![]() |
||
5 rue du Moulin Bayard 31015 Toulouse cedex 6
Tél. 05 62 73 34 40 Fax 05 62 73 00 29 |
||
![]() |
|
Pour ce type de travail, ne pas recruter de personnes de couleur car, cest malheureux à dire, on leur ouvre moins facilement la porte et il sagit davancer vite », ordonnait, en juin 1998, la note interne dun magasin Ikea du département du Rhône concernant la distribution des catalogues ; la justice devrait bientôt dire sil sagit, comme le prétend la direction nationale de lentreprise, de linitiative malheureuse dun cadre par trop zélé ou, bien plus inquiétant, dune politique élaborée de discrimination raciale à lembauche.
« Ma clientèle ne semble pas apprécier vos origines étrangères », ose écrire un pharmacien du Nord à lappui de son refus demployer un docteur en pharmacie. Attaqué en justice par ce dernier le Mouvement contre le racisme et pour lamitié entre les peuples (Mrap) et la Ligue des droits de lhomme (Ldh) sétant constitués parties civiles , le pharmacien se verra condamné, en février dernier, à trois mois de prison avec sursis, 30 000 francs damende pour discrimination raciale et le versement symbolique dun euro pour dommages et intérêts au plaignant.
« Il faut limiter les embauches de chauffeurs de couleur et dorigine maghrébine, même sils possèdent la nationalité française, pour des raisons de cultures différentes », ne craignait pas daffirmer, devant plusieurs salariés, un cadre dun magasin Intermarché de lAin. Déposée par la CGT de lentreprise, la plainte a été accompagnée, cette fois-ci, par la Ligue internationale contre le racisme et lantisémitisme (Licra).
Paradoxalement, pourtant, la discrimination semble reculer. En effet, daprès un sondage CSA réalisé en novembre 1998, huit personnes sur dix estiment que la discrimination à légard des personnes étrangères à lembauche est injustifiée, alors quils nétaient que six sur dix à le penser un an auparavant. Élisabeth Guigou, dans une circulaire de juillet 1998, alertait le Parquet sur le faible nombre de plaintes enregistrées par la justice : « La traduction judiciaire de ce phénomène reste très en deçà de la réalité perçue par les associations qui luttent au quotidien contre le racisme » En effet, selon le dernier rapport de la Commission nationale consultative des droits de lhomme (Cncdh), seulement quatre condamnations ont été prononcées en 1997 pour discrimination à lembauche.
Une discrimination plus ordinaire, plus insidieuse est repérée par lInsee : 58 % des entreprises françaises nemploient aucun étranger, pour des raisons invoquées diversement discriminatoires : priorité à lembauche des enfants des employés déjà en place, tous français de longue date, insuffisance de la maîtrise de la langue, difficultés de relations avec la clientèle, crainte de lémergence de clans au sein de la société française, difficultés liées à la religion, etc.
Les jeunes sont atteints de plein fouet par le phénomène : « Depuis trois ans, la question de la discrimination est apparue comme centrale dans tous les domaines concernant linsertion des jeunes. Aujourdhui, elle constitue le principal obstacle à lintégration », déplorait lAgence pour le développement des relations interculturelles (Adri) il y a presque un an. « À chaque preuve de discrimination, il faut réagir vigoureusement », avait pour sa part affirmé en mars Claude Bartolone, ministre délégué à la Ville, lors des Rencontres nationales des acteurs de la prévention de la délinquance : « Les discriminations à lembauche ou dans les loisirs, lexpression dun racisme latent, les préjugés négatifs à légard de certains quartiers, le faible nombre ou linadaptation des services publics », avait-il insisté, « tels sont des éléments de la vie quotidienne qui alimentent souvent la volonté de révolte des plus jeunes, et la fuite dans lextrémisme ou la résignation de certains adultes ».
Une unité universitaire de recherche sur les migrations et la société avait déjà dénoncé, en 1994, les discriminations ethniques du monde du travail ; le 20 octobre 1998, était remis à Lionnel Jospin le rapport demandé sur la question par Alain Juppé au Haut conseil à lintégration (HCI), dans lequel celui-ci proposait de rompre la loi du silence et de nommer une autorité indépendante, un peu sur le modèle du Conseil supérieur de laudiovisuel, pour enquêter sur la réalité des faits dénoncés ; en effet, après sêtre inquiété de la fragilisation du modèle républicain, celui-ci estimait urgente la création dune instance de recours pour les personnes victimes ou sestimant victimes de discriminations. Il proposait aussi de confier à cette autorité indépendante le soin de démontrer la réalité des faits dénoncés, renversant la charge de la preuve en demandant aux personnes mises en cause la preuve de leur non-discrimination. En effet, cest au plaignant, aujourdhui, dapporter les preuves tangibles inaccessibles le plus souvent des pratiques de discrimination dont il se dit la victime.
