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Avant le programme «Nouveaux emplois nouveaux services» le champ des professions de lintervention sociale était déjà soumis à de fortes tensions. Trois facteurs expliquent ces tensions. La décentralisation a conduit les départements et les communes à sinterroger sur les qualifications du secteur et parfois à les remettre en cause. Le modèle managérial, qui fait désormais florès dans le champ associatif, introduit plus de flexibilité dans la gestion des personnels. Enfin, la massification des problèmes liés à la précarisation et à lexclusion a considérablement changé les modalités dexercice du travail social.
Le programme de recherche animé par la MiRe a permis de constater que de nouvelles activités émergeaient dans le champ social : les fonctions daccueil, les fonctions dinsertion sociale et professionnelle, les fonctions de médiation de proximité Cest dans ce contexte de mutation que les emplois-jeunes ont été créés. Il est donc normal que ce dispositif interroge le secteur social et linterroge doublement. Du point de vue de la qualification professionnelle, larrivée des emplois-jeunes peut faire craindre des tensions nouvelles. Du point de vue des employeurs associatifs, très nombreux dans le champ social, la question de la pérennisation, à terme, de ces emplois constitue un vrai problème.
Néanmoins, Bertrand Schwartz a raison de dire que les postes de niveau III sont souvent rapatriés aujourdhui vers des fonctions de « back-office », cest le cas notamment des assistantes sociales de circonscription qui doivent gérer les nombreux dossiers du RMI ; mais on pourrait faire le même constat dans le secteur éducatif lorsque lon observe la répartition des activités entre les éducateurs et les AMP. Le contact direct avec le public est désormais plutôt assuré par des professionnels de moindre qualification. Il y a dailleurs une réflexion au sein de la direction de laction sociale pour créer une qualification de niveau IV visant laction sociale en milieu ouvert. Il nest donc pas faux de dire que de nouveaux besoins émergent dans le secteur. Mais on voit bien, dans le même moment, que cest tout léquilibre du système hiérarchisé des qualifications dans le secteur social qui est en cause. Or, on peut avoir parfois limpression depuis que le programme « Nouveaux emplois nouveaux services » a été mis en place quil suffit dêtre jeune pour être qualifié et pour occuper des fonctions qui dans un proche passé étaient dévolues à des professionnels patentés La question qui se pose au secteur social est donc délicate. Il ne sagit pas de rester crispé sur une attitude corporatiste. Il faut reconnaître les nouveaux besoins et les nouvelles activités du secteur social. Mais dans le même moment, il faut aussi être extrêmement attentif au risque dune déqualification globale.
Les tendances à la surqualification à lembauche ne sont pas lapanage du secteur social. Dans un marché de lemploi déprimé tous les employeurs ont affaire à une offre pléthorique. Ils privilégient une sorte dassurance en préférant les plus diplômés. On sait bien que cette tendance est parfaitement illusoire. Être titulaire dun DEA nest pas synonyme defficacité pour effectuer des tâches de secrétariat, pas plus quêtre détenteur dune maîtrise en histoire de lart ne garantît que lon sera un bon veilleur de nuit dans les HLM. Malgré cela, la surqualification à lembauche semble un mouvement irréversible. Il sagit là dune responsabilité propre aux employeurs qui nest en aucune manière inscrite dans la loi. Cela dit, il est patent que le dispositif, par son ampleur, vise surtout les enfants des classes moyennes, à preuve, le programme TRACE qui est, lui, strictement réservé aux jeunes en difficulté qui habitent principalement dans les quartiers populaires et qui appartiennent souvent à la deuxième génération des populations immigrées.
