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Numéro 497, 2 septembre 1999

Les travailleurs sociaux doivent-ils être des militants ?

Les 7 et 8 octobre 1999 à Toulouse, les participants de ce colloque pas comme les autres apporteront leur réponse à cette question du travail social et du militantisme. A quelques semaines de cette rencontre, nous avons recueilli les points de vue que les 30 orateurs développeront auprès des 479 électeurs. Ces derniers ne se contenteront pas de les écouter mais feront entendre leur voix et valoir leur position, au cours de ces deux journées. En attendant — par ordre alphabétique — parole aux orateurs

  • Maurice Charrier, Maire de Vaulx-en-Velin, oui
  • Michel Chauvière, Sociologue, non
  • Jean-Noël Chopart, Sociologue, plutôt
  • Monique Crinon, Philosophe, oui
  • Françoise de Veyrinas, Maire adjointe de Toulouse, non
  • Christine Garcette, Présidente de l’ANAS, oui
  • Adil Jazouli, Sociologue, non
  • Jacques Ladsous, Vice président CSTS, oui
  • Marie-Noëlle Lienemann, Maire d’Athis Mons, oui
  • Jean-René Loubat, Psychosociologue, non
  • Jacques Lumeau-Preceptis, Syndicaliste, plutôt oui
  • Yves Marcovici, Inspecteur DASS, non
  • Patrick Mignard, Economiste, oui
  • Jack Palau, Directeur d’IRTS, non
  • Philippe Péquignot, Ligue des Droits de l’Homme, oui
  • Gilles Poux, Maire de La Courneuve, ouide Groupement Education et Société, oui
  • Patrick Reungoat, Président de Groupement Education et Société, oui
  • Joseph Rouzel, Psychanalyste, plutôt oui
  • Claude Sigala, Educateur spécialisé, non
  • Gabriel Thollet, Syndicaliste, non
  • Maurice Titran, Médecin directeur, oui
  • Claude Touchefeu, Vice présidente Conseil Général, plutôt oui
  • Alain Touraine, Sociologue, non
  • Guy Vattier, Maire et vice président de CG, oui
  • Patrick Véron, Juge pour enfants, oui
  • Jean-Paul Viguier, Président de l’AREJI, plutôt oui


  • Michel Autès, Sociologue , non

    « Dans une société démocratique, il est indispensable qu’existe une fonction autorisant ceux qui sont sans voix d’en obtenir une. C’est là, la place du travail social. Ce qui met les travailleurs sociaux en difficulté c’est qu’on leur demande d’insérer les populations exclues : ce qui est une sorte de mission impossible. Les travailleurs sociaux ne sont, dès lors, des militants que par délégation et par absence de capacités de l’action sociale. Le travail social est un métier qui demande avant tout des aptitudes professionnelles et une dimension éthique liée aux qualités et aux engagements individuels. En outre, le travailleur social ne doit pas parler à la place des gens mais recréer les conditions politiques pour que ceux-ci parlent eux-mêmes. Le travail social est plus religieux que policier, et dans une société laïque et démocratique, il occupe la place inconfortable de ceux qui sont entre le sacré et le profane, à savoir entre ceux qui peuvent parler car ils sont reconnus et ceux qui sont sans voix, en dehors, exclus... »

    Jean-Michel Belorgey, Conseiller d’Etat, oui

    « Si un travailleur social n’a pas une conscience aiguë de la superposition permanente dans son métier du rôle de préposé et de celui de militant de la dignité humaine, il fera un pauvre travailleur social. S’il confond sa condition de travailleur social mi-préposé, mi-militant de cette dignité humaine, avec celle de militant politique ou syndical, il risque de se révéler rapidement nuisible pour ses clients. C’est entre les formes de militantisme qui ont un rapport avec son métier et celles qui n’en ont pas, qu’il lui incombe de savoir faire le tri.
    Que le travailleur social trouve logique d’être un militant politique de progrès ne signifie pas que c’est en cette qualité, même s’il a raison, qu’il fera le meilleur travail. Le syndicalisme pose un autre type de problème : c’est l’un des engagements les plus nécessaires du monde à condition qu’il ne débouche pas sur des prises d’otages, ou des contre-performances, aux dépens de l’usager, à fondement principalement corporatif.
    Qu’il garde les idées, et oublie les drapeaux. »

