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Commençons par planter le décor. La Martinique, ses 28°-30 ° tout au long de lannée, son eau à 25°, même en plein mois de janvier, ses cocotiers, ses plages de sable blond (ou noir sur les terres volcaniques). Pourtant, derrière limage de lexotisme, se cache une réalité bien différente, faite de développement économique bloqué, de chômage et de toxicomanie.
La France est présente dans la région depuis 1636, date à laquelle elle colonise la Martinique et va la peupler desclaves déportés de leur Afrique natale. Cette main duvre servile permit aux grands propriétaires terriens de senrichir. Indemnisés largement par lÉtat après labolition de lesclavage en 1848, les békés (appelés ainsi pour être souvent aperçus dans les ports à surveiller lexpédition ou la réception des marchandises : « blancs des quais ») dominent encore toute la vie économique de lîle. Les maîtres des grands domaines profitent grassement des subventions accordées par ladministration qui rachète leur récolte de bananes à un tarif garanti. Ils prospèrent et vivent comme une véritable caste. Le système des latifundias quils perpétuent est fondé sur la monoculture : canne à sucre autrefois, bananes aujourdhui. La majorité des terres étant consacrées à cette exploitation, lîle natteint pas lautosuffisance en cultures vivrières. La Martinique doit importer 90 % des fruits, des légumes, de la viande et du poisson quelle consomme (les mêmes puissances financières qui possèdent les grandes propriétés senrichissant au passage dans le commerce !). Résultat : une économie basée sur la seule agriculture des grands propriétaires et sur le tourisme. Le statut de département accordé au lendemain de la guerre a permis de faire croître la fonction publique qui est passée de 5.515 fonctionnaires en 1954 à 18.673 en 1967. Pour le reste, le taux de chômage est le double quen métropole. Conséquence : absence de perspectives, avenir bouché, démobilisation, marginalisation, exode vers la métropole. On a là les ingrédients dune dérive potentielle faite de désespoir et dévasion vers des paradis artificiels.
Cest dans ce contexte socio-économique que sest développée une forme particulière et tardive de toxicomanie. Alors même que lAmérique centrale et certaines îles des Caraïbes servaient de porte-avions au trafic en provenance des pays producteurs (Pérou, Colombie, Bolivie ) vers le marché nord-américain, la Martinique est restée à lécart. La seule consommation plus ou moins traditionnelle et complètement banalisée se limitait alors à lherbe de Marijuana et ce, sous limpulsion du mouvement Rastafari particulièrement développé en Jamaïque relativement proche. Ce mouvement non-violent inspire nombre de noirs des Caraïbes. Cest une mystique qui mêle la Bible et lhistoire de lexode des esclaves avec lancien roi dEthiopie (le Négus Hailé Sélassié) érigé au rang de prophète. La musique est affublée dun pouvoir pacificateur, limportant étant la recherche de lextase. On reconnaît facilement la communauté rasta : rejet du travail, adeptes du Sound-système (gros magnétophone portatif) port de dreadlocks (tresses enduites de pâte de cactus ou de cacao), au regard et au sourire constamment béat. Ils sont plutôt sympathiques et pas méchants, même si leur ambition de vie semble un peu limitée. « Lherbe nest pas grave, ce nest pas une drogue » est le sentiment général qui a longtemps prévalu tant au sein de la population que des autorités sanitaires et administratives, et qui na pas vraiment disparu. Cest à partir de 1985 que les choses changent avec lapparition du crack en provenance du continent américain. Là cest une autre affaire. Des comportements violents et délictueux apparaissent : vols à larraché dans les rues, vols au sein des familles, constitution de ghettos de vendeurs et de consommateurs, de quartiers où il est recommandé de ne pas traîner le soir (dont La Savane, un parc en plein centre de Fort de France, la préfecture). Il y a peu dhéroïne ou de cocaïne. Quant à lépidémie de SIDA, elle est provoquée non par la pratique de lintraveineuse, mais par le développement dune prostitution nécessaire au consommateur pour se procurer son caillou.
Contrairement à ce qui est plus ou moins colporté, le crack [1] ne provoque ni le coup de foudre fulgurant, ni la dépendance physique inéluctable dès la première prise. En outre, il existe un usage récréatif du produit, certains usagers semblant maîtriser depuis plusieurs années leur consommation.
En Martinique, il est consommé de deux façons différentes qui impliquent chacune des conséquences spécifiques. Il peut tout dabord être fumé sous forme de cigarette roulée avec un mélange de tabac ou dherbe de cannabis. Ce mélange provoque alors une euphorie, un bien-être, une plus grande confiance en soi et une impression de plus grande efficience tant physique que mentale. La sensation de fatigue et de faim sestompe, les plaisirs normaux sintensifient et les sens sont hyperstimulés. Leffet désinhibiteur facilite les relations sociales.
