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Alcool et tabac = 100 000 morts, cannabis = 0...Toxicomanie : pourquoi deux poids deux mesures ?Certes, la cocaïne, lhéroïne et lopium sont des produits qui peuvent tuer. Mais les amphétamines, les médicaments anxiolytiques, les hallucinogènes, lalcool et le tabac sont encore plus dangereux. Et pourtant le commerce et lusage des premiers sont rigoureusement interdits et sévèrement réprimés, alors que les seconds sont en vente libre et se consomment librement. Comment se fait-il que des drogues soient formellement illicites et dautres tout à fait légales ? Cette question dérangeante se pose de plus en plus, au point quon est peut-être, enfin, sur le point de changer de logique. Explications |
Émanant depuis quelque temps dhorizons divers, de nouvelles orientations en matière de stupéfiants sont préconisées : des professionnels de la toxicomanie, dont Claude Olivenstein, avaient publiquement souhaité, en décembre 1997, la révision de la loi de 70 et la dépénalisation de lusage de tous les stupéfiants. Six mois plus tard, le rapport dexperts dirigés par le professeur Roques, classant les substances en trois groupes, estimait que lalcool était une drogue aussi dangereuse que lhéroïne ou la cocaïne : à linstar des drogues dures, il entraînerait « une très forte dépendance physique, une très forte dépendance psychique, une forte neurotoxicité » et présenterait, en outre, une forte dangerosité sociale. Au mois de novembre dernier, un hebdomadaire scientifique de référence, The Lancet, écrivait : « Il serait raisonnable de juger que le cannabis constitue moins une menace pour la santé que lalcool et le tabac » Même lépiscopat français, dans un document intitulé Problèmes dalcool, Église et société publié en mars dernier, estimait que « lalcool consommé longtemps et à fortes doses est un toxique notoirement plus dangereux que le cannabis, numériquement plus destructeur que lhéroïne et plus lourd de conséquences que le tabac » [1].
En juillet 98, le Premier ministre demandait à la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt) [2] de « traiter la question de la lutte contre labus de produits licites, tels par exemple que lalcool, le tabac, les médicaments psychotropes ». Dans une note détape de Nicole Maestracci, présidente de la mission interministérielle, était ainsi recommandé, en fin dannée dernière, le rapprochement des structures de soins destinés aux « consommateurs abusifs dalcool » avec celles destinées aux toxicomanes.
Dans le même élan, la troisième Semaine européenne de prévention des toxicomanies voyait la même Mildt prendre une orientation nouvelle et estimer, par rapport au cannabis en tout cas, que labstinence ne peut plus être le seul objectif de prévention, vu que « 28,5 % des jeunes de 15 à 19 ans (l)ont déjà expérimenté, dont la moitié plus de dix fois ».
Faisant le constat que son réseau accueille de plus en plus fréquemment des « usagers de substances psycho-actives licites et illicites, ainsi que de produits de substitution », la Fédération nationale des associations daccueil et de réadaptation sociale (Fnars) se prononçait globalement, pour sa part, pendant lété 98, pour une révision de la législation du 31 décembre 1970 « dans un sens moins répressif » ; estimant nécessaire la « dépénalisation du simple usage, cest-à-dire sans revente et sans nuisance à autrui ». Elle proposait toutefois daccompagner celle-ci dun large débat national sur les causes, la prévention, linformation, léducation, « prenant en compte la diversité des usages, et des effets des produits illicites, mais aussi licites (alcool, tabac, médicaments ).
Il y a quelques semaines, la tête de liste des Verts, Daniel Cohn-Bendit, soulignait la nécessité de débats sur la drogue durant la campagne des Européennes, et se prononçait pour une autre législation que celle, « inappliquée et inapplicable, donc mauvaise », qui perpétue un régime de prohibition ; il préconisait d « instrumentaliser les expériences européennes, dont certaines, comme en Allemagne, en Italie, ou encore en Suisse, montrent quil y a une réduction des dangers lorsquil y a une politique en place », au lieu dune simple interdiction comme cest le cas en France.
Une nouvelle politique de lutte contre les toxicomanies était proposée en début de cette année par la Mildt, qui prend en compte « lensemble des conduites addictives, quel que soit le statut juridique du produit » ; trois groupes sont donc distingués, en fonction de leur dangerosité : viennent en premier lieu la cocaïne et lhéroïne, les opiacées et lalcool ; les amphétamines, médicaments anxiolytiques, les hallucinogènes et le tabac arrivent en deuxième position ; enfin, classé « en retrait » dans un troisième groupe, le cannabis.
Le peu de réponses sociales et thérapeutiques apportées aux personnes dépendantes de lalcool et du tabac sont dénoncées dans ce même rapport ; sont dénombrés, moins de deux cents centres dhygiène alimentaire et dalcoologie (récemment transformés en centres de cure ambulatoire en alcoologie) certains départements en étant totalement dépourvus [3], alors que deux millions de personnes sont concernées par ce problème, qui provoquerait annuellement quarante mille morts, sans compter les accidents de la route, dont un tiers est imputable à lalcool.