    Miguel Benasayag, Psychanalyste, oui

    « Autant au regard de la politique politicienne, le travailleur social ne doit pas vendre les salades des politiciens, autant vis-à-vis de la politique profonde et vitaliste, il ne peut rester neutre. La politique n’est pas une question de militantisme au sens classique du terme, à savoir que certaines personnes militent et d’autres pas, comme il y en a qui jouent au golf ou pas. Le militantisme ne serait-il qu’une simple problématique de libre arbitre ? Non, la politique est un engagement au sens fort, c’est-à-dire qu’elle consiste à être pour ou contre la vie. Ainsi les solidarités, les socialisations, le partage, la tolérance, la création de cultures, ne sont que les valeurs du développement de celle-ci. Je m’oppose à ce que le militantisme ne soit qu’un « plus », un snobisme. En conséquence, le problème fondamental est de comprendre l’« engagement » du travailleur social dans le développement de la vie, et de la vraie politique pour pouvoir être efficace dans ces créations de solidarités et de partage des cultures. »

    Sylviane Cailleux, Directrice , non

    « Le travailleur social ne parvient plus à être engagé, à avoir des idées sur le monde et le sens à donner à sa vie. Beaucoup de travailleurs sociaux s’opposent à la société, mais ils sont aussi contre la réussite, contre l’ordre, contre l’argent, contre un système, ce qui me paraît un peu simpliste et dépassé : ce n’est pas de cette place-là que l’on peut être acteur de son travail.
    En tant que travailleur social, nous n’avons pas à nous mettre à la place de l’autre, ni à dire ce qui est bien pour lui : nous avons à lui proposer des solutions, à le respecter, à lui redonner sa dignité, mais c’est à la personne concernée de faire ses choix. Je défendrai le mieux possible l’idée de prendre ce risque mais le professionnalisme ne s’inscrit pas dans le militantisme. Être militant ou non est, pour tout citoyen, un choix personnel. Le travailleur social doit agir ses compétences dans la créativité de l’acte éducatif, avec humanité, pour permettre aux jeunes et à leurs familles de construire des projets de vie porteurs de sens. »

    Maurice Charrier, Maire de Vaulx-en-Velin, oui

    « Le travailleur social doit être au service de tous et de toutes, et sa pratique se doit de garantir une égalité et une qualité de prestations dans un cadre de références axé autour de l’accès aux droits de tous les usagers. En outre, le travail social inscrit son action dans la mise en œuvre d’un projet de ville, et celui-ci n’est jamais neutre, et correspond à des enjeux de société ; par exemple, le fait de favoriser la mixité sociale, et de développer les solidarités, qui sont des orientations fondamentales d’une conception idéologique d’un tel projet, renvoie à des valeurs éminemment politiques au sens noble du terme. À partir de là, le travail social qui s’y inscrit, ne peut pas être lui non plus exempt de toutes prises de positions, et doit avoir un engagement militant, car, pour que ces transformations sociales puissent se réaliser concrètement, les travailleurs sociaux doivent aussi partager ce projet. Sans aucun doute ils doivent être des militants et le rester. »

    Michel Chauvière, Sociologue, non

    « Le professionnalisme se fonde dans une connaissance sociale plus positive et raisonnée, avec une obligation de formation et de méthodologie. L’identité du travailleur social se forge donc dans une double capacité d’analyse et d’intervention sociale, elle intègre un jeu subtil avec le temps et la distance dans la relation à l’autre.
    Le militantisme peut aussi avoir toutes ces qualités, mais elles ne le définissent pas nécessairement. Certains militants sont généreux, disponibles, mais manquent de recul et de distance.
    Un travailleur social peut avoir comme objectif professionnel d’aider à la restauration d’une parole sociale individuelle et collective. Il dispose d’outils techniques, d’une pérennité, d’une conception partagée des droits et possibilités que n’a pas nécessairement le militant. Fondamentalement, ce dernier ne s’autorise que de lui-même, souvent pour le meilleur, mais aussi pour le pire. En lui-même, il n’est rien. L’extrême-droite raciste a d’authentiques militants, tout dévoués à la cause ! »

