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Comment se construisent les trajectoires des éducateurs ?Ces travailleurs sociaux exercent auprés de jeunes enfants ou dadultes, en milieu ouvert sur mandat judiciaire ou administratif, dans une maison daccueil spécialisée, en internat ou en externat, auprès de déficients mentaux ou de chômeurs en quête demploi, de handicapés physiques ou dinadaptés sociaux, de personnes âgées Ces carrières ont-elles été choisies ou induites par le passé de ces hommes et de ces femmes ? Analyse |
Des entretiens (1) ont été menés auprès déducateurs spécialisés : 10 hommes et 6 femmes, âgés de 38 à 55 ans, et exerçant dans différents établissements ou services de la région nantaise. Ils ont témoigné sur le chemin suivi pour arriver au métier, sur leurs hésitations, le champ des possibles qui se présentait à eux au moment de la première embauche après le diplôme, des objectifs en termes de carrière professionnelle.
Tous évoquent une scolarité un peu chaotique, ou une mauvaise maitrise des filières scolaires parfois une révolte face à une institution à laquelle ils ne se sont jamais bien adaptés, préférant sorienter vers une formation à finalité professionnelle, quitte à revenir plus tard, pour certains, sur ce cursus scolaire inachevé.
Pour la plupart, lentrée dans le métier sest faite dans la continuité dactivités dencadrement de la jeunesse. Le chemin qui mène au métier passe le plus souvent par des stratégies dévitement. Il sagit déchapper au destin tout tracé par lhéritage familial ou de compenser, faute des titres scolaires indispensables, limpossible accès à un métier plus valorisé. Il sagit surtout dentrer dans un métier qui ne répond pas aux normes de production et à lorganisation hiérarchique quelles supposent.
Si chacun peut assez facilement et avec un certain plaisir raconter le cheminement qui la mené jusquà lécole de formation, si chacun se présente comme ayant déjà analysé les raisons qui lont mené au métier, il nen est plus de même lorsquest abordée la question du choix du public (2) qui apparaît, pour la plupart des personnes interviewées, secondaire, voire sans objet. Ils prétendent quexercer avec un public plutôt quun autre, nest quune question de hasard, de circonstances. Pour beaucoup il ny a pas eu de choix du public, les choses se sont faites « comme ça ». Les contraintes du marché du travail, la nécessité de trouver un emploi, le peu dintérêt pour certains publics sont les déterminants qui les ont menés auprès des déficients intellectuels, des cas sociaux, des handicapés physiques ou des polyhandicapés. En réalité, les choses napparaissent plus aussi simples, car les personnes interviewées nont jamais connu de difficultés pour trouver du travail, elles avaient même parfois le choix entre plusieurs employeurs, cest-à-dire plusieurs publics ou plusieurs structures.
Il ressort de ces interviews une hiérarchisation des handicaps et inadaptations, mais pas sous une forme brute qui permettrait den établir un ordre. Elle sexprime surtout sur les structures daccueil, sur les possibilités ou non doccuper une position particulière dans linstitution. Plus que la personne handicapée, cest le support (linstitution), qui valorise ou dévalorise lagent compte tenu de la position quil souhaite occuper. Public et structure daccueil, habillés de leurs héritages, recèlent une hiérarchie des handicaps et inadaptations en terme de gratifications et de profits symboliques et sont à lorigine de positions professionnelles que les agents investissent selon leurs propriétés.
Lexplication du choix dexercer avec un public plutôt quun autre est à rechercher autour de propriétés particulières (habitus dirait P. Bourdieu) pour habiter un poste.
Ainsi les éducateurs spécialisés pris dans une dynamique familiale ascensionnelle vont rechercher dans le choix du public et de la structure daccueil des positions professionnelles en cohérence avec leur habitus. Ce qui apparaît déterminant dans le choix du public, cest la possibilité daccéder à une position professionnelle en harmonie avec la position sociale recherchée. Ils ne vivent pas, pour la plupart, leur trajectoire professionnelle sur des logiques carriéristes. Le gain nest pas financier, il est ailleurs, dans une sorte de réponse à une position sociale. Les trajectoires cumulent les intérêts qui sont liés à la représentation des publics, aux conditions de travail, aux conditions objectives de lespace social, (type détablissement, cadre juridique), à la position occupée par les agents dans cet espace social, à lhistoire personnelle et cela dans une dialectique permanente.
A partir de ces 16 interviews, trois positions professionnelles ascendante linéaire, structurale et carriériste peuvent être construites en faisant la synthèse entre une histoire sociale et une histoire personnelle. Il ne peut être affirmé, pour autant, que les éducateurs spécialisés se classent systématiquement parmi ces trois positions, par exemple certaines des personnes interviewées empruntent aux trois positions retenues. Il sagit donc là simplement de cadres regroupant des similitudes de propriétés. Les regroupements sont faits autour de logiques daction qui apparaissent dominantes dans la trajectoire des agents.
