Numéro 491, 17 juin 1999

Alcool et tabac = 100 000 morts, cannabis = 0...

Toxicomanie : pourquoi deux poids deux mesures ?

Certes, la cocaïne, l’héroïne et l’opium sont des produits qui peuvent tuer. Mais les amphétamines, les médicaments anxiolytiques, les hallucinogènes, l’alcool et le tabac sont encore plus dangereux. Et pourtant le commerce et l’usage des premiers sont rigoureusement interdits et sévèrement réprimés, alors que les seconds sont en vente libre et se consomment librement. Comment se fait-il que des drogues soient formellement illicites et d’autres tout à fait légales ? Cette question dérangeante se pose de plus en plus, au point qu’on est peut-être, enfin, sur le point de changer de logique. Explications


Émanant depuis quelque temps d’horizons divers, de nouvelles orientations en matière de stupéfiants sont préconisées : des professionnels de la toxicomanie, dont Claude Olivenstein, avaient publiquement souhaité, en décembre 1997, la révision de la loi de 70 et la dépénalisation de l’usage de tous les stupéfiants. Six mois plus tard, le rapport d’experts dirigés par le professeur Roques, classant les substances en trois groupes, estimait que l’alcool était une drogue aussi dangereuse que l’héroïne ou la cocaïne : à l’instar des drogues dures, il entraînerait « une très forte dépendance physique, une très forte dépendance psychique, une forte neurotoxicité » et présenterait, en outre, une forte dangerosité sociale. Au mois de novembre dernier, un hebdomadaire scientifique de référence, The Lancet, écrivait : « Il serait raisonnable de juger que le cannabis constitue moins une menace pour la santé que l’alcool et le tabac »… Même l’épiscopat français, dans un document intitulé Problèmes d’alcool, Église et société publié en mars dernier, estimait que « l’alcool consommé longtemps et à fortes doses est un toxique notoirement plus dangereux que le cannabis, numériquement plus destructeur que l’héroïne et plus lourd de conséquences que le tabac »… [1].

En juillet 98, le Premier ministre demandait à la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie (Mildt) [2] de « traiter la question de la lutte contre l’abus de produits licites, tels par exemple que l’alcool, le tabac, les médicaments psychotropes ». Dans une note d’étape de Nicole Maestracci, présidente de la mission interministérielle, était ainsi recommandé, en fin d’année dernière, le rapprochement des structures de soins destinés aux « consommateurs abusifs d’alcool » avec celles destinées aux toxicomanes.

Dans le même élan, la troisième Semaine européenne de prévention des toxicomanies voyait la même Mildt prendre une orientation nouvelle et estimer, par rapport au cannabis en tout cas, que l’abstinence ne peut plus être le seul objectif de prévention, vu que « 28,5 % des jeunes de 15 à 19 ans (l’)ont déjà expérimenté, dont la moitié plus de dix fois ».

Faisant le constat que son réseau accueille de plus en plus fréquemment des « usagers de substances psycho-actives licites et illicites, ainsi que de produits de substitution », la Fédération nationale des associations d’accueil et de réadaptation sociale (Fnars) se prononçait globalement, pour sa part, pendant l’été 98, pour une révision de la législation du 31 décembre 1970 « dans un sens moins répressif » ; estimant nécessaire la « dépénalisation du simple usage, c’est-à-dire sans revente et sans nuisance à autrui ». Elle proposait toutefois d’accompagner celle-ci d’un large débat national sur les causes, la prévention, l’information, l’éducation, « prenant en compte la diversité des usages, et des effets des produits illicites, mais aussi licites (alcool, tabac, médicaments…).

Il y a quelques semaines, la tête de liste des Verts, Daniel Cohn-Bendit, soulignait la nécessité de débats sur la drogue durant la campagne des Européennes, et se prononçait pour une autre législation que celle, « inappliquée et inapplicable, donc mauvaise », qui perpétue un régime de prohibition ; il préconisait d’ « instrumentaliser les expériences européennes, dont certaines, comme en Allemagne, en Italie, ou encore en Suisse, montrent qu’il y a une réduction des dangers lorsqu’il y a une politique en place », au lieu d’une simple interdiction comme c’est le cas en France.