    Jean-Noël Chopart, Sociologue, plutôt

    « Un « vrai » travailleur social ne sera jamais du côté du conservatisme, du maintien des avantages acquis, des privilèges, ou d’un libéralisme sauvage, qui creusent les inégalités sociales. Un travailleur social, est forcément du côté de la réforme sociale. À l’inverse, le travailleur social ne peut s’autoriser à avoir des préférences pour l’un ou pour l’autre, pour un groupe, ou une idéologie ; cela signifie qu’en aucun cas, il ne peut mettre en pratique ses préférences idéologiques. Il a à prendre ses distances au regard de ses engagements politiques militants.
    À partir de là, il a une haute exigence de la place de sa situation professionnelle au sein de la division du travail social. En fait, les travailleurs sociaux se doivent d’être militants pour le parti de leurs usagers, sans pour autant adopter celui de n’importe quelle idéologie ; en outre, ils peuvent aussi être les promoteurs d’une assistance publique qui ne soit pas celle « d’un je te donne, je te contrôle », mais bien plus celle « d’un je t’aide et je développe les conditions de ton existence ». »

    Monique Crinon, Philosophe, oui

    « Le travail social exige la maîtrise d’outils, mais l’important reste l’usage qu’on fait de ceux-ci. Or, il y a des choix à opérer. Le gros défaut dans le travail social, est que les professionnels ont tendance à se mettre en position d’extériorité par rapport au champ dans lequel ils interviennent. Alors que celui-ci, est bien celui de la société, et ils en font partie intégrante. Il y a donc à reconstruire de la part du travail social, un rapport de confiance avec les populations. Pour l’instant, il les réifie et les aborde en tant qu’individu, en perdant de vue le fait qu’ils « font société » et doivent participer à la construction de celle-ci. J’appelle donc les travailleurs sociaux à la rigueur de leur pratique sous ses deux aspects : d’une part, la relation individuelle d’aide à la personne ; d’autre part, à ce « faire société » et considérer qu’ils ont une place dans la construction de ce lien social. Ils doivent avoir la capacité de dire non, et de dénoncer ce qui n’est pas acceptable. »

    Françoise de Veyrinas, Maire adjointe de Toulouse, non

    « Quand j’engage quelqu’un, c’est toujours en fonction de sa capacité à occuper le poste pour lequel il est candidat. Après, que l’on découvre qu’il a des engagements politiques, ne me gêne absolument pas, tant qu’il remplit la mission qu’on lui a confiée avec droiture et compétence.
    Avant tout, il faut que le travailleur social soit un très bon technicien. Son travail est devenu très complexe. Aujourd’hui, on lui demande à la fois d’être polyvalent et d’avoir une bonne connaissance dans les domaines juridiques, économiques etc. Mais en même temps, c’est quelqu’un qui doit être là par vocation. Sa dimension humaine est très importante. On ne peut pas être un travailleur social sans vibrer. Néanmoins, les travailleurs sociaux doivent s’engager en dehors de leur travail, il ne faut pas mélanger les deux. Car, lorsqu’on manifeste derrière une banderole, c’est soi que l’on met en avant. Or, lorsqu’on est au service d’une cause ce n’est pas soi que l’on fait ressortir, c’est la demande générale. »

    Christine Garcette, Présidente de l’ANAS, oui

    « Le militantisme, c’est se battre pour faire avancer ses idées ; cela se traduit par diverses formes d’engagement, aux plans politique, syndical ou personnel. On a besoin d’affirmer que nous sommes aux côtés des plus démunis.
    Militer, c’est rappeler que l’on s’adresse à des personnes et non à des dossiers, c’est rappeler le droit à l’insertion pour tous. S’adresser à une personne peut même entraîner une remise en question des institutions… Être militant, c’est ne jamais cautionner par son silence. C’est aussi mettre en actes, faire en sorte que, lorsqu’il y a un dysfonctionnement dans l’institution, on puisse être assez vigilant pour ne pas le cautionner, être attentif à tout mouvement social au niveau du quartier ou du lieu d’intervention. Nous pouvions ainsi être solidaires des actions du mouvement des chômeurs, il y a dix-huit mois, sans pour autant être leur porte-parole : car être militant en travail social, ce n’est pas parler à la place de l’usager, mais rappeler que sa parole doit pouvoir être entendue. »