Aux « Nouveaux services » devraient effectivement correspondre de nouvelles qualifications. La philosophie générale qui sous-tend ce dispositif est tout à fait justifiée. Ainsi, les énormes besoins dans le domaine de léducation, dans le domaine de la sécurité publique, dans le domaine de lenvironnement ou dans le domaine du lien social sont une évidence. Orienter de nombreux jeunes vers ces nouvelles activités en leur procurant un emploi, quoi de plus normal ? Mais il faut que lEtat soit cohérent avec lui-même. Ni léducation, ni la sécurité publique, ni lenvironnement, ni le lien social ne constituent aujourdhui des marchés solvables. Aux aides directes en provenance du ministère de lEmploi et de la Solidarité qui visent aujourdhui les emplois-jeunes, il faudra bien demain que dautres formes de solvabilité et donc de socialisation sy substituent si lon veut pérenniser ces emplois. Or la question déventuelles qualifications nouvelles na pas de sens hors de cette pérennisation. Ni les TUC, ni les SIVP ni les CES nont donné lieu à la naissance de nouvelles qualifications car il sagissait demplois aidés se substituant pour une part à lemploi ordinaire, provoquant ce que lon appelle des effets daubaine pour les employeurs. Quel sera le sort des emplois-jeunes ? La réponse à la question réside donc en trois points : quelles formes de financement public, directes ou indirectes, permettront de pérenniser ces emplois ? Comment lutter contre les effets daubaine et ne pas substituer à des qualifications reconnues, des emplois sous-qualifiés, parce que « jeunes » ? Quels efforts seront faits par les employeurs pour que dans les cinq années qui viennent les jeunes concernés acquièrent les qualifications adaptées aux fonctions qui sont les leurs ?
Selon les premiers chiffres disponibles à la DARES, le secteur associatif semble beaucoup plus responsable que lEtat en matière de formation des titulaires dun emploi-jeune. Cest un bon signe pour le secteur social. Mais en même temps une source dinquiétude. Ce nest pas sur ses fonds propres que le secteur associatif pourra pérenniser ces emplois. Il faudra donc que lEtat honore ses engagements sous peine de provoquer de graves désillusions et une autre crise du social.
Sans doute involontairement un certain nombre de responsables et de haut-fonctionnaires ont beaucoup contribué à déstabiliser le secteur social. Toutes les nouvelles politiques publiques depuis le début des années 1980 ont constitué des « laboratoires » des nouvelles formes dintervention sociale. Autour dhommes comme Dubedout, Bonnemaison, Schwartz, se sont constituées des équipes qui affichaient plus ou moins ouvertement leur défiance vis-à-vis des travailleurs sociaux «traditionnels». On leur reprochait leur esprit routinier, leur manque dengagement, leur formation essentiellement psychologique. Rappelons-nous le mot dordre du rapport Schwartz : «Travailler avec dautres, autrement». Cétait, sans le dire, une critique implicite des professions éducatives et sociales. Mais si lon sort des anathèmes et des croyances, on est bien obligé dadmettre que tous les nouveaux métiers dont on parle aujourdhui : médiateurs sociaux, coordonnateurs divers, ont dans leurs fonctions les mêmes contenus dactivités que les travailleurs sociaux diplômés. Et nombre des premiers louchent sur les garanties statutaires dont les derniers disposent encore. La rhétorique anti-travail social qui a pour une part fondé ces expérimentations, et qui est relayée parfois par certains observateurs patentés (cf. le n° de la revue Esprit de 1998) me paraît objectivement injustifiée et très dommageable pour le secteur social et pour ses usagers. Rappelons-nous que dans tous les métiers de la relation daide la qualification est chose fragile. Elle nest jamais tout à fait objective puisquelle repose aussi sur des dispositions personnelles lengagement le souci dautrui. Que des bénévoles ou des outsiders convoitent la place des travailleurs sociaux quoi de plus normal ? Que des responsables politiques laissent entendre que lintervention sociale puisse se conduire désormais avec amateurisme voilà qui serait plus inquiétant.
Il y a moins dune centaine dannées existait une multitude de petites spécialités : le colporteur, laccoucheuse, lécrivain public, la laveuse de morts, le sorcier, la diseuse de bonnes aventures, le raccommodeur dassiette, le conteur dhistoire, le rebouteux, etc. Outre leurs fonctions techniques, ces errants assuraient des fonctions de sociabilité essentielles. Un siècle dinstitutionnalisation, dindustrialisation et durbanisation ont suffit à détruire lensemble de ces petits métiers. Qui aujourdhui songerait à soffrir de tels services tant on nous a habitués à fréquenter le supermarché, lhôpital, lusine. Cest donc un drôle de revers de notre histoire sociale qui conduit les plus éminentes autorités de lEtat à financer la renaissance de ces spécialistes de la sociabilité. Drôle de leçon pour les économistes contempteurs du modèle libéral. Il nexiste pas de société sans médiation et lon sait depuis Mauss et Polyani que cette médiation est faite de dons et de contre-dons. Dans ce sens élargi, le travail social, ce travail de la société sur elle-même, a un bel avenir.
Propos recueillis par Guy Benloulou
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