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Numéro 495, 15 juillet 1999

Comment se construisent les trajectoires des éducateurs ?

Ces travailleurs sociaux exercent auprés de jeunes enfants ou d’adultes, en milieu ouvert sur mandat judiciaire ou administratif, dans une maison d’accueil spécialisée, en internat ou en externat, auprès de déficients mentaux ou de chômeurs en quête d’emploi, de handicapés physiques ou d’inadaptés sociaux, de personnes âgées… Ces carrières ont-elles été choisies ou induites par le passé de ces hommes et de ces femmes ? Analyse


Des entretiens (1) ont été menés auprès d’éducateurs spécialisés : 10 hommes et 6 femmes, âgés de 38 à 55 ans, et exerçant dans différents établissements ou services de la région nantaise. Ils ont témoigné sur le chemin suivi pour arriver au métier, sur leurs hésitations, le champ des possibles qui se présentait à eux au moment de la première embauche après le diplôme, des objectifs en termes de carrière professionnelle.

Tous évoquent une scolarité un peu chaotique, ou une mauvaise maitrise des filières scolaires parfois une révolte face à une institution à laquelle ils ne se sont jamais bien adaptés, préférant s’orienter vers une formation à finalité professionnelle, quitte à revenir plus tard, pour certains, sur ce cursus scolaire inachevé.

Pour la plupart, l’entrée dans le métier s’est faite dans la continuité d’activités d’encadrement de la jeunesse. Le chemin qui mène au métier passe le plus souvent par des stratégies d’évitement. Il s’agit d’échapper au destin tout tracé par l’héritage familial ou de compenser, faute des titres scolaires indispensables, l’impossible accès à un métier plus valorisé. Il s’agit surtout d’entrer dans un métier qui ne répond pas aux normes de production et à l’organisation hiérarchique qu’elles supposent.

Si chacun peut assez facilement et avec un certain plaisir raconter le cheminement qui l’a mené jusqu’à l’école de formation, si chacun se présente comme ayant déjà analysé les raisons qui l’ont mené au métier, il n’en est plus de même lorsqu’est abordée la question du choix du public (2) qui apparaît, pour la plupart des personnes interviewées, secondaire, voire sans objet. Ils prétendent qu’exercer avec un public plutôt qu’un autre, n’est qu’une question de hasard, de circonstances. Pour beaucoup il n’y a pas eu de choix du public, les choses se sont faites « comme ça ». Les contraintes du marché du travail, la nécessité de trouver un emploi, le peu d’intérêt pour certains publics sont les déterminants qui les ont menés auprès des déficients intellectuels, des cas sociaux, des handicapés physiques ou des polyhandicapés. En réalité, les choses n’apparaissent plus aussi simples, car les personnes interviewées n’ont jamais connu de difficultés pour trouver du travail, elles avaient même parfois le choix entre plusieurs employeurs, c’est-à-dire plusieurs publics ou plusieurs structures.

Il ressort de ces interviews une hiérarchisation des handicaps et inadaptations, mais pas sous une forme brute qui permettrait d’en établir un ordre. Elle s’exprime surtout sur les structures d’accueil, sur les possibilités ou non d’occuper une position particulière dans l’institution. Plus que la personne handicapée, c’est le support (l’institution), qui valorise ou dévalorise l’agent compte tenu de la position qu’il souhaite occuper. Public et structure d’accueil, habillés de leurs héritages, recèlent une hiérarchie des handicaps et inadaptations en terme de gratifications et de profits symboliques et sont à l’origine de positions professionnelles que les agents investissent selon leurs propriétés.

L’explication du choix d’exercer avec un public plutôt qu’un autre est à rechercher autour de propriétés particulières (habitus dirait P. Bourdieu) pour habiter un poste.

Ainsi les éducateurs spécialisés pris dans une dynamique familiale ascensionnelle vont rechercher dans le choix du public et de la structure d’accueil des positions professionnelles en cohérence avec leur habitus. Ce qui apparaît déterminant dans le choix du public, c’est la possibilité d’accéder à une position professionnelle en harmonie avec la position sociale recherchée. Ils ne vivent pas, pour la plupart, leur trajectoire professionnelle sur des logiques carriéristes. Le gain n’est pas financier, il est ailleurs, dans une sorte de réponse à une position sociale. Les trajectoires cumulent les intérêts qui sont liés à la représentation des publics, aux conditions de travail, aux conditions objectives de l’espace social, (type d’établissement, cadre juridique), à la position occupée par les agents dans cet espace social, à l’histoire personnelle et cela dans une dialectique permanente.

