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Pour comprendre le rapport des « éduc » à lécriture, il faut remonter aux sources de leur profession. Nous sommes après la seconde guerre mondiale. La tentative datant du Front Populaire et visant à modifier le traitement de lenfance inadaptée trouve à la libération une nouvelle relance (avec notamment la fameuse ordonnance du 2 février 1945 qui pose le principe de léducabilité du mineur délinquant). Un profond bouleversement des pratiques héritées de ladministration pénitentiaire, qui jusque-là, structurait la prise en charge des jeunes placés, sengage. Cela va passer entre autre par une mise en écriture des personnels. Auparavant, il sagissait avant tout de remplir de simples formulaires qui correspondaient à des interventions de simple surveillance. Avec lintroduction de la « note de comportement » (autrement appelée synthèse, synthèse dévolution, bilan de comportement, bilan et demande de renouvellement de prise en charge
), ce dont il est question, cest bien de faire le point à un moment donné de là où en est le jeune, et de dresser des perspectives, de tracer un projet davenir. Cet acte décriture devient très vite lun des facteurs de cohésion dune profession qui se fonde sur la croyance en la réforme de lindividu.
Lécrit professionnel relie lintervenant à son employeur. Si le rapport éducatif tout comme lenquête sociale contraignent l« éduc » comme lassistante sociale à signaler les comportements douteux ou répréhensibles dans une logique de contrôle social, cette même pratique correspond aussi à un contrôle de leur propre travail. Un mandat ou une mission leur ayant été confiés, il est logique quon leur demande des comptes. Ce contexte place cet exercice scriptural dans une logique de contrainte et de sujétion. Lécrivant, qui est le rédacteur, le monteur dénoncé et producteur du texte se situe au cur dun tissu relationnel qui comprend pas moins dune dizaine de liaisons.
Il y a dabord le commanditaire de qui émane la commande décriture. Il sagit de la tutelle judiciaire ou administrative qui fixe les conditions dhabilitation de la structure et conditionne donc les modalités de rédaction de la note. Il y a ensuite le destinataire. Cela peut être un juge des enfants ou une commission (CDES, COTOREP, ) par exemple, les uns et les autres demandant à échéance régulière quon leur fasse connaître lévolution du sujet. Puis vient lautorité de légitimité qui est à lorigine de lorientations des énoncés. Ce sont des experts (psychiatres, psychologues, ) ou des personnalités marquantes de linstitution qui produisent le sens donné au projet et à lorientation. Sensuit lautorité de contrôle local qui a pour fonction dimpulser lorientation générale du travail (Direction, Conseil dAdministration) au travers doutils tel le projet détablissement ou de service dont les orientations pèsent inévitablement sur les écrits éducatifs. Nous noublierons pas lautorité de validation sans limprimatur de laquelle lécrit ne bénéficie pas de lapprobation institutionnelle : le Directeur ou le Chef de service éducatif, en apposant leur signature donnent ainsi laval, le blanc seing au document au nom du service. Le responsable de la rédaction finale qui se situe au niveau du secrétariat joue un rôle non négligeable dans la mise en forme définitive du document. Un tuteur savère parfois nécessaire (surtout pour les nouveaux venus) afin de transmettre les habitudes acquises et les modalités précises en vigueur dans la présentation du document : ce peut être un Chef de service ou un « éduc » déjà ancien dans la place. Les écoles de formation jouent elle aussi leur rôle en ce quelles contribuent à produire les compétences adéquates à ce type dexercice. Enfin, les bases à partir desquelles va être rédigée la note éducative prennent leur source en différents lieux : dossier de lusager, rapports antérieurs, réunion de synthèse qui permet à l« éduc » référent de risquer sa parole et ses hypothèses auprès dun collectif de partenaires. Ce bref tour dhorizon permet de réaliser à quel point lexercice de lécriture est ici pris dans un faisceau de contraintes qui réduit toute autonomie et comment lauteur de la production se place dans une situation de subordonné. La nature de létablissement ou du service, le type dautorité qui sy exerce et le mode de fonctionnement de léquipe seront des facteurs essentiels qui influenceront la place et la production de lécrivant.