Le terme « linéaire » doit être considéré avec prudence, car il ne faut pas croire que cette position professionnelle relève de structures simples qui ne connaissent que la détermination directe. Par « linéaire », il faut entendre que la logique daction qui guide linvestissement professionnel se déroule à lintérieur dun même cadre, dans la prise en charge du même public sans recherche promotionnelle immédiate, mais avec une ambition de positions plus élevées symboliquement quéconomiquement.
Ce sont des agents qui sont en recherche de valorisation sociale à lintérieur de la profession. Ils exercent principalement à lintérieur du champ de linadaptation sociale, car cest la structure de milieu ouvert qui se prête le mieux à lobtention de cette position. Toute la trajectoire professionnelle est axée autour des cas sociaux avec un objectif : le travail en milieu ouvert. Le reste du champ de léducation spécialisée est quasiment exclu des préoccupations de ces agents.
Dans leur pratique professionnelle, le rapport des agents au handicap est distancié. Cest un handicap qui est peu visible, et ils interviennent plus sur un environnement que sur un individu. Ils se rapprochent ainsi des assistants sociaux à qui ils sont associés dans le suivi des familles. Il y a dans les logiques daction de ces agents une recherche de pratique de « distinction » à travers le public peu stigmatisé autrement que socialement, lorganisation du travail en horaires libres, le déplacement dans les familles, la possibilité de recevoir « en consultation » dans un bureau. Cest une organisation proche de celle du travail en libéral. Le rôle à tenir est particulier, car il sagit de se revendiquer éducateur spécialisé avec des approches professionnelles empruntées à dautres professions (assistants sociaux, psychologues, policiers).
Exercer une fonction de cadre ne fait pas partie de leurs priorités. Ce qui est le plus recherché cest une pratique au contact de professionnels exerçant des professions plus valorisées que celle déducateur spécialisé (juges, policiers, proviseurs de lycée, élus locaux, enseignants), avec qui ils vont discuter en face à face. Léducateur spécialisé trouvant ainsi dans le prestige des professions environnantes matière à sa propre valorisation, rappelant par cet aspect la position des domestiques devant laura des gens quils servent.
Ce sont des agents qui se caractérisent par une origine sociale ascendante proche de la classe moyenne. Les parents sont employés, enseignants, cadres, positions sociales obtenues parfois en fin de carrière.
Les valeurs familiales sont plutôt sociales (syndicalisme, militantisme associatif), que religieuses. Les agents ont reçu une éducation religieuse mais de façon peu prégnante, remise en cause très tôt sans provoquer de remous familiaux. La rupture avec la famille se remarque plus par litinéraire professionnel choisi qui est atypique compte tenu du milieu dorigine. Celui-ci est fait de changements dorientation scolaire puis professionnelle.
Ces agents ont parfaitement intégré la culture professionnelle dans son ensemble. Pour eux la valorisation du travail se trouve en milieu ouvert. Ils « surfent » sur un espace constitué des concepts daide sociale, de contrôle social, et de soutien psychologique.
Une position structuraleLe nom donné à cette position vient mettre en avant limportance du cadre institutionnel dans lequel interviennent les éducateurs spécialisés. Ici, cest le collectif qui prime, le travail en équipe, la responsabilité partagée. Les positions occupées par les agents le sont dans un espace réduit à létablissement qui accueille le public. Linstitution fonctionne comme une « structure » dont les éléments sont interactifs, interdépendants. Il y a des « mouvements » de positions mais à lintérieur de létablissement, parfois de lassociation.
Ce sont des éducateurs spécialisés qui exercent plutôt dans les institutions qui accueillent des personnes handicapées mentales, physiques ou multihandicapées (IME, IEM ou MAS). Ils nenvisagent pas ou peu de travailler avec un autre public que celui avec lequel ils exercent. Cest un peu un aboutissement. Ils ont trouvé au sein de linstitution et avec ce public une position professionnelle en harmonie avec leur habitus. Tous les jeux et enjeux se trouvent inclus dans lespace social représenté par linstitution. Ce sont des éducateurs spécialisés qui occupent des positions proches. On remarque par exemple, une critique du système scolaire, un sentiment déchec scolaire déterminant dans la trajectoire professionnelle et sociale. Le maintien de la position institutionnelle dépend des places et rôles de chacun. La lutte vise le maintien des acquis. Linstitution compte tenu du public accueilli leur garantit la position au nom de compétences conquises et négociées sur le terrain.
