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Numéro 494, 8 juillet 1999

Les travailleurs sociaux doivent-ils avoir peur des emplois-jeunes ?

Par Jean-Noël Chopart, sociologue à la MiRe.

Il est également membre du comité de rédaction des Cahiers de la Recherche sur le social.

«On est bien obligé d’admettre que tous les nouveaux métiers dont on parle aujourd’hui : médiateurs sociaux, coordonnateurs divers, ont dans leurs fonctions les mêmes contenus d’activités que les travailleurs sociaux diplômés. Que les premiers convoitent les places des seconds quoi de plus normal ? Maintenant, si des responsables politiques laissaient entendre que l’intervention sociale peut se conduire, désormais, avec amateurisme voilà qui serait plus inquiétant.»


Le programme « Nouveaux emplois nouveaux services » inquiète quelque peu le secteur social. Est-ce justifié ?

Avant le programme «Nouveaux emplois nouveaux services» le champ des professions de l’intervention sociale était déjà soumis à de fortes tensions. Trois facteurs expliquent ces tensions. La décentralisation a conduit les départements et les communes à s’interroger sur les qualifications du secteur et parfois à les remettre en cause. Le modèle managérial, qui fait désormais florès dans le champ associatif, introduit plus de flexibilité dans la gestion des personnels. Enfin, la massification des problèmes liés à la précarisation et à l’exclusion a considérablement changé les modalités d’exercice du travail social.

Le programme de recherche animé par la MiRe a permis de constater que de nouvelles activités émergeaient dans le champ social : les fonctions d’accueil, les fonctions d’insertion sociale et professionnelle, les fonctions de médiation de proximité… C’est dans ce contexte de mutation que les emplois-jeunes ont été créés. Il est donc normal que ce dispositif interroge le secteur social et l’interroge doublement. Du point de vue de la qualification professionnelle, l’arrivée des emplois-jeunes peut faire craindre des tensions nouvelles. Du point de vue des employeurs associatifs, très nombreux dans le champ social, la question de la pérennisation, à terme, de ces emplois constitue un vrai problème.

Néanmoins, Bertrand Schwartz a raison de dire que les postes de niveau III sont souvent rapatriés aujourd’hui vers des fonctions de « back-office », c’est le cas notamment des assistantes sociales de circonscription qui doivent gérer les nombreux dossiers du RMI ; mais on pourrait faire le même constat dans le secteur éducatif lorsque l’on observe la répartition des activités entre les éducateurs et les AMP. Le contact direct avec le public est désormais plutôt assuré par des professionnels de moindre qualification. Il y a d’ailleurs une réflexion au sein de la direction de l’action sociale pour créer une qualification de niveau IV visant l’action sociale en milieu ouvert. Il n’est donc pas faux de dire que de nouveaux besoins émergent dans le secteur. Mais on voit bien, dans le même moment, que c’est tout l’équilibre du système hiérarchisé des qualifications dans le secteur social qui est en cause. Or, on peut avoir parfois l’impression depuis que le programme « Nouveaux emplois nouveaux services » a été mis en place qu’il suffit d’être jeune pour être qualifié et pour occuper des fonctions qui dans un proche passé étaient dévolues à des professionnels patentés… La question qui se pose au secteur social est donc délicate. Il ne s’agit pas de rester crispé sur une attitude corporatiste. Il faut reconnaître les nouveaux besoins et les nouvelles activités du secteur social. Mais dans le même moment, il faut aussi être extrêmement attentif au risque d’une déqualification globale.

Pourquoi, selon vous, ces dispositifs touchent principalement les «étudiants» ?

Les tendances à la surqualification à l’embauche ne sont pas l’apanage du secteur social. Dans un marché de l’emploi déprimé tous les employeurs ont affaire à une offre pléthorique. Ils privilégient une sorte d’assurance en préférant les plus diplômés. On sait bien que cette tendance est parfaitement illusoire. Être titulaire d’un DEA n’est pas synonyme d’efficacité pour effectuer des tâches de secrétariat, pas plus qu’être détenteur d’une maîtrise en histoire de l’art ne garantît que l’on sera un bon veilleur de nuit dans les HLM. Malgré cela, la surqualification à l’embauche semble un mouvement irréversible. Il s’agit là d’une responsabilité propre aux employeurs qui n’est en aucune manière inscrite dans la loi. Cela dit, il est patent que le dispositif, par son ampleur, vise surtout les enfants des classes moyennes, à preuve, le programme TRACE qui est, lui, strictement réservé aux jeunes en difficulté qui habitent principalement dans les quartiers populaires et qui appartiennent souvent à la deuxième génération des populations immigrées.

Ces emplois-jeunes vont-ils à terme déboucher sur des qualifications nouvelles ?

