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Pourquoi cette réputation de relation ambivalente avec « lécriture » poursuit-elle ainsi les « éducateurs » ?Pierre Delcambre : Dans les années 80, les directeurs détablissements reprochaient souvent aux « éducateurs » leur manque denthousiasme vis-à-vis de lécriture. Or, que fallait-il entendre derrière le lapidaire « ils ne savent pas écrire » si ce nest que la commande, la prescription ou linjonction décrire neffacent pas les difficultés de toutes les opérations quon résume par « écrire » : si, le jour dit, lécrit est absent, la critique arrive. Et, de fait, le type décriture que lon demande aux éducateurs est difficile à produire : le « retard, lévitement, quand il existe, me semble surtout être un « symptôme ordinaire » endémique à beaucoup de métiers qui ne sont pas des métiers décriture mais où chaque professionnel ne peut échapper à lécriture, une écriture où se risque le sujet qui écrit. Il faudrait cependant ne pas employer le verbe « écrire » sans dire ce quil sagit décrire : la plupart des éducateurs associent lécrit à la note de comportements, mais rarement au cahier de liaison, et encore moins au compte rendu dactivité, ou aux lettres aux parents et aux restitutions de visite. Il me semble que cest surtout la note de comportement qui peut être vécue de manière ambivalente. Sur elle sexerce en effet une pression pour plus de qualité. De fait, le souci de lécriture des établissements se fait de plus en plus sentir. Dautres écrits, qui impliquent aussi les « équipes » deviennent « exigibles ». Ainsi les rapports dactivités, qui ne concernaient que peu déquipes jusquici (les clubs de prévention surtout, je pense) sont aujourdhui généralisés sous forme de projets détablissements dont les directeurs doivent négocier lécriture avec leurs équipes. Bref, lécrit ne disparaît pas, tant sen faut, et il est souvent un élément de contrôle de « pouvoirs divers », mais il est aussi une pièce qui, pour être produite, engage un collectif et la professionnalité de chaque éducateur. Lobservateur que je suis estime que ces difficultés sont précisément liées à lexercice du métier ; ce qui me semble poser problème, parce que cela naide pas au développement de la qualité de ces écrits, ce nest pas forcément que leur écriture manque de « référentiels », cest plutôt le fait que les professionnels ne se lisent pas entre eux, et néchangent pas leurs écrits. Pour linstant, ceux-ci sont envoyés aux juges, ou à ladministration, ou bien passent par le directeur et sen vont cest à peine si une fois réalisés, ils sont lus par léquipe avant dêtre acheminés
Dire que celui qui écrit se risque dans sa parole, dans ce quil énonce et signe, ne veut pas dire quil a peur. Face au risque de lécriture, différentes parades existent. Encore une fois il faut peut-être distinguer selon les types décrits. Pour le rapport dactivité, il sinscrit aujourdhui dans la gouvernance par la politique des établissements. Ce nest plus un « objet » déducateur spécialisé. Ainsi pour arriver à négocier dans un établissement de quinze personnes, par exemple, une écriture intéressante, qui met en exergue les avancées du système, cest très difficile, car seul le directeur y a un intérêt particulier. Toute la question est de savoir comment lui va « mobiliser » son équipe et sur quelles bases idéologiques. Mais bien sûr, le résultat dans tous les cas de figure ne peut pas être vraiment faramineux. Pour les notes de synthèse, les rapports de comportement, le risque est autre : cest celui dun « je », qui écrit à la fois comme homme de métier, membre dun collectif, et aussi « je » engagé dans une parole, une parole dont lobjet est un autre, un sujet, quelquun avec qui on vit une relation dans le cadre de son travail. Cet acte : écrire sur lautre, me semble plus difficile quil ny paraît, plus difficile que ne le laisse entendre les autres verbes employés comme « observer », par exemple. Tenir cette parole sur lAutre et lécrire ; cest bien que les éducateurs spécialisés trouvent cela douloureux car ça lest. Cest la garantie même, quils ne vont pas sen débarrasser comme quelque chose quon donne à une secrétaire. Pour linstant, sils se font « aspirer » par les autres écritures et que cela ne devienne quun « projet à négocier », ils perdront un élément fondamental de leur métier qui consiste à vivre avec lautre, et de passer de parler à écrire sur lAutre, cest la tâche et la difficulté fondamentale de lécriture de léducateur. Un mot encore, pour rappeler sur ce pouvoir décrire sur lautre, léducateur sait quil ne la que dans la sujétion : certes se réunir en équipe, discuter, peser les mots, cest une manière de réaliser son « métier » déducateur. Mais cette écriture nest pas envoyée ailleurs, une boite aux lettres : elle existe sous leffet dune obligation, celle de rendre compte de laccompagnement et du suivi. Cet écrit va servir à quelquun qui va prendre des décisions sur lobjet de lécrit. Et cela, se fait dans lintérêt de lenfant. Dans les enjeux de définir cet intérêt de lenfant, léducateur reste en position subalterne, sous contrôle. Peu décritures ont cette caractéristique. Cest cette difficulté dans ce métier, qui donne envie de continuer et de se battre.
Comment parler des enjeux de telle ou telle écriture ? Cela peut se faire « entre soi », dans les équipes, pour peu que lon organise le temps de lire, le temps de la confrontation à propos de lécrit. Mais létablissement est-il un bon lieu pour cette confrontation de « métier » ?
Il serait nécessaire quil y ait des lieux de mémoires, de discussions où lon pose les choses pour pouvoir se les dire ; car il est fondamental aussi que sélabore un travail sur « des cas », de trouver les moyens de la confrontation intellectuelle, et pas simplement du témoignage qui se juxtaposent. Écrire et se lire exige une rupture avec le temps ordinaire du vécu, du relevé. Les échanges décrits sont rares : on les archive une fois envoyés, mais on organise rarement léchange entre gens de métier. Pour comprendre les enjeux de lécriture et leurs difficultés, il faut souvent une anamnèse, avoir conservé des versions différentes, expliciter ce qui se joue. La profession, ses organisations, les lieux de formations peuvent aider au partage. Construire un espace critique de la profession elle-même sur ses écrits ordinaires ne commencera que lorsque des professionnels trouveront quil y a bien là un levier pour faire surgir de manière publique leur point de vue, leur manière spécifique de décrire comment le sens dexistences ne va pas de soi.
Propos recueillis par Guy Benloulou
(1) Professeur, Sciences de lInformation et de la communication
(Université de Lille 3)
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