Certes, la rédaction de cette note qui va être signée par le professionnel, engage sa responsabilité et son éthique. Il ne peut et ne doit y placer que ce quil est prêt à assumer et à justifier. Pour autant, cet exercice le fait quitter la sphère de sa relation à lusager pour le confronter à lunivers de la hiérarchie et de la tutelle. Il est inévitablement placé face à lambivalence de son métier, ce conflit de loyauté entre sa relation privilégiée avec celles et ceux quil côtoie, aide et accompagne au quotidien et lautorité qui lui a confié un mandat ou une mission. Lécriture joue ici le rôle de régulation de son travail, même si cest dans laprès-coup. Elle sert à modifier la nature de sa relation personnelle en aménageant et en structurant lespace de la collectivité. Elle place en outre lusager en situation non plus de sujet comme dans laccompagnement, mais comme objet de lévaluation.
Cette longue démonstration permet peut-être de mieux comprendre en quoi lécriture de rapports, notes et autres documents portant sur lévolution des usagers ne peut préfigurer une expression libre et spontanée des professionnels sur leur travail et leur savoir-faire. Écriture contrainte, écriture dont il na pas la maîtrise complète, elle na que peu à voir avec une production personnelle et créative.
Tant quil sagit décriture nomade destinée à une lecture extérieure à léquipe, les contraintes sont, on la vu, extrêmes. Reste lécriture sédentaire que lon trouve dans les cahiers de bord, aussi appelés cahiers de liaison ou cahier de groupe.
Là, il sagit dun document à destination exclusive du groupe d« éduc ». Lieu où sont données les consignes entre deux équipes qui se succèdent, ce quil convient de faire mais aussi les conseils, avertissements et critiques. Lieu où lon rend compte de ce qui a été réalisé avec le groupe dusagers. Enfin, lieu dobservation et danalyse de ce qui sest passé : donner du sens à lévénement permet de rechercher la validation du groupe de pairs sur lattitude éducative adoptée. Lexercice décriture constitué par ce support permet une prise de distance du professionnel davec ce quil vient de vivre. Cest aussi un espace qui permet dévacuer la charge émotionnelle et affective quand celle-ci est trop importante. Véritable rituel dans la plupart des internats, ce cahier de liaison ne peut être considéré comme un carnet intime dans la mesure où il y a mise en scène publique du vécu de chacun.
Cette approche de lécriture ne prédispose pas non plus à une mise en forme du savoir-faire, du fait de son expression dans limmédiateté. Elle ne donne lieu ni à une synthèse ni à une prise de distance et nest la plupart du temps pas lu ou relu au-delà de 48 heures qui suivent sa rédaction. Des piles entières de livrets saccumulent au long des années dans nombre dinstitutions. Si cet outil est largement investi par les acteurs de terrain, il ne dépasse jamais le stade de la conversation épistolaire.
Il faut, également, rappeler ici la thèse fort intéressante développée par Daniel Terral (2). Il dit lui aussi comment ces professionnels jonglent avec lécrit tout au long de sa carrière. Et pourtant, lécrit fait peur. En fait, historiquement, l« éduc » a très vite été confronté à un nombre croissant de spécialistes qui ont occupé son propre terrain avec tout un arsenal à la fois technique et conceptuel. Son « savoir-faire » et ses dons personnels étaient mis à défaut face à ces détenteurs de savoir. Dans la logique libertaire de Mai 68, il ne lui restait alors plus quà opter pour le sensoriel au détriment de lintellectuel, à privilégier la pratique plutôt que le théorique. Il opte pour une immédiateté qui rejette toute médiation et pour la fusion/immersion qui soppose à une prise de recul ou de distance. Or, lécrit, quand il se distingue de la simple représentation graphique du parler, permet lélaboration de la pensée, la légitimisation de laction dans une distanciation entre le sujet et son objet, dans la mise à lécart dans le temps. Pris dans loption de limmédiateté, l« éduc » a choisi au contraire la parole, la poussant à lextrême jusque dans la loghorrée et une habitude à la réunionnite.
Écrire est et reste une dimension incontournable de la profession déducateur spécialisée sans que pour autant celui-ci soit particulièrement inspiré par les métiers de plume. La difficulté légendaire à écrire ne se situent donc pas dans lexercice dune pratique rédactionnelle, mais dans une pratique décriture dans un contexte particulier de travail.
Jacques Trémintin
(1) « Ecriture et communications de travail - Pratiques décriture des éducateurs spécialisés » Pierre Delcambre, Septentrion, 1997, (325 p.-140 F)
(2) « Traces derre et sentiers décriture - Entre folie et vie quotidienne » Daniel Terral, érès, 1996, (130 p.-95F)
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