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Numéro 500, 23 septembre 1999

L’« éduc »et l’écriture

L’écrit des « éducateurs »

Leur écriture est souvent « décriée » tant par leur hiérarchie que par le partenariat et souvent vécue par ces professionnels comme douloureuse. Et si ce rapport à la difficulté d’écrire était justement un élément fondamental de leur métier ? Pierre Delcambre chercheur et auteur de « Ecriture et communications de travail, Pratique d’écriture des éducateurs spécialisés » dit ce qu’il pense de ce refrain connu : « Ils ne savent pas écrire ». Interview

Pourquoi cette réputation de relation ambivalente avec « l’écriture » poursuit-elle ainsi les « éducateurs » ?

Pierre Delcambre : Dans les années 80, les directeurs d’établissements reprochaient souvent aux « éducateurs » leur manque d’enthousiasme vis-à-vis de l’écriture. Or, que fallait-il entendre derrière le lapidaire « ils ne savent pas écrire » si ce n’est que la commande, la prescription ou l’injonction d’écrire n’effacent pas les difficultés de toutes les opérations qu’on résume par « écrire » : si, le jour dit, l’écrit est absent, la critique arrive. Et, de fait, le type d’écriture que l’on demande aux éducateurs est difficile à produire : le « retard, l’évitement, quand il existe, me semble surtout être un « symptôme ordinaire » endémique à beaucoup de métiers qui ne sont pas des métiers d’écriture mais où chaque professionnel ne peut échapper à l’écriture, une écriture où se risque le sujet qui écrit. Il faudrait cependant ne pas employer le verbe « écrire » sans dire ce qu’il s’agit d’écrire : la plupart des éducateurs associent l’écrit à la note de comportements, mais rarement au cahier de liaison, et encore moins au compte rendu d’activité, ou aux lettres aux parents et aux restitutions de visite. Il me semble que c’est surtout la note de comportement qui peut être vécue de manière ambivalente. Sur elle s’exerce en effet une pression pour plus de qualité. De fait, le souci de l’écriture des établissements se fait de plus en plus sentir. D’autres écrits, qui impliquent aussi les « équipes » deviennent « exigibles ». Ainsi les rapports d’activités, qui ne concernaient que peu d’équipes jusqu’ici (les clubs de prévention surtout, je pense) sont aujourd’hui généralisés sous forme de projets d’établissements dont les directeurs doivent négocier l’écriture avec leurs équipes. Bref, l’écrit ne disparaît pas, tant s’en faut, et il est souvent un élément de contrôle de « pouvoirs divers », mais il est aussi une pièce qui, pour être produite, engage un collectif et la professionnalité de chaque éducateur. L’observateur que je suis estime que ces difficultés sont précisément liées à l’exercice du métier ; ce qui me semble poser problème, parce que cela n’aide pas au développement de la qualité de ces écrits, ce n’est pas forcément que leur écriture manque de « référentiels », c’est plutôt le fait que les professionnels ne se lisent pas entre eux, et n’échangent pas leurs écrits. Pour l’instant, ceux-ci sont envoyés aux juges, ou à l’administration, ou bien passent par le directeur et s’en vont… c’est à peine si une fois réalisés, ils sont lus par l’équipe avant d’être acheminés…

Peut-on parler d’une peur d’écrire ?

Dire que celui qui écrit se risque dans sa parole, dans ce qu’il énonce et signe, ne veut pas dire qu’il a peur. Face au risque de l’écriture, différentes parades existent. Encore une fois il faut peut-être distinguer selon les types d’écrits. Pour le rapport d’activité, il s’inscrit aujourd’hui dans la gouvernance par la politique des établissements. Ce n’est plus un « objet » d’éducateur spécialisé. Ainsi pour arriver à négocier dans un établissement de quinze personnes, par exemple, une écriture intéressante, qui met en exergue les avancées du système, c’est très difficile, car seul le directeur y a un intérêt particulier. Toute la question est de savoir comment lui va « mobiliser » son équipe et sur quelles bases idéologiques. Mais bien sûr, le résultat dans tous les cas de figure ne peut pas être vraiment faramineux. Pour les notes de synthèse, les rapports de comportement, le risque est autre : c’est celui d’un « je », qui écrit à la fois comme homme de métier, membre d’un collectif, et aussi « je » engagé dans une parole, une parole dont l’objet est un autre, un sujet, quelqu’un avec qui on vit une relation dans le cadre de son travail. Cet acte : écrire sur l’autre, me semble plus difficile qu’il n’y paraît, plus difficile que ne le laisse entendre les autres verbes employés comme « observer », par exemple. Tenir cette parole sur l’Autre et l’écrire ; c’est bien que les éducateurs spécialisés trouvent cela douloureux car ça l’est. C’est la garantie même, qu’ils ne vont pas s’en débarrasser comme quelque chose qu’on donne à une secrétaire. Pour l’instant, s’ils se font « aspirer » par les autres écritures et que cela ne devienne qu’un « projet à négocier », ils perdront un élément fondamental de leur métier qui consiste à vivre avec l’autre, et de passer de parler à écrire sur l’Autre, c’est la tâche et la difficulté fondamentale de l’écriture de l’éducateur. Un mot encore, pour rappeler sur ce pouvoir d’écrire sur l’autre, l’éducateur sait qu’il ne l’a que dans la sujétion : certes se réunir en équipe, discuter, peser les mots, c’est une manière de réaliser son « métier » d’éducateur. Mais cette écriture n’est pas envoyée ailleurs, une boite aux lettres : elle existe sous l’effet d’une obligation, celle de rendre compte de l’accompagnement et du suivi. Cet écrit va servir à quelqu’un qui va prendre des décisions sur l’objet de l’écrit. Et cela, se fait dans l’intérêt de l’enfant. Dans les enjeux de définir cet intérêt de l’enfant, l’éducateur reste en position subalterne, sous contrôle. Peu d’écritures ont cette caractéristique. C’est cette difficulté dans ce métier, qui donne envie de continuer et de se battre.

Par quels moyens utiles l’écriture des « éducateurs » pourrait-elle devenir une force de proposition et d’accompagnement des transformations sociales ?

Comment parler des enjeux de telle ou telle écriture ? Cela peut se faire « entre soi », dans les équipes, pour peu que l’on organise le temps de lire, le temps de la confrontation à propos de l’écrit. Mais l’établissement est-il un bon lieu pour cette confrontation de « métier » ?

Il serait nécessaire qu’il y ait des lieux de mémoires, de discussions où l’on pose les choses pour pouvoir se les dire ; car il est fondamental aussi que s’élabore un travail sur « des cas », de trouver les moyens de la confrontation intellectuelle, et pas simplement du témoignage qui se juxtaposent. Écrire et se lire exige une rupture avec le temps ordinaire du vécu, du relevé. Les échanges d’écrits sont rares : on les archive une fois envoyés, mais on organise rarement l’échange entre gens de métier. Pour comprendre les enjeux de l’écriture et leurs difficultés, il faut souvent une anamnèse, avoir conservé des versions différentes, expliciter ce qui se joue. La profession, ses organisations, les lieux de formations peuvent aider au partage. Construire un espace critique de la profession elle-même sur ses écrits ordinaires ne commencera que lorsque des professionnels trouveront qu’il y a bien là un levier pour faire surgir de manière publique leur point de vue, leur manière spécifique de décrire comment le sens d’existences ne va pas de soi.

Propos recueillis par Guy Benloulou

(1) Professeur, Sciences de l’Information et de la communication

(Université de Lille 3)


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