    Adil Jazouli, Sociologue, non

    « Certains travailleurs sociaux remplacent les résultats concrets sur le terrain, que l’on attend d’eux, par des incantations idéologiques permanentes, et par des références théoriques. Il ne faut pas tout confondre. Les travailleurs sociaux doivent être efficaces dans leurs missions. Il n’y a pas de place pour des discours généraux qui laisseraient de côté les réponses à apporter à l’urgence sociale, ou à la souffrance des usagers. Le travailleur social ne doit pas être le militant prosélyte d’une idéologie particulière auprès de ses usagers. Il doit apporter des réponses très terre à terre aux demandes qui lui sont faites par les gens qui viennent le voir. Les travailleurs sociaux ne doivent pas confondre leur pratique et le militantisme. Même si leur profession, pour prendre sens, doit être éclairée par une conception politique et idéologique du monde. C’est sur le tas que se construit leur « conscience politique ». Idéalement le travailleur social est celui qui a une conscience politique forte, mais une pratique, au moins, de même niveau. »

    Jacques Ladsous, Vice président CSTS, oui

    « Le travail social est par essence militant, puisque celui-ci est né de la Déclaration des droits de l’homme de 1792, et c’est à partir du moment ou l’Etat a proclamé l’égalité des hommes en droits, et que celle-ci, n’existait pas pour autant, qu’il a institué un corps de service publique pour réduire les écarts entre les diverses strates sociales. Ainsi par nature, le travailleur social se positionne du côté des Droits de l’Homme, et se doit de tout faire pour que ceux-ci soient respectés. Il en résulte donc obligatoirement une attitude militante.
    Comment pourrait-il faire évoluer la société vers une meilleure égalité entre les « hommes », si par ailleurs, il n’est pas quelqu’un d’engagé dans ce combat ?
    Quelqu’un de neutre se satisfait de n’importe quel pouvoir et de l’idéologie dominante. Ce dont ne peut pas s’accommoder la profession de travailleur social. Celui-ci ne peut rien accomplir qui ne soit conforme à l’idée de ce qu’est un homme. C’est pourquoi, il doit refuser toute mission qu’il estimerait contraire à l’éthique. »

    Marie-Noëlle Lienemann, Maire d’Athis Mons, oui

    « Les grandes associations, les grands penseurs, la production d’idées sur la nécessité de changer les comportements ou l’action, me paraissent avoir quasiment déserté le paysage social.
    Davantage que chez les travailleurs sociaux, on peut repérer les seules grandes innovations dans des associations réellement contestataires, telles que Droit au Logement ou Agir contre le chômage, par exemple… ; en effet, les travailleurs sociaux semblent absents des grands mouvements collectifs pour porter des idées alternatives et neuves.
    Autre crise, celle de l’implication personnelle : les gens sont de plus en plus renvoyés à un comportement personnel, s’isolant, faisant certes des réunions de coopération technique mais ne se sentant plus la flamme pour une intervention de terrain un peu plus soutenue : combien d’assistantes sociales, par exemple, vont encore à domicile ? Si les personnes ne vont pas aux travailleurs sociaux, ceux-ci ne vont pas au-devant d’eux… Les injustices méritent que les travailleurs sociaux fassent autre chose que les accompagner… »

    Jean-René Loubat, Psychosociologue, non

    « Les travailleurs sociaux ont des valeurs en commun mais ils ne sont pas des militants.
    Le militant s’engage, tandis que le professionnel est engagé. Ce dernier intervient dans une relation contractuelle et non d’autolégitimation. Un professionnel se caractérise par une mise à distance. On ne peut œuvrer pour une cause et prétendre être rémunéré pour cela. Les transformations sociales incombent aux militants, aux politiques et aux législateurs.
    Même dans les situations les plus fragiles, le travailleur social n’a jamais à se substituer à la personne à laquelle il s’adresse, ni à porter quelque jugement sur elle ou sur sa situation. Ses réponses doivent être techniques, même si elles sont de nature humaine, comme toutes les autres professions de service relationnel (psychothérapeute, avocat, médecin, etc.). Il n’a jamais à confondre la prise de position avec l’aide. Un manque de compétences techniques peut être dissimulé par un engagement idéologique ou humanitaire qui, d’emblée, a une bonne presse dans notre secteur. »

