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Numéro 492, 24 juin 1999

Arrêter le cercle vicieux de la discrimination

Par Philippe Bataille, chercheur au CADIS (EHESS-CNRS). Il a publié Le racisme au travail, Ed La Découverte, 1997 et Violence en France avec Michel Wievorka, Seuil, 1999


Existe-t-il vraiment du racisme à l’emploi vis-à-vis des jeunes des 2e et 3e générations d’immigrés ?

À qualification égale et venant d’un même quartier, les jeunes d‘origine nord africaine ont trois fois plus de difficultés pour parvenir au premier emploi, et ils sont deux fois plus souvent au chômage que leurs « petits camarades » français ou européens. La seule explication est bien une discrimination à l’embauche. Et cette discrimination provoque une conduite de rupture chez ceux qu’elle touche. Nous entrons dans un cercle infernal : la réticence des uns, ceux qui embauchent, nourrit les perceptions des autres, ceux qui soupçonnent l’intention raciste. Ces derniers refusent alors de se présenter à certains emplois, ou le font si mal qu’ils anéantissent leur chance d’être embauchés. Au grand dam des intermédiaires ou des éducateurs qui ne comprennent pas toujours ces attitudes. Ici, les acteurs institutionnels, comme les agents de l’ANPE, les responsables de formation, les enseignants, les intermédiaires des services de l’emploi, mais aussi les acteurs associatifs, sont tour à tour convoqués dans leur responsabilité pour mettre un coup d’arrêt sans faille au développement de ce cercle vicieux.

Qui alimente cette discrimination ?

La responsabilité est partagée entre plusieurs acteurs qui interviennent dans la décision d’embauche. Les employeurs certes. Mais cela va jusqu’aux acteurs institutionnels eux-mêmes. Par exemple, lorsqu’un responsable de la formation professionnelle, estime qu’un gamin d’origine nord africaine n’a aucune chance de trouver un emploi dans telle ou telle spécialité à cause de son nom ou de son faciès, et qu’il l’oriente vers une autre formation que celle demandée par le jeune, il relaie le racisme. Par exemple encore, le patron, le service du personnel, les cadres, les salariés, les syndicats, dans des entreprises françaises, petites ou grandes, qui cultivent la préférence à l’embauche pour leurs enfants .

Ainsi le racisme se diffuse, se banalise, peut même se désidéologiser, pour devenir une pratique sociale légitime, car finalement admise et véhiculée par un collectif qui s’entend sur elle sans plus la nommer. Il est dit de toute une frange de la jeunesse française, à partir de ce que l’on reçoit comme information sur les quartiers où ils vivent, qu’ils sont différents, qu’ils refusent de s’insérer, qu’ils posent des problèmes de toute nature, qu’ils sont voleurs, pas courageux, incertains, violents. Bref, toutes les images actuellement véhiculées sur les quartiers relégués, deviennent des caractères raciaux dont se voit attribué un candidat à l’emploi.

Existe-t-il une volonté politique de réduire ces problématiques ?

Martine Aubry a réuni l’ensemble des partenaires sociaux pour signer la « Déclaration de Grenelle ». Il est dit dans ce texte que le monde du travail s’engage à dénoncer la discrimination raciale sous toutes ses formes, dans l’embauche bien sûr, mais aussi dans les désignations de postes, dans les reconnaissances de qualité des travailleurs puisque nous savons que sur des critères racistes certains voient leur promotion ralentie, et puis également dans les attitudes et comportements qui mettent directement en cause l’autre, par exemple au cours des conversations. Cet engagement, le premier du genre dans la relation entre l’Etat et les partenaires sociaux, prolonge la Déclaration de Florence de 1995 de la Confédération européenne des syndicats. Les syndicats pourront aller en justice, éprouvant ainsi leur volonté à dénoncer des comportements racistes observés dans le travail. Il est acté que des moyens puissants sont désormais mis à la disposition de tous ceux qui dans ce pays ne s’accommodent pas du racisme. Si la réaction n’est pas immédiate contre le racisme au travail, et notamment à l’embauche le pire est à venir, et nous n’aurons pas d’autres choix que de mettre en place cette politique des quotas dont on ne veut pas à priori.

Quel pourrait–être le rôle des travailleurs sociaux dans ce débat ?

Il s’agit surtout d’en finir avec l’idée d’un refus de l’intégration de ces jeunes en difficulté, argument qui facilite pour ne pas dire justifie et légitime, les conduites de rejet. Or, les travailleurs sociaux savent bien que personne n’a envie de rester à la marge de la société. Leur sensibilité, connue aux idéaux de l’antiracisme, les projette en avant et leur ouvre la voie à la responsabilisation renforcée, conséquence logique de l’importance de leur travail. Comme promoteurs attitrés de l’égalité dans la reconnaissance des droits individuels, ils sont les remparts à la dérive de l’insulte et à terme de la judiciarisation de ces questions.

Propos recueillis par Guy Benloulou


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