Aux « Nouveaux services » devraient effectivement correspondre de nouvelles qualifications. La philosophie générale qui sous-tend ce dispositif est tout à fait justifiée. Ainsi, les énormes besoins dans le domaine de l’éducation, dans le domaine de la sécurité publique, dans le domaine de l’environnement ou dans le domaine du lien social sont une évidence. Orienter de nombreux jeunes vers ces nouvelles activités en leur procurant un emploi, quoi de plus normal ? Mais il faut que l’Etat soit cohérent avec lui-même. Ni l’éducation, ni la sécurité publique, ni l’environnement, ni le lien social ne constituent aujourd’hui des marchés solvables. Aux aides directes en provenance du ministère de l’Emploi et de la Solidarité qui visent aujourd’hui les emplois-jeunes, il faudra bien demain que d’autres formes de solvabilité — et donc de socialisation — s’y substituent si l’on veut pérenniser ces emplois. Or la question d’éventuelles qualifications nouvelles n’a pas de sens hors de cette pérennisation. Ni les TUC, ni les SIVP ni les CES n’ont donné lieu à la naissance de nouvelles qualifications car il s’agissait d’emplois aidés se substituant pour une part à l’emploi ordinaire, provoquant ce que l’on appelle des effets d’aubaine pour les employeurs. Quel sera le sort des emplois-jeunes ? La réponse à la question réside donc en trois points : quelles formes de financement public, directes ou indirectes, permettront de pérenniser ces emplois ? Comment lutter contre les effets d’aubaine et ne pas substituer à des qualifications reconnues, des emplois sous-qualifiés, parce que « jeunes » ? Quels efforts seront faits par les employeurs pour que dans les cinq années qui viennent les jeunes concernés acquièrent les qualifications adaptées aux fonctions qui sont les leurs ?

Selon les premiers chiffres disponibles à la DARES, le secteur associatif semble beaucoup plus responsable que l’Etat en matière de formation des titulaires d’un emploi-jeune. C’est un bon signe pour le secteur social. Mais en même temps une source d’inquiétude. Ce n’est pas sur ses fonds propres que le secteur associatif pourra pérenniser ces emplois. Il faudra donc que l’Etat honore ses engagements sous peine de provoquer de graves désillusions et une autre crise du social.

Cela signifie-t-il que l’Etat tente de déqualifier le travail social ?

Sans doute involontairement un certain nombre de responsables et de haut-fonctionnaires ont beaucoup contribué à déstabiliser le secteur social. Toutes les nouvelles politiques publiques depuis le début des années 1980 ont constitué des « laboratoires » des nouvelles formes d’intervention sociale. Autour d’hommes comme Dubedout, Bonnemaison, Schwartz, se sont constituées des équipes qui affichaient plus ou moins ouvertement leur défiance vis-à-vis des travailleurs sociaux «traditionnels». On leur reprochait leur esprit routinier, leur manque d’engagement, leur formation essentiellement psychologique. Rappelons-nous le mot d’ordre du rapport Schwartz : «Travailler avec d’autres, autrement». C’était, sans le dire, une critique implicite des professions éducatives et sociales. Mais si l’on sort des anathèmes et des croyances, on est bien obligé d’admettre que tous les nouveaux métiers dont on parle aujourd’hui : médiateurs sociaux, coordonnateurs divers, ont dans leurs fonctions les mêmes contenus d’activités que les travailleurs sociaux diplômés. Et nombre des premiers louchent sur les garanties statutaires dont les derniers disposent encore. La rhétorique anti-travail social qui a pour une part fondé ces expérimentations, et qui est relayée parfois par certains observateurs patentés (cf. le n° de la revue Esprit de 1998) me paraît objectivement injustifiée et très dommageable pour le secteur social et pour ses usagers. Rappelons-nous que dans tous les métiers de la relation d’aide la qualification est chose fragile. Elle n’est jamais tout à fait objective puisqu’elle repose aussi sur des dispositions personnelles — l’engagement — le souci d’autrui. Que des bénévoles ou des outsiders convoitent la place des travailleurs sociaux quoi de plus normal ? Que des responsables politiques laissent entendre que l’intervention sociale puisse se conduire désormais avec amateurisme voilà qui serait plus inquiétant.

Il y a moins d’une centaine d’années existait une multitude de petites spécialités : le colporteur, l’accoucheuse, l’écrivain public, la laveuse de morts, le sorcier, la diseuse de bonnes aventures, le raccommodeur d’assiette, le conteur d’histoire, le rebouteux, etc. Outre leurs fonctions techniques, ces errants assuraient des fonctions de sociabilité essentielles. Un siècle d’institutionnalisation, d’industrialisation et d’urbanisation ont suffit à détruire l’ensemble de ces petits métiers. Qui aujourd’hui songerait à s’offrir de tels services tant on nous a habitués à fréquenter le supermarché, l’hôpital, l’usine. C’est donc un drôle de revers de notre histoire sociale qui conduit les plus éminentes autorités de l’Etat à financer la renaissance de ces spécialistes de la sociabilité. Drôle de leçon pour les économistes contempteurs du modèle libéral. Il n’existe pas de société sans médiation — et l’on sait depuis Mauss et Polyani — que cette médiation est faite de dons et de contre-dons. Dans ce sens élargi, le travail social, ce travail de la société sur elle-même, a un bel avenir.

Propos recueillis par Guy Benloulou


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