    Jacques Lumeau-Preceptis, Syndicaliste, plutôt oui

    « Les personnels (condition sine qua non pour que les usagers le soient aussi), doivent être sujets et acteurs des transformations sociales. Il faut se mêler de ce qui nous regarde ! La question de la citoyenneté est de tenter de voir ce qui détermine et surdétermine notre pratique. Il ne peut y avoir de relations d’aide, et d’accompagnement, que s’il n’y a pas de mise à mal, très grave, des conditions de travail. Or, c’est ce qui se ressent actuellement dans les établissements sociaux et médico-sociaux. Cela est dû aux pressions économiques.
    Actuellement, un tel mépris existe de la part des organismes tutélaires et décisionnaires vis-à-vis de la pratique sociale et thérapeutique, qu’il est urgent que les travailleurs sociaux militent pour le maintien et la sauvegarde du cadre de leur pratique. Ils ne peuvent à la fois entendre un discours sur l’humain, l’insertion sociale et être contraints par ailleurs à gérer sans moyen, à gérer tant bien que mal les exclus en faisant de la garderie. »

    Yves Marcovici, Inspecteur DASS, non

    « Il ne faut surtout pas perdre la distance. La professionnalisation c’est la distance entre l‘action et celui qui est porteur de cette action. Cette distance permet la réflexion. Une réflexion qui s’appuie sur la formation qu’on vous a dispensée. Potentiellement, le militantisme, c’est cette perte de distance. Ceci dit, il y a des gens qui sont des Saints dans l’action sociale parce qu’ils ont porté leur réflexion à un niveau supérieur. Il arrive que l’on trouve des associations dont les animateurs sont eux-mêmes des travailleurs sociaux. Ce n’est pas bon, car il peut y avoir confusion. En revanche, qu’un travailleur social employé dans une association milite par ailleurs dans une autre association, là il y a un complément entre ce qu’est sa vie professionnelle et ses investissements personnels. Les confusions des genres sont dangereuses. Le travailleur social n’est pas bénévole, il est porteur d’un statut et d’une compétence professionnelle. Si au nom du militantisme on revient là-dessus, ce n’est pas un progrès. »

    Patrick Mignard, Economiste, oui

    « Lorsque j’interviens auprès des travailleurs sociaux, je leur dis : « On ne vous entend pas. En 95, on ne vous a pas vus, pourtant vous avez des choses à dire ». Ils me répondent : « On ne nous demande rien ». Quand on a quelque chose à dire, il faut prendre la parole et ne pas attendre qu’on vous la donne : c’est ça être militant !
    Il n’est pas possible, que le travailleur social ne se pose pas la question de la finalité du système. Or, il se trouve au cœur des contradictions d’un système qui n’arrive pas à donner une place à tous les individus et la spécificité de sa fonction fait qu’il ne peut pas éviter de s’interroger sur le sens de son métier. Il se pose un certain nombre de questions et doit apporter des réponses : c’est en cela qu’il est militant ! Sinon, il n’est qu’un technicien, et un technicien de quoi ? De la gestion de l’exclusion ? Quelle misère ! C’est terriblement dangereux d’être un technicien. Cela signifie que l’on considère son savoir comme neutre et qu’on le met au service de n’importe quelle cause. »

    Jack Palau, Directeur d’IRTS, non

    « Les travailleurs sociaux ne constituent pas une catégorie socioprofessionnelle à part. Ils sont avant tout citoyens et travailleurs. Ils n’ont pas à avoir un engagement politique, philosophique, ou syndical particulier, sous prétexte qu’ils sont travailleurs sociaux. Ce sont ses compétences, son expérience, sa formation sanctionnée par une qualification, qui fondent sa spécificité et son utilité sociale. Sinon il n’en aurait aucune… Il est cependant logique, qu’en tant que citoyen, le travailleur social dont le métier gravite autour de la question sociale et de l’humain, s’interroge sur les valeurs de la société, et adopte des positions politiques ou syndicales, ce qui est tout à fait légitime ; mais il ne faudrait pas pour autant, bien qu’il soit souvent amené à parler pour l’usager ou à sa place, qu’il pense qu’il est militant. Parfois même, la militance cache l’incompétence professionnelle. Souvent lorsqu’un travailleur social est malheureux professionnellement, il se réinvestit dans le militantisme… »