Sil est brûlé dans une pipe à eau, un coude de cuivre ou une boite de coca vide, le crack provoque un flash aussi intense que lhéroïne ou la cocaïne injectée en intraveineuse. Cela produit une sensation de plaisir intense mais fugace, de lordre de quelques dixièmes de secondes accompagnée dun sentiment de toute-puissance, dinvulnérabilité mégalomaniaque et de délire de persécution paranoïaque. Sil ny a pas daccoutumance physique, la prise du produit provoque deux types de dépendances psychiques.
Cest dabord une dépendance à cycle court qui sidentifie à un comportement compulsif (du type de la boulimie). Toute léconomie psychique du sujet est axée vers un seul but : renouveler la prise. Les conséquences à court et moyen termes, la fatigue, la faim, la soif disparaissent jusquà ce que les impératifs financiers, lépuisement des effets du produit ou la montée de lanxiété et de la souffrance posent des limites. Lhyperexcitation, lépuisement et langoisse qui sensuivent induisent alors irritabilité, agressivité et instabilité de lhumeur source de violence. Dans le traitement de la toxicomanie, cette violence est un problème de type nouveau, inconnu en Europe qui nécessite une prise en charge originale à inventer.
Mais la dépendance psychique saffirme aussi sur un cycle long, alors que lusager croit être débarrassé du produit. Ce nest pas parce quil nen ressent pas le besoin dans un premier temps, que le désir ne va pas revenir irrépressible et envahissant, le pousser vers les lieux du deal. Là, la prise en charge thérapeutique est plus identifiable, se rapprochant du traitement des alcooliques et des héroïnomanes.
Cest en 1986 que lAssociation départementale pour la santé mentale crée « lUnité découte pour jeunes en détresse » (UEJD) [2] qui deviendra quelques années plus tard « pour Toxicomanes et familles en détresse ». Dans un premier temps cette unité va devoir se battre pour convaincre les pouvoirs et lopinion publique des dangers et surtout de la réalité de la toxicomanie qui est en train de sinstaller. En 1988, lassociation reçoit 69 toxicomanes. Quatre ans plus tard, en 1992, ce nombre a triplé pour arriver à 384 en 1994. Les statistiques réalisées à partir du public accueilli viennent confirmer lanalyse du processus qui est en train de se dérouler : 40 % des consultants sont consommateurs de crack, 30 % de cannabis, 18 % dalcool et 5 % seulement dhéroïne, 94 % de lensemble déclarant navoir jamais pratiqué dintraveineuse. Le crack reste laffaire des plus de 30 ans, les plus jeunes se limitant au cannabis.
Dès lors, cest la mobilisation générale qui se déploie : radios libres, télévisions proposent émissions dinformation et débats, de grandes actions médiatiques sont organisées pour sensibiliser le public. Cinq autres lieux de consultation ouvrent sur lîle permettant de désengorger lUEJD qui déploie néanmoins son action tout azimut : consultation psychiatrique, suivi psychologique, aide à la prise de distance à légard du produit, consultation familiale, prise en charge sociale et éducative, aide à la réinsertion, formation des acteurs sociaux en contact avec les populations à risque, information-débats dans les collèges, action de recherche, organisation dun colloque régional incluant les autres îles (Assises Carïbéennes de la Toxicomanie tenues les 15, 16 et 17 octobre 1996). Le dynamisme de cette équipe pluridisciplinaire de neuf personnes est pour le moins impressionnant, sans compter la gageure quelle réussit à tenir en réunissant les techniques dintervention psychanalytique, systémique et comportementaliste dans le cadre du même service ! Douze ans de combat nont malheureusement pas permis de vaincre la toxicomanie. Laction a néanmoins permis une prise de conscience et la mise en place doutils pertinents. Dans les Caraïbes comme en Métropole, le combat qui reste à mener, cest bien sûr de redonner à chacun lespoir de pouvoir construire son avenir avec une activité, des revenus et des conditions de vie auxquels tout citoyen peut aspirer.
La Martinique ce sont bien sûr, les mornes éternellement coiffés de nuages et les eaux turquoises, le ti-punch et le carnaval. Mais, cette couleur locale si agréable pour le visiteur ne doit pas pour autant laveugler. Cest aussi un peuple qui a envie de vivre et une entité qui a besoin dévoluer en sortant des chemins du seul tourisme et de la banane.
Jacques Trémintin
[1] Paragraphe rédigé à partir de lintervention du docteur Bruno Rémy, psychiatre à lUEJD aux Assises Carïbéennes de la Toxicomanie tenue les 15, 16 et 17 octobre 1996.
[2] UEJD - rue Carlos Finlay, ex-hôpital civil 97200 Fort-de-France. Tél. 05 96 60 23 52 Fax 05 96 70 48 93