Pour faire bonne mesure, le rapport de lAssociation Connaissance de lemploi, des revenus et des coûts (CERC), rendu en avril dernier, dénonçait vertement, lui aussi, les discriminations légales injustifiées : environ le tiers des emplois est interdit aux étrangers non européens ; et sur les 5,6 millions demplois de la fonction publique, 90 % sont assujettis à des conditions de nationalité. Au final, la représentation des étrangers est très faible dans la fonction publique : 1,7 % des emplois, alors quils sont 5,5 % des salariés. Il apparaît somme toute que les actifs étrangers sont atteints par le chômage à raison de deux ou trois fois plus que les Français (voir encadré).
En créant un Observatoire des discriminations réponse minimale , à la suite du rapport du Haut conseil à lintégration, Martine Aubry avait également chargé Jean-Michel Belorgey, conseiller dÉtat, dévaluer la pertinence de lorganisation administrative française en la matière.
Le 6 avril dernier, celui-ci rendait public son rapport Lutter contre les discriminations, remis fin mars à la ministre de lEmploi et de la Solidarité, Martine Aubry : il est nécessaire, indique-t-il, de créer une autorité indépendante sur le modèle, par exemple, de la Commission for racial equality anglaise , dautant plus que ladministration elle-même nest pas vierge de toute pratique discriminatoire Ce Conseil supérieur de lintégration et de lutte contre les discriminations serait alors composée dune quinzaine de membres, à partir de ce quest actuellement le Haut conseil à lintégration. Nimporte quel citoyen pourrait alors saisir cette autorité indépendante par lintermédiaire dune association (parents délèves, consommateurs, locataires, antiraciste, familiale, etc.), dun syndicat ou dun élu. Le Conseil enquêterait sur les plaintes et pourrait saisir la justice. Mais en outre, des chartes « de bonnes pratiques » et des programmes daction pourraient être élaborés avec les organismes logeurs ou patronaux, ou certaines administrations. Le pouvoir des inspecteurs du travail serait, en la matière, renforcé, et les syndicats auraient possibilité de porter plainte pour discrimination raciale.
Mais une réforme des structures doit aussi être à lordre du jour, afin de séparer nettement ce qui est de lordre de la gestion de limmigration dune part, des services qui uvrent à lintégration dautre part : sous tutelle de la direction des affaires sociales, une Agence de lintégration et de la lutte contre les discriminations pourrait alors regrouper le Fonds daction sociale (FAS), la Direction de la population et des migrations (DPM) et la Sonacotra. Le rapport suggère encore de poser autrement des débats jugés sensibles , tels que le droit de vote des étrangers aux élections locales, laccès toujours interdit des étrangers à certaines professions libérales en France, depuis 1933, une loi impose par exemple aux médecins davoir diplôme + nationalité française
, ou la double peine.
La plupart des observateurs en sont daccord, il est grand temps de faire quelque chose, et les associations dressent toutes le même constat : « Une augmentation inquiétante des discriminations sociales et ethniques », notait ainsi lors de sa création Espace Intégration (1), « aboutit, entre autres, à un chômage endémique qui touche plus dun jeune sur deux dont de plus en plus de diplômés »
Des initiatives fleurissent pourtant, certaines allant dans le sens dune discrimination positive : à Lille et à Marseille, par exemple, des stages dinsertion sadressent à des jeunes issus de limmigration et diplômés de lenseignement supérieur, dautres mettent en place des systèmes de double parrainage (Français de souche + « nouveau Français »), aident à lélaboration des curriculums vitæ, prêtent des ordinateurs, font des bilans, proposent des formations sur la conduite de projet en entreprise. À la fin du contrat de la dernière promotion, 9 stagiaires sur 17 avaient été embauchés dans le cadre dun contrat à durée indéterminée (2)
Joël Plantet
(1) Espace Intégration (voir Lien Social n°480) 70, rue de Paris - 59800 Lille. Tél. 03 20 30 00 30.
(2) Voir le reportage dAlain Faujas, Des associations au secours des diplômés dorigine immigrée, in Le Monde-Initiatives, 11 mai 1999.