A partir de ces 16 interviews, trois positions professionnelles — ascendante linéaire, structurale et carriériste — peuvent être construites en faisant la synthèse entre une histoire sociale et une histoire personnelle. Il ne peut être affirmé, pour autant, que les éducateurs spécialisés se classent systématiquement parmi ces trois positions, par exemple certaines des personnes interviewées empruntent aux trois positions retenues. Il s’agit donc là simplement de cadres regroupant des similitudes de propriétés. Les regroupements sont faits autour de logiques d’action qui apparaissent dominantes dans la trajectoire des agents.

Une position ascendante linéaire

Le terme « linéaire » doit être considéré avec prudence, car il ne faut pas croire que cette position professionnelle relève de structures simples qui ne connaissent que la détermination directe. Par « linéaire », il faut entendre que la logique d’action qui guide l’investissement professionnel se déroule à l’intérieur d’un même cadre, dans la prise en charge du même public sans recherche promotionnelle immédiate, mais avec une ambition de positions plus élevées symboliquement qu’économiquement.

Ce sont des agents qui sont en recherche de valorisation sociale à l’intérieur de la profession. Ils exercent principalement à l’intérieur du champ de l’inadaptation sociale, car c’est la structure de milieu ouvert qui se prête le mieux à l’obtention de cette position. Toute la trajectoire professionnelle est axée autour des cas sociaux avec un objectif : le travail en milieu ouvert. Le reste du champ de l’éducation spécialisée est quasiment exclu des préoccupations de ces agents.

Dans leur pratique professionnelle, le rapport des agents au handicap est distancié. C’est un handicap qui est peu visible, et ils interviennent plus sur un environnement que sur un individu. Ils se rapprochent ainsi des assistants sociaux à qui ils sont associés dans le suivi des familles. Il y a dans les logiques d’action de ces agents une recherche de pratique de « distinction » à travers le public peu stigmatisé autrement que socialement, l’organisation du travail en horaires libres, le déplacement dans les familles, la possibilité de recevoir « en consultation » dans un bureau. C’est une organisation proche de celle du travail en libéral. Le rôle à tenir est particulier, car il s’agit de se revendiquer éducateur spécialisé avec des approches professionnelles empruntées à d’autres professions (assistants sociaux, psychologues, policiers).

Exercer une fonction de cadre ne fait pas partie de leurs priorités. Ce qui est le plus recherché c’est une pratique au contact de professionnels exerçant des professions plus valorisées que celle d’éducateur spécialisé (juges, policiers, proviseurs de lycée, élus locaux, enseignants), avec qui ils vont discuter en face à face. L’éducateur spécialisé trouvant ainsi dans le prestige des professions environnantes matière à sa propre valorisation, rappelant par cet aspect la position des domestiques devant l’aura des gens qu’ils servent.

Ce sont des agents qui se caractérisent par une origine sociale ascendante proche de la classe moyenne. Les parents sont employés, enseignants, cadres, positions sociales obtenues parfois en fin de carrière.

Les valeurs familiales sont plutôt sociales (syndicalisme, militantisme associatif), que religieuses. Les agents ont reçu une éducation religieuse mais de façon peu prégnante, remise en cause très tôt sans provoquer de remous familiaux. La rupture avec la famille se remarque plus par l’itinéraire professionnel choisi qui est atypique compte tenu du milieu d’origine. Celui-ci est fait de changements d’orientation scolaire puis professionnelle.

Ces agents ont parfaitement intégré la culture professionnelle dans son ensemble. Pour eux la valorisation du travail se trouve en milieu ouvert. Ils « surfent » sur un espace constitué des concepts d’aide sociale, de contrôle social, et de soutien psychologique.

Une position structurale

Le nom donné à cette position vient mettre en avant l’importance du cadre institutionnel dans lequel interviennent les éducateurs spécialisés. Ici, c’est le collectif qui prime, le travail en équipe, la responsabilité partagée. Les positions occupées par les agents le sont dans un espace réduit à l’établissement qui accueille le public. L’institution fonctionne comme une « structure » dont les éléments sont interactifs, interdépendants. Il y a des « mouvements » de positions mais à l’intérieur de l’établissement, parfois de l’association.

Ce sont des éducateurs spécialisés qui exercent plutôt dans les institutions qui accueillent des personnes handicapées mentales, physiques ou multihandicapées (IME, IEM ou MAS). Ils n’envisagent pas ou peu de travailler avec un autre public que celui avec lequel ils exercent. C’est un peu un aboutissement. Ils ont trouvé au sein de l’institution et avec ce public une position professionnelle en harmonie avec leur habitus. Tous les jeux et enjeux se trouvent inclus dans l’espace social représenté par l’institution. Ce sont des éducateurs spécialisés qui occupent des positions proches. On remarque par exemple, une critique du système scolaire, un sentiment d’échec scolaire déterminant dans la trajectoire professionnelle et sociale. Le maintien de la position institutionnelle dépend des places et rôles de chacun. La lutte vise le maintien des acquis. L’institution compte tenu du public accueilli leur garantit la position au nom de compétences conquises et négociées sur le terrain.

