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ce courrier dans ma boîte aux lettres comme un poisson davril, comme un coup pour rire. Cest quoi un numéro zéro ? Cest zéro comme zèbre, comme zonzon, comme Zoé. Cest pas sérieux. Et puis, cest érotique et gris comme une revue de fiscalité. Bon, je me dis cest un coup dessai pour un journal de potaches, ça gratte comme de lacné et cest touchant comme un premier amour. Ça ménerve un peu mais je le lis quand même. Dailleurs, je lis tout ce qui traîne comme lautre tire sur tout ce qui bouge. Cest phobique, je lis plus vite que mon ombre. Et puis, comme disait un valet de Molière, il y là dedans « un mot décrit ». Bien polie cette lettre jointe, avec mon nom sans faute. Mon patronyme, quoique le vrai père, comme a dit Tomatis, cest le langage. Servin, ce sera pour un peu plus tard : baptême à Lien Social avec lencre des pisseurs de copie, lencre comme le sang du texte. Un mot seulement sur les pseudos ou noms de plume : cest pour avancer masqué avec ceux dont on parle. Cest peut-être bien pour faire le clown, pour ne pas faire voir que, des fois, on a pleuré. Donc, je lis cette belle lettre écrite dans une italique davant Words et, aujourdhui, jaunie comme un palimpseste : Monsieur, Équipe de travailleurs sociaux, nous mettons actuellement en uvre la réalisation dune revue sociale hebdomadaire : « Lien Social ». cet hebdomadaire doit démarrer fin septembre 1988...
Le problème cest que jai perdu la page deux qui devait certainement, sollicitant pour finir ma « précieuse » collaboration, moffrir un pognon énorme pour prix de mes piges. Ça fait plus de dix ans que je cherche cette foutue page deux, et, je crois avoir compris que son double ne figure plus dans les archives du journal, comme quoi lévaporation des archives ne touche pas que léglise de scientologie.
Finalement, ce numéro zéro davril 88, ce nouveau-né un peu fripé et baveux ma fait un petit sourire physiologique et jai craqué. Je lai aimé tout de suite parce quil disait deux ou trois choses que nous savons des éducateurs et des travailleurs sociaux en général, quil balbutiait les mots pour le dire et que dire ces mots-là cétait déjà du lien. Et puis, Lien Social remplissait le vide sidéral laissé par la revue trimestrielle « Liaison » aux armes de lANEJI et disparue au champ dhonneur des revues professionnelles. Ici, clin dil admiratif et reconnaissant à Louis Casali, éduc spé, qui, pendant des années a piloté à vue cette revue « Liaison » qui est notre mémoire à tous. Casali cest donc, dans une dynastie éditoriale et écrivassière, le Père de Jonis et de Martinet, qui, avec quelques autres fous, ont fait Lien Social en 88. Fous sans fric et sans piges, fous à lier certes mais fous à lier du lien.
Par conséquent, je dis quarriver aujourdhui au numéro 500 cest lexploit.
Attention ! mon propos est libre de toute flagornerie et de plan de carrière. Certes jeusse aimé faire virer Martinet et devenir rédacteur-en-chef. Cest foutu. Jonis me tient fermement à mille kilomètres de Toulouse et me paye en monnaie de signes pour faire du sens. Deux-mille-cinq-cents signes par semaine, nets de prélèvements obligatoires et de censure pour faire une chronique sur la vie qui va, pour men payer une tranche.
Donc, je nattends rien dautre, et, dire quarriver au 500 cest lexploit, cest pas cirer les pompes à mes patrons en écriture chronique. Et puis, surtout il y a lamitié entre les gens de lours (1) qui est comme le miel aux plantigrades. Cette amitié qui court sur le fax, ou le-mail pour les branchés dont je ne suis pas. Jai trop peur de Big Brother. On dit (dans « Le Monde » du 9/9) que la CIA possède une « clef » microsoftienne lui permettant de pénétrer lintimité cryptée de tous les PC du monde. Mon computer est mon jardin secret. Jy sème des mots, jy mûris des phrases sous cloche, jy fais des greffes rhétoriques comme les aime lami Plantet. Plantet ! quel joli nom pour un jardinier de mots. Donc, je ne suis pas branché. Jai la trouille pour mon jardin.
Je bavarde, je bavarde et jen oublie le 500. Cest lexploit. Le nouveau-né tout gris a pris des couleurs. Cest aujourdhui un ado un peu dysharmonique, encore un peu maigre, maladroit parfois, mais généreux toujours, imprudent, casse-gueule et fauché. Toujours fauché et glissant en tremblant sur la corde raide des comptes de résultats. Un ado qui a grandi trop vite, affamé de copie et qui attend dans langoisse sa ration hebdomadaire de piges, cest dire quil ne mange pas tous les jours. Heureusement, il y a « Rebonds » et ces lecteurs qui arrivent un peu plus nombreux chaque mois avec leur petit panier de mots, leur petit panier de peine, de rire ou de colère, les grincheux, les copains, ceux du terrain où ça souffre parfois à en crever. Ceux de la polyvalence de secteur, de la prévention, de lAEMO, de linternat, du CAT, qui viennent donc avec leurs provisions pour partager, pour être ensemble. Et, dans ce fichu numéro zéro du 1er avril 1988 il y avait bien cette volonté de laisser les éducs, les moniteurs-éducs, les AMP, les A. S, les psy, etc, vider leur sac sur le journal.
Oui, le 500 cest lexploit. Imaginez tous les gens de lours, depuis 88, devant la page blanche de leur écran ouverte. Friche qui attend le soc des mots et le rude labour syntaxique, et, soudain, sous le soc qui sonne, la grosse pierre de lindicible quil faut dire quand même. Imaginez Bargane qui est mon voisin de chronique hebdomadaire. On se dit un mot de temps en temps sur le pallier. Cest lui qui a fêté les dix ans de LS dans le n° 459 et qui en a dit long sur les luttes passées et à venir et dont le journal parle depuis dix ans. Imaginez le boulot de Trementin devant sa pile hebdomadaire de bouquins en service de presse. Celui-là il ménerve car il a lu tous les livres avant moi ! Avec Plantet et ces deux derniers compères on sest mis à quatre pour faire la fête dans ce numéro 500, pour essayer de faire des bulles de champagne avec notre amitié logicielle et les boire avec toute léquipe (impossible de nommer tout le monde !) et les lecteurs. Oui, 500 cest lexploit dans un monde de fric et de médias racoleurs qui visent plus souvent la tripe émotive que la tête qui pense. Penser son boulot, et se penser dans son boulot cinq-cents fois de suite cest déjà pas mal. Certes, le gamin LS peut mieux faire. Il le sait bien car il nest pas fier. Non il na pas la grosse tête, mais, avec tous ces n° 500 qui vont toucher à peu près soixante-dix-mille lecteurs, il est heureux comme un gosse, qui, sur le terrain si cher à Jonis, a transformé un essai fou. J.M.S
(1) Emplacement où figure lorganigramme dun journal, page 3 pour ce qui concerne Lien Social.
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