    Philippe Péquignot, Ligue des Droits de l’Homme, oui

    « Les travailleurs sociaux sont trop muets. Dans leurs écoles est souvent recommandée l’« action neutraliste et bienveillante ». C’est un leurre ! Ce sont souvent les vrais militants qui connaissent le mieux les lois et les dispositifs et qui sont les plus efficaces dans l’action du travail social. Certes, il existe des pratiques — comme en gérontologie ou dans l’accompagnement des enfants en difficulté — qui s’accommodent peut-être d’une absence de militantisme. À l’inverse, celles des sans-papiers, de l’IVG ou du droit au logement, par exemple, se réfèrent fortement à la militance.
    Quand on est travailleur social on a la chance de travailler en équipe, en collectif et dans ces cas-là d’être inscrits dans une dynamique collective, syndicale, associative. Certes, on a toujours le choix de rester dans cette « fameuse neutralité…. malveillante ». Ou parce qu’on est témoin de situations dégradées, de difficultés, de souffrances, de s’insurger. Le premier acte du militant est de prendre la parole et de dire les choses. »

    Gilles Poux, Maire de La Courneuve, oui

    « On ne devient pas travailleur social par hasard. C’est un choix basé sur la conviction que l’on peut être utile, sur des valeurs de justice, d’humanisme.
    L’une des définitions du mot militant est « s’engager pour une cause ». C’est dans ce sens que je considère que les travailleurs sociaux doivent être des militants. Car le principe même de ce métier est l’engagement au service des autres. Il faut aider des êtres humains qui ont perdu pied dans une société qui les a exclus, à la réintégrer, à retrouver des droits.
    Il ne s’agit pas de développer une idéologie au sens littéral du terme, mais de travailler auprès de personnes pour qu’elles reprennent confiance, en leur montrant qu’elles comptent.
    On ne peut plus voir l’action sociale comme dans les années 50, sinon l’on en restera à l’assistanat. Des millions de personnes dans notre pays doivent pouvoir retrouver leur place dans la société, dans la famille, agir et juger par eux-mêmes, redevenir des citoyens. »

    Patrick Reungoat, Président de Groupement Education et Société, oui

    « Il ne faudrait pas confondre l’action militante et la pratique professionnelle. Les travailleurs sociaux doivent surtout être des militants de l’analyse des pratiques, car la fonction principale du travail social n’est pas de transformer la « situation réelle » des gens mais de métamorphoser le rapport qu’ils ont à leur situation : c’est un travail sur les représentations du monde qu’ont les individus, or, on ne peut travailler sur celles-ci, sans être positionné au regard des valeurs que l’on défend.
    La neutralité n’existe pas dans le positionnement du travailleur social. Le travailleur social est engagé en tant que sujet dans sa pratique et en tant que tel, il apparaît impossible de cliver le professionnel d’un côté et le militant de l’autre. Le clivage reviendrait à fendre en deux le sujet ; or il n’y en a qu’un seul. Le travail social doit se restructurer et retrouver des forces vives et actives. L’état de la société impose que les travailleurs sociaux soient des militants. »

    Joseph Rouzel, Psychanalyste, plutôt oui

    « L’engagement se pratique partout : à l’endroit où l’on vit, dans la famille, dans le travail etc. Or, travailleur social est un métier qui ne peut-être incarné que par des idées personnelles.
    La problématique pour le travail social est de défendre une position éthique du sujet, et faire en sorte que ce soit repris et étayé dans les espaces politiques et dans les sphères décisionnelles. En conséquence, le travail social doit être militant. Et subversif, car ramener la question du sujet renvoie à déconstruire le discours dominant du capitalisme.
    Les travailleurs sociaux doivent être militants, car le risque majeur est celui de l’instrumentalisation de leur fonction, et de cette « ingénierie sociale » qui se répand petit à petit, même dans quelques établissements où l’on commence à voir des « normes de qualité » pour les personnes handicapées. C’est une dérive terrible, car si l’on en arrive à appliquer la raison industrielle à des êtres humains, c’est toute cette question du sujet qui disparaît. »

