par tisser lessentiel dun métier, presque en après coup, comme un puzzle qui serait réalisé sans limage globale servant de modèle. De même, mis bout à bout, les actes de léducateur contribuent à forger des histoires de vie. En conclusion, la morale de cette fable est que le temps fait tout à laffaire décrire ou déduquer. Dans lun et dans lautre cas, il permet de « grandir », de se grandir.
L.B.
(1) Philippe Meirieu, Des enfants et des hommes, 1 - La promesse de grandir, E.S.F., Paris, 1999.
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