En matière dembauche dun salarié étranger, lemployeur doit sassurer que ce dernier est bien en possession dune autorisation en cours de validité, au risque, pour lemployeur, de sexposer à des sanctions dans le cadre de la lutte contre lemploi irrégulier. Tout acte de discrimination en raison de lorigine, de la nationalité ou de la religion ou même parfois de la simple apparence ! est passible dune peine demprisonnement de deux ans au plus et dune amende pouvant atteindre 200 000 francs, ainsi que dautres peines telles la fermeture de létablissement, la privation du droit déligibilité etc.
Les personnes morales peuvent désormais être également tenues pour responsables et, auquel cas, la sanction sera plus sévère.
Pour ce qui concerne les droits du salarié étranger, ils sont sensiblement les mêmes que ceux de ses collègues français, dans la mesure bien sûr où son titre de séjour lui ouvre droit à lemploi :
En outre, depuis la loi du 9 octobre 1981, les étrangers nont plus besoin dune autorisation préalable pour créer une association. Il est bon de rappeler que cette même loi stipule que : « Toute association déclarée depuis au moins cinq ans à la date des faits et se proposant par ses statuts de combattre le racisme ou dassister les victimes dinfractions racistes, peut exercer les droits reconnus à la partie civile en ce qui concerne les comportements discriminatoires qui ont été commis au préjudice dune personne en raison de son origine nationale, de son appartenance ou de sa non appartenance à une ethnie, une race ou une religion déterminée. »
Mireille Roques
Par une note du ministère, en début dannée, les préfets ont été invités à créer dans leur département une Commission départementale daccès à la citoyenneté (CODAC) qui a pour mission « de réunir les représentants de lEtat, des services publics, des élus, des employeurs, des partenaires de la vie économique et sociale pour aider les jeunes nés de limmigration à trouver un emploi et une place dans la société, et faire reculer les discriminations dont ils sont lobjet, en matière dembauche, de logement, de loisirs. ».
Certains départements se sont empressés de répondre à cette invitation, des départements souvent confrontés à une forte population dorigine étrangère, avec un pourcentage important de jeunes, ceux-là mêmes qui risquent de devenir des citoyens de deuxième zone, des jeunes pour lesquels le modèle républicain connaît quelques ratés Les séances dinstallation des CODAC ont été loccasion de rappeler les multiples pratiques discriminatoires qui touchent ces jeunes particulièrement en matière demploi, que ce soit au niveau de laccès aux stages ou des offres, y compris celles émanant de lANPE. Le rôle des CODAC consiste à la fois à démasquer ces discriminations rarement exprimées comme telles den informer les institutions et de trouver des réponses, via des recrutements dans la Fonction publique (par exemple les emplois-jeunes) mais aussi en sappuyant sur les associations, les syndicats et mettant en place des actions de tutorat et des lieux découte
Lorganisation de ces CODAC diffère dun département à lautre : là une cellule permanente est créée, ici on sintéresse particulièrement à laccueil par les services publics et au logement, ailleurs un numéro vert sera mis à disposition, ailleurs encore laccès aux droits et à la santé fera lobjet dun groupe de travail. Il nen reste pas moins que la préoccupation majeure demeure laccès égal à lemploi et les chiffres récemment publiés par la Commission nationale consultative des droits de lhomme prouvent quil y a effectivement urgence : ainsi, en 1997, à qualification égale, 42 % des jeunes âgés de 22 à 29 ans dont les deux parents étaient nés en Algérie, navaient pas de travail, contre 11 % pour les jeunes dits « de souche » Les dispositifs mis en place pour que disparaissent les délits de faciès, de nom ou dadresse ne doivent pas pour autant sapparenter à la « discrimination positive » réclamée par certaines associations et pratiquée dans certains pays. Pas de conditions particulières donc, ni de politique des quotas mais, suivant lexpression de monsieur Zeribi, conseiller technique au cabinet du ministre de lIntérieur : « La reconnaissance de la compétence et du mérite ». À la charge aussi des CODAC de souligner les initiatives et les réussites dans les quartiers traditionnellement stigmatisés et dencourager et favoriser lexercice des devoirs du citoyen, à commencer par celui de voter
Lenjeu est de taille puisque sur cent enfants, dix-sept sont nés au moins dun parent étranger ; les CODAC sadressent tout particulièrement à eux et, souligne la note ministérielle : « Le modèle français de citoyenneté fondé sur légalité des droits et des devoirs devra, dans les années à venir, relever le défi que constituent dès aujourdhui les risques de dérives communautaristes et de ghettoïsation de nos cités.
Mireille Roques