Le 23 février dernier, dailleurs, le rapport annuel de lOrgane international de contrôle des stupéfiants (OICS) dénonçait, lui aussi, labus de drogues légales, en pointant le fait que les Européens certains pays voient jusquà 10 % de leur population concernée par le phénomène détiennent le triste record de « premiers consommateurs mondiaux de tranquillisants ». Six mois plus tôt, un autre rapport, de lObservatoire national des prescriptions et consommations de médicaments soulignait que la France vient en tête de la consommation dantidépresseurs, avec une vente de médicaments psychotropes en augmentation de 7 % entre 1991 et 1997.
Soixante mille décès prématurés par an, enfin, seraient directement imputables au tabagisme ; en octobre 1998, le Haut comité de la santé publique, lui, sétait alarmé des carences de prévention dans un bilan de « la santé en France, 1994-1998 », qui avait fait dire à Bernard Kouchner, ministre de la Santé, quil « existe en France un refus absolu de la vérité sur le tabac » Fin avril dernier, lOrganisation mondiale de la santé (OMS) préconisait même de ne délivrer le tabac que sur ordonnance
Le cannabis, lui, ne tue pas, et il est donc temps de considérer lalcoolisme et le tabagisme pour ce quils sont, à savoir deux véritables fléaux.
La mission interministérielle préconise encore, en matière de toxicomanie, une politique « déterminée » de réduction des risques « en allant à la rencontre des usagers de drogues les plus désinsérés », daméliorer la prise en charge de la toxicomanie en milieu pénitentiaire, de développer de nouveaux savoir-faire en regard des nouvelles habitudes de polyconsommation, de créer davantage de lieux de consultation et de soins pour les adolescents.
Au sujet du cannabis, il est demandé de ne plus incarcérer pour simple usage, et de « réserver les poursuites au cas où la consommation est source de dangers soit pour lusager lui-même, soit pour son environnement ». Ce que certains considèrent comme un premier pas vers la dépénalisation de la consommation de certains stupéfiants
Les considérations concernant lalcool ont fait mouche et des résistances, évidemment, sont apparues : une pétition nationale remise le 19 avril au premier ministre, signée par quelques milliers de personnes dont quelques grands noms de la gastronomie, refusait cet « amalgame » entre alcool et drogue ; pourtant, le rapport rendu au gouvernement le 17 mars dernier par les professeurs Parquet et Reynaud avait dessiné les contours précis dune situation extrêmement préoccupante en France : il y est précisé que 15,9 % des hommes et 5,1 % des femmes de plus de dix-huit ans ont une consommation excessive dalcool, que celle-ci se répand de manière alarmante chez les jeunes 80 % des jeunes Français de 18 ans disent boire régulièrement , quelle est responsable de très nombreuses violences y compris familiales et daccidents (domestiques, du travail, etc.). Le Haut comité de la santé publique sest donné pour objectif de ramener la consommation moyenne de boissons alcoolisées, pour lan 2000, à 11,3 litres par personne de plus de quinze ans : les derniers chiffres connus, datent de 1996 et font apparaître une consommation par personne de 15,6 litres
« Tabagisme, alcoolisme, suicide, insécurité routière expliquent en grande partie la surmortalité en France », rappelait Bernard Kouchner il y a six mois. « La prévention primaire stricte vise à éviter la première rencontre avec un produit illicite », résume la dernière lettre dinformation du Crips [4]. « Suffit-elle ou faut-il lélargir quand on sait quenviron un jeune sur trois prend ou a pris une drogue (du cannabis dans 90 % des cas). La prévention secondaire vise, elle, à prévenir le passage de lusage à labus. On admet alors quun usage modéré nest pas nécessairement toxique ni quil entraîne automatiquement une dépendance. Mais, dès la première consommation de drogue illicite, il y a délit » Il est probablement grand temps de changer de logique, et davoir un autre regard, moins complaisant, sur les drogues légales, donc délargir officiellement le champ de compétence de la Mildt [lire linterview de Nicole Maestracci] jusquà celles-ci.
Joël Plantet
[1] Problèmes dalcool, Église et société, avec des témoignages de médecins, de parents, de malades, dexperts, éditions Centurion, Cerf et Fleurus-Mame, 201 p., 95 F.
[2] MILDT - 7-11, place des Cinq-martyrs-du-Lycée-Buffon - 75506 Paris cedex 15
[3] À lire Lhomme alcoolique, de J-P. Descombey, éd. Odile Jacob, 1998, 174 p., 120 F, dans lequel on trouvera les coordonnées des associations de soutien.
[4] Centre régional dinformation et de prévention du sida - 192, rue Lecourbe - 75015 Paris. Tél. 01 53 68 88 88.