    Claude Sigala, Educateur spécialisé, non

    « Bien que le militant soit un individu social, c’est avant tout, quelqu’un qui combat pour une idée, une opinion, qui participe d’une organisation politique ou syndicale, alors que le travailleur social est d’abord un « créateur » de la relation sociale. L’éducateur est un intermédiaire entre les divers partenaires sociaux et existants, tels que la famille, les acteurs de la police, de la justice etc. Il est là, pour permettre à une personne d’avoir la capacité de dialoguer avec tous ces milieux divers. Le travailleur social est un « passeur », un « artiste de la relation ».
    Il doit être authentique, en respectant les règles institutionnelles et les lois sociales, mais il n’a pas à donner des idées à ses usagers. Les travailleurs sociaux ne doivent pas être des militants. On ne peut pas être artisan ou travailleur ou professionnel et militant. Ce sont deux choses différentes. Je pense qu’on a plus besoin de militer pour faire valoir notre métier… Par contre il s’agit de « travailler et d’approfondir nos outils ». »

    Gabriel Thollet, Syndicaliste, non

    « Nous ne devons pas nous considérer automatiquement comme le porte-parole des gens. Ce serait dommageable pour eux, pour leur espace de cheminement et de leurs désirs. Je préfère situer notre accompagnement dans le champ de la déontologie professionnelle plutôt que dans celui de la militance.
    Mais cette profession suppose aussi la motivation, le travail sur soi. Nous sommes passés du caritatif à un ensemble encadré par des méthodes, une déontologie et une volonté de se mettre à proximité des plus faibles.
    Le terme « militant » me semble avoir davantage une résonance politique. Alors, si les travailleurs sociaux sont capables d’assurer des responsabilités, même politiques, ne les transformons pas ex abrupto en militants politiques. Ce serait dommage, parce que réducteur, ce qui ne m’empêche pas de souhaiter, bien sûr, que les jeunes professionnels rejoignent les syndicats qui contribuent à l’équilibre des établissements, à condition que les militants syndicaux bannissent, résolument, les conduites d’évitement et la défense simpliste des acquis. »

    Maurice Titran, Médecin directeur, oui

    « Pédiatre, je travaille avec le nourrisson et ses parents en tentant, quand il y a des dysfonctionnements, de les adapter au seuil de tolérance de chacun. Mais, ceci ne peut se faire qu’en fonction du militantisme des travailleurs sociaux qui m’ont amené des enfants et m’ont fait comprendre comment il était possible d’élaborer ensemble des stratégies éducatives, sociales, culturelles et sanitaires. Il a fallu, pour cela, que ces travailleurs sociaux militent, afin d’affirmer leur besoin du « toubib ». Il faut développer cette capacité de « travailler ensemble ». Il faut que les travailleurs sociaux militent pour qu’on ait le droit de travailler les uns avec les autres : un ministère de l’Éducation nationale, avec un conseil général, une mairie, un service de santé etc. Bien qu’il y ait des logiques différentes. Il faut également que les travailleurs sociaux militent pour l’« humilitance » qui consiste à accompagner les usagers de manière à ce que, petit à petit, se produise l’émergence de leurs compétences. »

    Claude Touchefeu, Vice présidente Conseil Général, plutôt oui

    « Nous nous trouvons dans un rapport de travail. En général, un patron ne peut exiger de son employé qu’il soit militant. Mais cela est différent dans le service public, car ce sont les citoyens qui l’ont créé pour répondre aux problématiques sociales. On doit au moins demander aux travailleurs sociaux d’être intelligents et citoyens. Aussi, pour changer les choses, les travailleurs sociaux peuvent-ils interpeller leurs employeurs, non seulement dans un rapport employeurs/employés, mais également entre citoyens responsables.
    En tant qu’élue, c’est mon travail de donner aux travailleurs sociaux des moyens pour faire évoluer les choses. Je suis à l’écoute des difficultés qu’ils rencontrent et de comment ils évaluent nos choix politiques. Je suis de la même manière à l’écoute des habitants. Ces rencontres sont fondamentales car elles permettent de faire émerger de nouvelles propositions de transformation. Etre militant c’est s’autoriser à faire des propositions de transformation des choses. »

