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Numéro 500, 23 septembre 1999

L’« éduc »et l’écriture

Devant sa page blanche, Edspé

Déjeunant un jour d’automne avec des potes dans un restaurant normand, Edspé avait aperçu, au bout de la grande salle, sur un buffet rustique, un large bouquet de plumes : de toutes tailles, de mille couleurs et chatoiements, flottantes ou raides, presque vivantes, chatouilleuses et sensuelles. Ayant trouvé cela fort aimable à regarder, il avait par la suite ramené, d’une promenade en forêt ou dans les champs, une souche, joliment découpée, striée à souhait, dans laquelle, peu à peu, il avait planté, de ci, de là, les différentes pennes ou aigrettes qu’il avait ramassées. Aujourd’hui, il avait du cygne, il avait du paon, il avait du geai, du faucon, de l’étourneau et encore (presque) mille autres ; non, ce n’était pas à proprement parler une collection — Edspé faisait depuis deux décennies déjà une collection de cannes, et savait la fièvre étrange et spécifique que cette occupation entraînait —, c’était, comment dire, plutôt, un… porte-plume (s). Il n’était par conséquent aucunement exclu qu’un jour, au bout d’une de ces tiges creuses et souples — qui, il l’avait appris il y a peu, se nommaient calamus — il adapte une plume, une en métal, comme ça, pour voir, pour griffer sensuellement du papier, écrire autrement que sous Word (sous Word ! Tout était dit, la domination était absolue).

D’ailleurs, plus ça allait, plus Edspé regardait autrement les oiseaux eux-mêmes, leur mue en fin d’été, leurs circonvolutions élégantes, leurs arabesques vives et acérées dans les nuages et si près du sol parfois, donc les ésotériques messages qu’ils semblaient tracer à coup d’aile. Eux au moins, s’était-il dit amèrement un jour, ne semblaient pas avoir de problème d’écriture. Au demeurant, le mot oiseau lui avait toujours plu, avec son hégémonie de légères voyelles, cinq pour une consonne, vous vous rendez compte.

Les oiseaux, il les observait dans son jardin : Edspé jugeait d’ailleurs assez pertinente la comparaison de l’écriture et du jardin ; la première se sème en effet au fil des lignes, pour faire éclore des idées-fruits ; le second se pense, s’invente, se construit, en perspective avec un futur prometteur. Et c’est dans le jardin, que le chat-écrivain, jaloux comme une lettre d’amour, guette les oiseaux, leur court aux plumes, pour se sentir moins démuni (voir photo ci-contre).

Et l’écriture était bien davantage encore ! « Écrire, c’est avancer mot à mot sur un fil de beauté (…), s’était-il récemment vu confirmer dans un ravissant opuscule (1). Écrire, c’est avancer pas à pas, page après page (…). Le plus difficile, ce n’est pas de s’élever du sol et de tenir en équilibre, aidé du balancier de sa plume, sur le fil du langage. Ce n’est pas non plus d’aller tout droit, en une ligne continue parfois entrecoupée de vertiges aussi furtifs que la chute d’une virgule, ou que l’obstacle d’un point. Non, le plus difficile (…), c’est de rester continuellement sur ce fil qu’est l’écriture (…). En vérité, le plus difficile, c’est de devenir un funambule du verbe ».

Certes. Tout cela est bel et bon. Mais là, pour l’heure, il était devant sa page blanche, trop blanche, éblouissante de stérilité, arrogante, impénétrable. Dans son bureau d’éducateur — à l’Aide sociale à l’enfance, on dit Ase —, il était péniblement, laborieusement attelé à une des tâches incontournables pour lesquelles il était — insuffisamment, avait-il tendance à penser dans ces moments-là… — salarié en fin de mois : rendre, en temps utile, un rapport au juge des enfants sur un des jeunes dont il avait la charge. Pfff ! Dur dur. Pas moyen de démarrer : comment transmettre précisément ce qui serait utile au magistrat, et à la famille concernée ? Comment débroussailler ? Comment rendre compte d’une situation plus que chaotique, plus que complexe ? Il en avait pourtant déjà fait, des rapports, et il avait déjà eu du mal à sortir la première phrase, mais là, franchement, ça confinait au blocage sévère, à la paralysie digitale et mentale, au magma cérébral, poisseux et cotonneux.

Tout, absolument tout, l’entraînait ailleurs. La fenêtre, bien sûr, la teneur de l’air marin (la Manche n’était pas loin, et ses effluves, et ses piaillements), les images de ses très récentes vacances qui se bousculaient à son portillon chimérique, l’envie d’échanger les plaisanteries qui font diversion avec les collègues, le désir quasi-irrépressible d’un café en parcourant Lien Social (Quoi ! Déjà le n°500 !), etc.

Bon. Ça n’avait que trop duré. Il était nécessaire de transformer son tourment, son supplice en délectation, en volupté, en jouissance. Il devait, tel un alchimiste, jouer maintenant avec les mots, avec les idées, quitte à réécrire son texte x fois, et dénicher, comme un trésor planqué au fin fond d’une caverne — il serait pour l’occasion un Indiana Jones de l’écriture —, le plaisir de la chose. De sa difficulté, de son pensum, il devait faire une richesse, de l’or.

Alors, une sorte de fièvre le prit. Il se saisit de son feutre, regarda autrement sa page, c’est-à-dire avec sympathie, davantage même, avec appétit (ce n’était pas à proprement parler de la gourmandise) : il griffonna, tourna, rédigea, ponctua, transcrivit, biffa, raya, annota, testa des passages avec des membres de son équipe qui passaient par là, réussit même à glisser un zeste d’humour, un chouïa d’élégance dans sa compréhension d’une situation, et dans le récit détaillé — mais pas trop — de son intervention éducative.

(On l’aura compris : tout cela est une fable, et toute ressemblance avec la réalité serait probablement fortuite. Mais tout de même : l’écriture est désir).

Joël Plantet

(1) in Neige, de Maxence Fermine, éditions Arléa, collection 1er mille, 1999.


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