Lexercice de la profession déducateur spécialisé est pour eux un aboutissement et ils nenvisagent pas réellement un quelconque changement dans leur situation professionnelle. Interrogés sur leur intérêt pour un poste de chef de service la réponse est immédiate et sans appel : ce nest pas pour eux soit parce quils ne sen sentent pas la compétence, soit parce que ce poste fait référence à un « pouvoir » quils ne veulent pas ou ne savent pas exercer.
La position significative qui regroupe ces agents se situe dans linstitution même. Ils ont trouvé dans lespace social dans lequel ils travaillent, une position suffisamment gratifiante pour ne pas prendre le risque de la perdre. La position quils occupent dans le champ du handicap et de linadaptation peut paraître figée et lorsque lintervieweur vient pointer ce risque, la porte sentrouvre sur une éventuelle formation universitaire mais à titre personnel et sans projet professionnel particulier.
Tout laisse à penser que la rencontre avec le public, dans une institution spécifique permet un ajustement avec les positions et dispositions de ces agents. Les institutions dans lesquelles ils travaillent ont la particularité doffrir un cadre institutionnel structuré voire protégeant.
Pour ces agents, le choix du métier est apparu comme un ajustement possible au désajustement rencontré à lécole. Ils ont eu à affronter un décalage entre leurs aspirations (héritage familial) et ce que le champ des possibles devenait, compte tenu de leur trajectoire scolaire. Ils ont trouvé malgré le rejet dun système scolaire, dont ils parlent parfois comme dun traumatisme, une position sociale satisfaisante car la profession déducateur spécialisé leur permet dêtre intégrés professionnellement sans avoir eu à revenir sur une scolarité vécue comme un échec. La position quils occupent aujourdhui dans le champ professionnel vient indiquer que léchec scolaire nétait dû quà un système inadapté pour eux, à leur esprit frondeur non conformiste, à leur esprit de révolte, mais pas à des capacités intellectuelles insuffisantes.
Ils sappuient fortement sur un discours psychologique qui leur permet ainsi de justifier un parcours scolaire et professionnel chaotique, de disqualifier une institution, celle de léducation nationale, pour en qualifier une autre, celle à lintérieur de laquelle ils travaillent et qui ne construit pas les positions professionnelles sur les « titres détenus » mais bien sûr lexpérience acquise sur le terrain et les qualités personnelles.
Cest la troisième position que nous avons distinguée. Elle est très proche de la première mais elle prend aussi en compte une stratégie de carrière. Léducateur spécialisé vise à devenir chef de service ou directeur. Le but est de sortir du statut déducateur spécialisé (employé) pour atteindre celui de cadre. La formation continue sert à la mobilité ascensionnelle. Cette stratégie suppose dêtre totalement ouvert pour travailler avec divers publics ou associations, de sortir du cadre établi.
Les éducateurs spécialisés qui tiennent cette position sont animés dune ambition particulière. On ny retrouve pas le caractère linéaire remarqué dans la première position. Ici, les agents sorientent beaucoup plus franchement vers la recherche dune position plus haute dans le champ professionnel et sont prêts à occuper une position hiérarchique. Bien quayant exercé de longues années avec le même public, ils souhaitent devenir chef de service. Ils se tournent dabord vers luniversité pour obtenir la légitimité nécessaire à leurs yeux pour prétendre occuper des responsabilités.
Les agents qui occupent cette position sont proches de ceux qui occupent les positions précédemment décrites. Toutefois, le rapport à la scolarité est dans lensemble moins douloureux. Le baccalauréat est acquis. La trajectoire scolaire permet de négocier les conversions et reconversions sans trop de difficultés.
Il ne sagit là que dapprocher la question du choix des publics par les éducateurs spécialisés et douvrir des pistes de réflexion. Par exemple, il serait intéressant dapprofondir cette observation en termes de mobilité sociale et de stratégie de carrière.
Une comparaison, entre ces éducateurs spécialisés qui ont, pour la plupart, plus de 40 ans et des jeunes professionnels fraîchement diplômés qui sont entrés dans les écoles de formation avec le baccalauréat et parfois un diplôme universitaire, serait également nécessaire.
Jacques Queudet
Jacques Queudet est éducateur spécialisé à lInstitut public pour déficients visuels de Vertou et formateur à lIFRAMES La Classerie à Rezé (Loire-Atlantique)
(1) Ces interviews se sont déroulées dans le cadre dun D.E.A de sciences sociales, option sociologie à lUniversité de Nantes sous la direction de Charles Suaud.
(2) Nous avons retenu quatre publics : les inadaptés sociaux, les handicapés mentaux, les handicapés physiques et les polyhandicapés.
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