L’exercice de la profession d’éducateur spécialisé est pour eux un aboutissement et ils n’envisagent pas réellement un quelconque changement dans leur situation professionnelle. Interrogés sur leur intérêt pour un poste de chef de service la réponse est immédiate et sans appel : ce n’est pas pour eux soit parce qu’ils ne s’en sentent pas la compétence, soit parce que ce poste fait référence à un « pouvoir » qu’ils ne veulent pas ou ne savent pas exercer.

La position significative qui regroupe ces agents se situe dans l’institution même. Ils ont trouvé dans l’espace social dans lequel ils travaillent, une position suffisamment gratifiante pour ne pas prendre le risque de la perdre. La position qu’ils occupent dans le champ du handicap et de l’inadaptation peut paraître figée et lorsque l’intervieweur vient pointer ce risque, la porte s’entrouvre sur une éventuelle formation universitaire mais à titre personnel et sans projet professionnel particulier.

Tout laisse à penser que la rencontre avec le public, dans une institution spécifique permet un ajustement avec les positions et dispositions de ces agents. Les institutions dans lesquelles ils travaillent ont la particularité d’offrir un cadre institutionnel structuré voire protégeant.

Pour ces agents, le choix du métier est apparu comme un ajustement possible au désajustement rencontré à l’école. Ils ont eu à affronter un décalage entre leurs aspirations (héritage familial) et ce que le champ des possibles devenait, compte tenu de leur trajectoire scolaire. Ils ont trouvé malgré le rejet d’un système scolaire, dont ils parlent parfois comme d’un traumatisme, une position sociale satisfaisante car la profession d’éducateur spécialisé leur permet d’être intégrés professionnellement sans avoir eu à revenir sur une scolarité vécue comme un échec. La position qu’ils occupent aujourd’hui dans le champ professionnel vient indiquer que l’échec scolaire n’était dû qu’à un système inadapté pour eux, à leur esprit frondeur non conformiste, à leur esprit de révolte, mais pas à des capacités intellectuelles insuffisantes.

Ils s’appuient fortement sur un discours psychologique qui leur permet ainsi de justifier un parcours scolaire et professionnel chaotique, de disqualifier une institution, celle de l’éducation nationale, pour en qualifier une autre, celle à l’intérieur de laquelle ils travaillent et qui ne construit pas les positions professionnelles sur les « titres détenus » mais bien sûr l’expérience acquise sur le terrain et les qualités personnelles.

Une position ascendante carriériste

C’est la troisième position que nous avons distinguée. Elle est très proche de la première mais elle prend aussi en compte une stratégie de carrière. L’éducateur spécialisé vise à devenir chef de service ou directeur. Le but est de sortir du statut d’éducateur spécialisé (employé) pour atteindre celui de cadre. La formation continue sert à la mobilité ascensionnelle. Cette stratégie suppose d’être totalement ouvert pour travailler avec divers publics ou associations, de sortir du cadre établi.

Les éducateurs spécialisés qui tiennent cette position sont animés d’une ambition particulière. On n’y retrouve pas le caractère linéaire remarqué dans la première position. Ici, les agents s’orientent beaucoup plus franchement vers la recherche d’une position plus haute dans le champ professionnel et sont prêts à occuper une position hiérarchique. Bien qu’ayant exercé de longues années avec le même public, ils souhaitent devenir chef de service. Ils se tournent d’abord vers l’université pour obtenir la légitimité nécessaire à leurs yeux pour prétendre occuper des responsabilités.

Les agents qui occupent cette position sont proches de ceux qui occupent les positions précédemment décrites. Toutefois, le rapport à la scolarité est dans l’ensemble moins douloureux. Le baccalauréat est acquis. La trajectoire scolaire permet de négocier les conversions et reconversions sans trop de difficultés.

En conclusion

Il ne s’agit là que d’approcher la question du choix des publics par les éducateurs spécialisés et d’ouvrir des pistes de réflexion. Par exemple, il serait intéressant d’approfondir cette observation en termes de mobilité sociale et de stratégie de carrière.

Une comparaison, entre ces éducateurs spécialisés qui ont, pour la plupart, plus de 40 ans et des jeunes professionnels fraîchement diplômés qui sont entrés dans les écoles de formation avec le baccalauréat et parfois un diplôme universitaire, serait également nécessaire.

Jacques Queudet

Jacques Queudet est éducateur spécialisé à l’Institut public pour déficients visuels de Vertou et formateur à l’IFRAMES La Classerie à Rezé (Loire-Atlantique)

(1) Ces interviews se sont déroulées dans le cadre d’un D.E.A de sciences sociales, option sociologie à l’Université de Nantes sous la direction de Charles Suaud.

(2) Nous avons retenu quatre publics : les inadaptés sociaux, les handicapés mentaux, les handicapés physiques et les polyhandicapés.


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