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Numéro 498, 9 septembre 1999

Violence : un travail d’autodiagnostic

Depuis septembre 1997, des habitants de sept quartiers sensibles de Marseille et de Vitrolles ont réalisé un travail original d’autodiagnostic, sur la question de la violence urbaine. « L’association de ces deux termes laisse penser qu’il y aurait une spécificité de la violence (…) dans certains quartiers de la ville », dénoncent les rédacteurs qui parlent de « conception manichéenne »

Dans l’enquête, les habitants se sont vus poser un certain nombre de questions sur leur définition de la violence, ce qu’ils pensaient de celle-ci, ce qui, selon eux, menait à la violence, les raisons de celle-ci, les moyens de l’éviter, son caractère « indispensable » ou non, les jeunes et la violence, la vie sans la violence, les solutions à préconiser.

« La violence prend des formes multiples », prévient l’écrit final : « Lutte culturelle, volonté de domination, négation d’autrui, refus de la différence, affirmation de soi (…). Les uns décrivent la violence comme une injustice, niant les droits élémentaires de la personne ». En effet, la violence n’est-elle pas un problème de justice, comme le pense cette habitante de la cité La Busserine : « Si on n’a pas ces droits (d’avoir un toit sur la tête, de pouvoir manger à sa faim, le droit de rigoler, d’être heureux), on vit une très grande violence » ?

Mais les habitants subissent aussi une violence sociale, et les violences exercées par la société sont bien davantage mises en avant que les seuls phénomènes de délinquance : racisme, violence du marché du travail, frustrations liées à la société de consommation ou au cadre de vie, pratique de certaines institutions ou administrations. « Cumulant sur leur personne tous les critères discriminants érigés par la société, laissés en situation de relégation par un système éducatif impuissant, beaucoup ont recours à la violence dans un contexte où le dialogue social est inexistant », constate Loïc Bernard-Michel, à qui la rédaction finale a été confiée. À la plage, en boîte, en ville ou au travail, les violences symboliques de la discrimination raciale excèdent ceux qui en sont victimes : « Le mec me reçoit et me dit : « Si la place vous plaît, elle est à vous », raconte Rachid, 28 ans, de la cité Les Flamants : « Moi, j’étais trop content. Ensuite il me dit : « Mais il y a juste un point qui ne va pas », et là il me regarde bien dans les yeux : « Il faudra changer de prénom pour l’accueil » (…) Il faut que la mentalité des gens change, car ça ne pourra pas durer si on se sent à longueur de journée insulté et rabaissé ».

Le manque d’espace, l’inadaptation des transports en commun, la pollution, l’architecture des grands ensembles sont aussi violences, cadre de vie-étouffoir dans lequel les incivilités peuvent se développer ; la fonction publique et les services assimilés sont « traversés par la violence sociale et le racisme, et les transmettent. Or, aux yeux du public, ils devraient représenter plus que d’autres la légitimité républicaine et la volonté d’intégration laïque » : manque d’attention, méfiance a priori, refus de prendre en compte des situations particulièrement difficiles, racisme parfois explicite, violence subie à la mairie, à la poste, à la sécurité sociale ou… dans les services sociaux, l’éventail des témoignages souligne le sentiment d’injustice et parfois, la révolte.

Violence de la société subie par les habitants + sentiment d’abandon et privation de moyens d’expression = possible violence « comme seul moyen de se faire entendre ». En première ligne, les jeunes, évidemment, avec ce sentiment de relégation et d’inégale éducation : « A l’école, les jeunes se sentent inutiles car ils sont illettrés (…). Ils arrêtent l’école de bonne heure. Ensuite, ils ne foutent plus rien dans la vie et la zone commence (vols, arrachés de sacs, etc.) » (Farouk, 20 ans) ; « Pour moi, la violence, c’est toujours quelque chose d’interactif, en réponse à… C’est une réaction à une action… C’est une réponse à quelque chose. Je ne pense pas que ce soit l’expression de quelque chose. On ne s’exprime pas à travers la violence. Mais en vérité, on répond à la violence » (Kader, 28 ans, cité Les Chartreux, trois enfants, infirmier).

Dans un chapitre intitulé Violence-Réaction : positions et propositions, les rédacteurs estiment aussi que « la cellule familiale est en fait le premier lieu où la violence d’impuissance, d’abandon du self-control se donne libre cours ». Là, des témoignages, certains très durs, de jeunes filles ou femmes (nord) africaines évoquent les violences subies dans le cadre de la famille. Plus loin, sont exposées diverses attitudes par rapport à la violence : revendiquée comme un mal parfois nécessaire — seule manière de faire valoir ses droits, moyen d’autodéfense, moyen de se faire entendre et respecter… —, ou banalisée, ou encore déniée ou condamnée…

Des propositions ont émergé : « A travers une revendication de dialogue sans cesse renouvelée, d’une action éducative tous azimuts, c’est une volonté de solidarité et de citoyenneté qui s’est affirmée » : plus grande écoute, revendication de travail, d’activités culturelles et sportives, demandes d’« éducation parentale » dans les familles, de développement d’initiatives associatives, de défense du civisme…

Au final, les violences les plus mises en évidence sont donc bien souvent celles du guichet, de l’organisme logeur ou de la police, du chômage et des promesses non tenues, de l’employeur, des traditions familiales, de la télévision, de l’abandon d’un quartier pourri dont personne ne se préoccupe, etc. Et, lorsqu’on les interroge sur les causes de la violence, les habitants des quartiers font peser largement (2/3 des réponses) sur la société et les institutions, la responsabilité et l’exercice de la violence ; un gros tiers seulement des responsabilités est renvoyé aux carences individuelles. Mais « ces formes de violence institutionnelle engendrent, de la part de ceux qui les subissent et qui n’ont pas les moyens d’y faire face, une attitude violente en retour » : gestes condamnables et inefficaces, mais aussi violence contre soi-même…

Ce dossier n’est qu’une première étape, et ce stade de la seule description est en voie d’être dépassé. Les habitants veulent que soient approfondies et expérimentées les quelques perspectives dégagées : le dialogue et les valeurs corollaires (tolérance, respect, etc.) sont massivement (une personne sur deux) proposés comme remèdes à la violence ; ne plus laisser les jeunes dans le désœuvrement est la deuxième des solutions évoquées (une personne sur cinq) ; enfin, action éducative et exemplarité sociale rassemblent également une personne sur cinq. D’autres entretiens avec l’ensemble des représentants du corps social seront prochainement publiés, devant former un « document relatif à des propositions de solutions à soumettre aux décideurs ».

Joël Plantet

(1) Violence urbaine - Paroles d’habitants. Document de travail des éditions Charles Léopold Mayer n°114 - 38, rue Saint-Sabin 75011 Paris. Tél. 01 48 06 48 86.

E-mail : lib@fph. fr

Site Internet : http://sente.epfl.ch/fph/


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