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Numéro 500, 23 septembre 1999

Variations et fugues sur le n° 500

Par Jean-Marie Servin

1er avril 1988,

ce courrier dans ma boîte aux lettres comme un poisson d’avril, comme un coup pour rire. C’est quoi un numéro zéro ? C’est zéro comme zèbre, comme zonzon, comme Zoé. C’est pas sérieux. Et puis, c’est érotique et gris comme une revue de fiscalité. Bon, je me dis c’est un coup d’essai pour un journal de potaches, ça gratte comme de l’acné et c’est touchant comme un premier amour. Ça m’énerve un peu mais je le lis quand même. D’ailleurs, je lis tout ce qui traîne comme l’autre tire sur tout ce qui bouge. C’est phobique, je lis plus vite que mon ombre. Et puis, comme disait un valet de Molière, il y là dedans « un mot d’écrit ». Bien polie cette lettre jointe, avec mon nom sans faute. Mon patronyme, quoique le vrai père, comme a dit Tomatis, c’est le langage. Servin, ce sera pour un peu plus tard : baptême à Lien Social avec l’encre des pisseurs de copie, l’encre comme le sang du texte. Un mot seulement sur les pseudos ou noms de plume : c’est pour avancer masqué avec ceux dont on parle. C’est peut-être bien pour faire le clown, pour ne pas faire voir que, des fois, on a pleuré. Donc, je lis cette belle lettre écrite dans une italique d’avant Words et, aujourd’hui, jaunie comme un palimpseste : Monsieur, Équipe de travailleurs sociaux, nous mettons actuellement en œuvre la réalisation d’une revue sociale hebdomadaire : « Lien Social ». cet hebdomadaire doit démarrer fin septembre 1988...

Le problème c’est que j’ai perdu la page deux qui devait certainement, sollicitant pour finir ma « précieuse » collaboration, m’offrir un pognon énorme pour prix de mes piges. Ça fait plus de dix ans que je cherche cette foutue page deux, et, je crois avoir compris que son double ne figure plus dans les archives du journal, comme quoi l’évaporation des archives ne touche pas que l’église de scientologie.

Finalement, ce numéro zéro d’avril 88, ce nouveau-né un peu fripé et baveux m’a fait un petit sourire physiologique et j’ai craqué. Je l’ai aimé tout de suite parce qu’il disait deux ou trois choses que nous savons des éducateurs et des travailleurs sociaux en général, qu’il balbutiait les mots pour le dire et que dire ces mots-là c’était déjà du lien. Et puis, Lien Social remplissait le vide sidéral laissé par la revue trimestrielle « Liaison » aux armes de l’ANEJI et disparue au champ d’honneur des revues professionnelles. Ici, clin d’œil admiratif et reconnaissant à Louis Casali, éduc spé, qui, pendant des années a piloté à vue cette revue « Liaison » qui est notre mémoire à tous. Casali c’est donc, dans une dynastie éditoriale et écrivassière, le Père de Jonis et de Martinet, qui, avec quelques autres fous, ont fait Lien Social en 88. Fous sans fric et sans piges, fous à lier certes mais fous à lier du lien.

Par conséquent, je dis qu’arriver aujourd’hui au numéro 500 c’est l’exploit.

Attention ! mon propos est libre de toute flagornerie et de plan de carrière. Certes j’eusse aimé faire virer Martinet et devenir rédacteur-en-chef. C’est foutu. Jonis me tient fermement à mille kilomètres de Toulouse et me paye en monnaie de signes pour faire du sens. Deux-mille-cinq-cents signes par semaine, nets de prélèvements obligatoires et de censure pour faire une chronique sur la vie qui va, pour m’en payer une tranche.

Donc, je n’attends rien d’autre, et, dire qu’arriver au 500 c’est l’exploit, c’est pas cirer les pompes à mes patrons en écriture chronique. Et puis, surtout il y a l’amitié entre les gens de l’ours (1) qui est comme le miel aux plantigrades. Cette amitié qui court sur le fax, ou l’e-mail pour les branchés dont je ne suis pas. J’ai trop peur de Big Brother. On dit (dans « Le Monde » du 9/9) que la CIA possède une « clef » microsoftienne lui permettant de pénétrer l’intimité cryptée de tous les PC du monde. Mon computer est mon jardin secret. J’y sème des mots, j’y mûris des phrases sous cloche, j’y fais des greffes rhétoriques comme les aime l’ami Plantet. Plantet ! quel joli nom pour un jardinier de mots. Donc, je ne suis pas branché. J’ai la trouille pour mon jardin.

Je bavarde, je bavarde et j’en oublie le 500. C’est l’exploit. Le nouveau-né tout gris a pris des couleurs. C’est aujourd’hui un ado un peu dysharmonique, encore un peu maigre, maladroit parfois, mais généreux toujours, imprudent, casse-gueule et fauché. Toujours fauché et glissant en tremblant sur la corde raide des comptes de résultats. Un ado qui a grandi trop vite, affamé de copie et qui attend dans l’angoisse sa ration hebdomadaire de piges, c’est dire qu’il ne mange pas tous les jours. Heureusement, il y a « Rebonds » et ces lecteurs qui arrivent un peu plus nombreux chaque mois avec leur petit panier de mots, leur petit panier de peine, de rire ou de colère, les grincheux, les copains, ceux du terrain où ça souffre parfois à en crever. Ceux de la polyvalence de secteur, de la prévention, de l’AEMO, de l’internat, du CAT, qui viennent donc avec leurs provisions pour partager, pour être ensemble. Et, dans ce fichu numéro zéro du 1er avril 1988 il y avait bien cette volonté de laisser les éducs, les moniteurs-éducs, les AMP, les A. S, les psy, etc, vider leur sac sur le journal.

Oui, le 500 c’est l’exploit. Imaginez tous les gens de l’ours, depuis 88, devant la page blanche de leur écran ouverte. Friche qui attend le soc des mots et le rude labour syntaxique, et, soudain, sous le soc qui sonne, la grosse pierre de l’indicible qu’il faut dire quand même. Imaginez Bargane qui est mon voisin de chronique hebdomadaire. On se dit un mot de temps en temps sur le pallier. C’est lui qui a fêté les dix ans de LS dans le n° 459 et qui en a dit long sur les luttes passées et à venir et dont le journal parle depuis dix ans. Imaginez le boulot de Trementin devant sa pile hebdomadaire de bouquins en service de presse. Celui-là il m’énerve car il a lu tous les livres avant moi ! Avec Plantet et ces deux derniers compères on s’est mis à quatre pour faire la fête dans ce numéro 500, pour essayer de faire des bulles de champagne avec notre amitié logicielle et les boire avec toute l’équipe (impossible de nommer tout le monde !) et les lecteurs. Oui, 500 c’est l’exploit dans un monde de fric et de médias racoleurs qui visent plus souvent la tripe émotive que la tête qui pense. Penser son boulot, et se penser dans son boulot cinq-cents fois de suite c’est déjà pas mal. Certes, le gamin LS peut mieux faire. Il le sait bien car il n’est pas fier. Non il n’a pas la grosse tête, mais, avec tous ces n° 500 qui vont toucher à peu près soixante-dix-mille lecteurs, il est heureux comme un gosse, qui, sur le terrain si cher à Jonis, a transformé un essai fou. J.M.S

(1) Emplacement où figure l’organigramme d’un journal, page 3 pour ce qui concerne Lien Social.


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