    Alain Touraine, Sociologue, non

    « Je suis sceptique sur les enseignements à tirer d’un vote d’« électeurs » qui n’auront pas à supporter l’effet direct du choix de leur bulletin. Certes, l’étude sociologique que vous proposez à ces « électeurs » en deuxième volet de leur vote permettra à ceux-ci de nuancer leurs positions. Mais si vous me demandiez de répondre de façon aussi tranchée que par « oui » ou « non » à la question : « Les travailleurs sociaux doivent-ils être des militants ? » je répondrais « non », car l’idée de militant se réfère à des organisations soit politiques, soit syndicales, voire religieuses, alors que les travailleurs sociaux doivent être — et sont — des intermédiaires entre, d’un coté une population dont ils doivent partager les problèmes et les inquiétudes, et d’un autre coté les pouvoirs publics qui détiennent, en général, la clé des demandes présentées. Je pense donc que les travailleurs sociaux doivent être d’abord orientés « vers le bas », c’est-à-dire vers les usagers, plutôt que « vers le haut », c’est-à-dire vers les partis et les syndicats. »

    Guy Vattier, Maire et vice président de CG, oui

    « Changer le monde, certes, ça ne se fait pas d’un coup de baguette magique. Mais on s’engage dans le travail social pour changer quelque chose, que ce soit dans les rapports humains, dans l’urbanisme, dans la politique, dans l’environnement. J’ai l’impression que le travailleur social d’aujourd’hui est davantage préoccupé par sa convention, son diplôme… sa résidence secondaire ! Il a perdu cet élan initial, ce désir de vouloir faire tourner autrement le monde.
    Je souhaite que les travailleurs sociaux soient des militants. Mais je considère aussi qu’un maire, de la même manière, est un militant : je suis maire pour essayer de faire en sorte que les gens vivent moins mal, pour qu’il y ait du logement social intelligent, des équipements pour les enfants, moins d’échec scolaire, etc. J’attends des travailleurs sociaux qu’ils m’aident dans cette tâche. Je n’ai aucunement besoin qu’ils reçoivent à heures fixes pour distribuer dans leur bureau des bons d’alimentation ! »

    Patrick Véron, Juge pour enfants, oui

    « Un travailleur social ne peut, aux familles défaillantes, que proposer une autre forme de prise en charge de leurs enfants : en cela, il ne peut être que « militant » d’une nouvelle forme d’éducation. Pour ce qui est de « l’extérieur », le travailleur social, fort de sa personnalité, de ses observations professionnelles, de ses savoirs, ne peut également qu’être militant face aux troubles que connaît cette société. Je pense notamment à ce débat autour de la délinquance des mineurs, dans lequel les travailleurs sociaux ont été bizarrement assez absents. Comme si le travail social n’avait pas quelque chose à dire sur la délinquance des mineurs et les mesures à y apporter !
    S’il se pose quelque part en « rectificateur » des erreurs éducatives des autres, c’est que le travailleur social est soutenu par quelque chose de l’ordre d’une idée éducative. S’il prétend avoir une orientation à donner pour le travail qu’il a à faire avec les enfants, il est forcément amené à avoir un rôle militant. »

    Jean-Paul Viguier, Président de l’AREJI, plutôt oui

    « Actuellement, dans le secteur, trop de travailleurs sociaux disent militer en pensant que leurs activités au sein des comités d‘entreprises, ou comme représentant du personnel, pour lesquelles ils sont rémunérés, correspondent à du militantisme. Or, le militantisme du travailleur social commence lorsqu’il s’engage dans des processus qui vont lui permettre d‘améliorer sa pratique en dehors de sa position salariale. Actuellement, beaucoup de professionnels font leurs 8 heures par jour, et ne s’enrichissent ni par de la formation ni par de la documentation, ce qui génère une méconnaissance totale des textes de lois et tout ce qui permet de gérer le secteur. Il existe donc de vraies lacunes dans ce domaine. À leur décharge, il est patent que les « directions » ne les poussent pas particulièrement à se former, à être informés, à prendre du temps pour aller à des colloques, etc. Ceci tient à une forme de rétention d‘informations de la hiérarchie institutionnelle, qui invalide de surcroît l’acte militant. »


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