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Numéro 500, 23 septembre 1999

Pour l’éducateur comme pour le chroniqueur rien ne commence ni ne termine jamais, et cette particularité expose le premier à ne rien faire et le second à ne faire rien

Le temps, l’éducateur et le chroniqueur

Par Lucien Bargane

Le chroniqueur est contraint par le temps : il doit produire un objet fini à un moment donné. Le fait de devoir ainsi produire en un temps donné est un rapport au temps ignoré de l’éducateur. Pour ce dernier, rien ne dit le commencement ou la fin de sa tâche. Certes, il y a bien le planning accroché au mur dans la salle d’éducateurs. Mais si celui-ci est d’abord un outil conventionnel et un repère donné par le droit du travail ; il ne dit rien en revanche de la réalité du temps éducatif. Lorsqu’il arrive dans l’institution ou le service, l’éducateur ne redonne pas vie au château comme le prince dans la Belle au bois dormant. Le temps n’y a pas été suspendu dans l’attente de sa venue. Ainsi, et à la différence de ce qui est dit dans le conte, celui qui éduque n’a pas le pouvoir de ramener à la vie. De fait, quand il arrive au travail, l’éducateur est comme le voyageur qui prend un train en marche, selon la métaphore si justement employée par Althusser. Même en son absence, il se passe toujours quelque chose dans la vie de la personne prise en charge et dont l’éducateur devra prendre connaissance - par le cahier de liaison souvent - avant de l’intégrer à son temps d’intervention. Et puis quand il quitte son travail, il sait qu’il le fait par la force des choses mais que rien n’est achevé et que ce n’est pas un sentiment de finitude ou de devoir accompli qui l’incite à partir. Écoutons ce que dit Philippe Meirieu à propos de ces autres éducateurs que sont les enseignants : «Car, à l’acte éducatif, il n’est pas de terme et celui qui, le soir, ferme la porte de sa classe, ne peut qu’arbitrairement considérer qu’il a fini son travail. Il sait bien en réalité, qu’il lui reste, encore et toujours, quelque chose à faire » (1). L’éducateur n’a donc jamais fini tout comme, en fin de compte, le chroniqueur n’en a jamais fini. L’événement dont il se saisit pour illustrer un des aspects du métier d’éducateur n’est jamais saisi dans sa totalité. L’espace de la chronique est trop court pour cela. Et voudrait-il ou pourrait-il tout dire que le chroniqueur ne serait plus tout à fait lui-même ; il deviendrait romancier ou essayiste, voire encyclopédiste. Ainsi par la force des choses, le chroniqueur et l’éducateur ont en commun le fait de conjuguer leur métier à l’imparfait. La « tranche de vie » que, respectivement, ils écrivent n’est pas contenue dans l’espace temps qui leur est imparti ; ni l’acte éducatif ni la chronique n’épuise la totalité du réel. Écrire et éduquer sont pour cette raison, tout deux, un art qui, comme tout art, exige beaucoup de métier : savoir se taire pour observer et renoncer à la maîtrise totale. Mais si le temps qui lui est imparti ne lui permet pas d’épuiser la totalité de ce qu’il y aurait à dire, tout comme un acte éducatif ne pourrait pas prétendre satisfaire la totalité de ce qu’il y aurait à faire, le chroniqueur ne peut pas tromper le temps et manquer à sa parole. Il doit produire. Angoisse de la page blanche ou non, temps ou pas le temps d’écrire parce que peut-être il a fait la noce, il doit satisfaire à l’exigence de son métier : livrer un texte. L’éducateur à la différence, n’a rien à produire dans un temps donné. Non pas qu’il n’ait rien a faire, loin de là. Mais il ne peut pas y avoir un temps déterminé par avance pour faire ce qu’il a à faire. L’éducateur ne peut pas passer un « contrat » avec celui qui le paye et par lequel les deux parties s’accorderaient sur le délai de production de l’objet fini : l’enfant réinséré, l’adulte rééduqué ou le malade mental guéri. Et c’est pourtant ce que cherche à imposer certaines tutelles : l’admission dans un établissement d’aide sociale serait conditionnée à la signature d’un contrat qui définirait, a priori, la durée maximale du placement. Il ne le peut pas sauf à se prétendre tout-puissant et capable de transformer l’autre à volonté, selon sa volonté. Mais, si à la différence du chroniqueur, l’éducateur n’a pas à produire un objet fini dans un espace de temps imparti avant tout commencement, il n’a pas pour autant le droit non plus de céder à la tentation de ne rien faire. « Je n’ai pas eu le temps de faire ceci ou de faire cela ! » est comme un leitmotiv qui revient sur les cahiers de liaison, pour laisser à l’autre, le collègue, la charge d’achever ce qui n’a pas pu l’être. Mais il n’est pas toujours facile de déterminer de quelle nature est ce manque de temps évoqué. Est-il une manifestation de cette nature infinie de la tâche dont il est fait question plus haut ? Ou bien alors est-il une mauvaise habitude prise à la suite de l’absence de contrainte de production. Le long temps qu’il a devant lui deviendrait un prétexte à ne plus rien faire.

Mais en fin de compte, le chroniqueur encourt lui aussi le risque de ne plus rien faire si les petits morceaux de textes qu’il enchaîne de façon hebdomadaire n’ont pas un sens qui transcende la limite de chaque texte. Une chronique n’est pas produite au hasard. Elle a d’abord une nécessité immédiate qui peut être une situation éducative vécue, une réflexion sur le cadre institutionnel ou le sens du métier. Elle a aussi une cohérence dans le temps. Mise bout à bout les chroniques finissent par tisser l’essentiel d’un métier, presque en après coup, comme un puzzle qui serait réalisé sans l’image globale servant de modèle. De même, mis bout à bout, les actes de l’éducateur contribuent à forger des histoires de vie. En conclusion, la morale de cette fable est que le temps fait tout à l’affaire d’écrire ou d’éduquer. Dans l’un et dans l’autre cas, il permet de « grandir », de se grandir.

L.B.

(1) Philippe Meirieu, Des enfants et des hommes, 1 - La promesse de grandir, E.S.F., Paris, 1999.


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