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Déjeunant un jour dautomne avec des potes dans un restaurant normand, Edspé avait aperçu, au bout de la grande salle, sur un buffet rustique, un large bouquet de plumes : de toutes tailles, de mille couleurs et chatoiements, flottantes ou raides, presque vivantes, chatouilleuses et sensuelles. Ayant trouvé cela fort aimable à regarder, il avait par la suite ramené, dune promenade en forêt ou dans les champs, une souche, joliment découpée, striée à souhait, dans laquelle, peu à peu, il avait planté, de ci, de là, les différentes pennes ou aigrettes quil avait ramassées. Aujourdhui, il avait du cygne, il avait du paon, il avait du geai, du faucon, de létourneau et encore (presque) mille autres ; non, ce nétait pas à proprement parler une collection Edspé faisait depuis deux décennies déjà une collection de cannes, et savait la fièvre étrange et spécifique que cette occupation entraînait , cétait, comment dire, plutôt, un
porte-plume (s). Il nétait par conséquent aucunement exclu quun jour, au bout dune de ces tiges creuses et souples qui, il lavait appris il y a peu, se nommaient calamus il adapte une plume, une en métal, comme ça, pour voir, pour griffer sensuellement du papier, écrire autrement que sous Word (sous Word ! Tout était dit, la domination était absolue).
Dailleurs, plus ça allait, plus Edspé regardait autrement les oiseaux eux-mêmes, leur mue en fin dété, leurs circonvolutions élégantes, leurs arabesques vives et acérées dans les nuages et si près du sol parfois, donc les ésotériques messages quils semblaient tracer à coup daile. Eux au moins, sétait-il dit amèrement un jour, ne semblaient pas avoir de problème décriture. Au demeurant, le mot oiseau lui avait toujours plu, avec son hégémonie de légères voyelles, cinq pour une consonne, vous vous rendez compte.
Les oiseaux, il les observait dans son jardin : Edspé jugeait dailleurs assez pertinente la comparaison de lécriture et du jardin ; la première se sème en effet au fil des lignes, pour faire éclore des idées-fruits ; le second se pense, sinvente, se construit, en perspective avec un futur prometteur. Et cest dans le jardin, que le chat-écrivain, jaloux comme une lettre damour, guette les oiseaux, leur court aux plumes, pour se sentir moins démuni (voir photo ci-contre).
Et lécriture était bien davantage encore ! « Écrire, cest avancer mot à mot sur un fil de beauté ( ), sétait-il récemment vu confirmer dans un ravissant opuscule (1). Écrire, cest avancer pas à pas, page après page ( ). Le plus difficile, ce nest pas de sélever du sol et de tenir en équilibre, aidé du balancier de sa plume, sur le fil du langage. Ce nest pas non plus daller tout droit, en une ligne continue parfois entrecoupée de vertiges aussi furtifs que la chute dune virgule, ou que lobstacle dun point. Non, le plus difficile ( ), cest de rester continuellement sur ce fil quest lécriture ( ). En vérité, le plus difficile, cest de devenir un funambule du verbe ».
Certes. Tout cela est bel et bon. Mais là, pour lheure, il était devant sa page blanche, trop blanche, éblouissante de stérilité, arrogante, impénétrable. Dans son bureau déducateur à lAide sociale à lenfance, on dit Ase , il était péniblement, laborieusement attelé à une des tâches incontournables pour lesquelles il était insuffisamment, avait-il tendance à penser dans ces moments-là salarié en fin de mois : rendre, en temps utile, un rapport au juge des enfants sur un des jeunes dont il avait la charge. Pfff ! Dur dur. Pas moyen de démarrer : comment transmettre précisément ce qui serait utile au magistrat, et à la famille concernée ? Comment débroussailler ? Comment rendre compte dune situation plus que chaotique, plus que complexe ? Il en avait pourtant déjà fait, des rapports, et il avait déjà eu du mal à sortir la première phrase, mais là, franchement, ça confinait au blocage sévère, à la paralysie digitale et mentale, au magma cérébral, poisseux et cotonneux.
Tout, absolument tout, lentraînait ailleurs. La fenêtre, bien sûr, la teneur de lair marin (la Manche nétait pas loin, et ses effluves, et ses piaillements), les images de ses très récentes vacances qui se bousculaient à son portillon chimérique, lenvie déchanger les plaisanteries qui font diversion avec les collègues, le désir quasi-irrépressible dun café en parcourant Lien Social (Quoi ! Déjà le n°500 !), etc.
Bon. Ça navait que trop duré. Il était nécessaire de transformer son tourment, son supplice en délectation, en volupté, en jouissance. Il devait, tel un alchimiste, jouer maintenant avec les mots, avec les idées, quitte à réécrire son texte x fois, et dénicher, comme un trésor planqué au fin fond dune caverne il serait pour loccasion un Indiana Jones de lécriture , le plaisir de la chose. De sa difficulté, de son pensum, il devait faire une richesse, de lor.
Alors, une sorte de fièvre le prit. Il se saisit de son feutre, regarda autrement sa page, cest-à-dire avec sympathie, davantage même, avec appétit (ce nétait pas à proprement parler de la gourmandise) : il griffonna, tourna, rédigea, ponctua, transcrivit, biffa, raya, annota, testa des passages avec des membres de son équipe qui passaient par là, réussit même à glisser un zeste dhumour, un chouïa délégance dans sa compréhension dune situation, et dans le récit détaillé mais pas trop de son intervention éducative.
(On laura compris : tout cela est une fable, et toute ressemblance avec la réalité serait probablement fortuite. Mais tout de même : lécriture est désir).
Joël Plantet
(1) in Neige, de Maxence Fermine, éditions Arléa, collection 1er mille, 1999.
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