Une nouvelle politique de lutte contre les toxicomanies était proposée en début de cette année par la Mildt, qui prend en compte « l’ensemble des conduites addictives, quel que soit le statut juridique du produit » ; trois groupes sont donc distingués, en fonction de leur dangerosité : viennent en premier lieu la cocaïne et l’héroïne, les opiacées… et l’alcool ; les amphétamines, médicaments anxiolytiques, les hallucinogènes et… le tabac arrivent en deuxième position ; enfin, classé « en retrait » dans un troisième groupe, le cannabis.

Le peu de réponses sociales et thérapeutiques apportées aux personnes dépendantes de l’alcool et du tabac sont dénoncées dans ce même rapport ; sont dénombrés, moins de deux cents centres d’hygiène alimentaire et d’alcoologie (récemment transformés en centres de cure ambulatoire en alcoologie) certains départements en étant totalement dépourvus [3], alors que deux millions de personnes sont concernées par ce problème, qui provoquerait annuellement quarante mille morts, sans compter les accidents de la route, dont un tiers est imputable à l’alcool.

Le 23 février dernier, d’ailleurs, le rapport annuel de l’Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS) dénonçait, lui aussi, l’abus de drogues légales, en pointant le fait que les Européens — certains pays voient jusqu’à 10 % de leur population concernée par le phénomène… — détiennent le triste record de « premiers consommateurs mondiaux de tranquillisants ». Six mois plus tôt, un autre rapport, de l’Observatoire national des prescriptions et consommations de médicaments soulignait que la France vient en tête de la consommation d’antidépresseurs, avec une vente de médicaments psychotropes en augmentation de 7 % entre 1991 et 1997.

Soixante mille décès prématurés par an, enfin, seraient directement imputables au tabagisme ; en octobre 1998, le Haut comité de la santé publique, lui, s’était alarmé des carences de prévention dans un bilan de « la santé en France, 1994-1998 », qui avait fait dire à Bernard Kouchner, ministre de la Santé, qu’il « existe en France un refus absolu de la vérité sur le tabac »… Fin avril dernier, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) préconisait même de ne délivrer le tabac que sur ordonnance…

Le cannabis, lui, ne tue pas, et il est donc temps de considérer l’alcoolisme et le tabagisme pour ce qu’ils sont, à savoir deux véritables fléaux.

La mission interministérielle préconise encore, en matière de toxicomanie, une politique « déterminée » de réduction des risques « en allant à la rencontre des usagers de drogues les plus désinsérés », d’améliorer la prise en charge de la toxicomanie en milieu pénitentiaire, de développer de nouveaux savoir-faire en regard des nouvelles habitudes de polyconsommation, de créer davantage de lieux de consultation et de soins pour les adolescents.

Au sujet du cannabis, il est demandé de ne plus incarcérer pour simple usage, et de « réserver les poursuites au cas où la consommation est source de dangers soit pour l’usager lui-même, soit pour son environnement ». Ce que certains considèrent comme un premier pas vers la dépénalisation de la consommation de certains stupéfiants…

Les considérations concernant l’alcool ont fait mouche et des résistances, évidemment, sont apparues : une pétition nationale remise le 19 avril au premier ministre, signée par quelques milliers de personnes dont quelques grands noms de la gastronomie, refusait cet « amalgame » entre alcool et drogue ; pourtant, le rapport rendu au gouvernement le 17 mars dernier par les professeurs Parquet et Reynaud avait dessiné les contours précis d’une situation extrêmement préoccupante en France : il y est précisé que 15,9 % des hommes et 5,1 % des femmes de plus de dix-huit ans ont une consommation excessive d’alcool, que celle-ci se répand de manière alarmante chez les jeunes — 80 % des jeunes Français de 18 ans disent boire régulièrement… —, qu’elle est responsable de très nombreuses violences — y compris familiales — et d’accidents (domestiques, du travail, etc.). Le Haut comité de la santé publique s’est donné pour objectif de ramener la consommation moyenne de boissons alcoolisées, pour l’an 2000, à 11,3 litres par personne de plus de quinze ans : les derniers chiffres connus, datent de 1996 et font apparaître une consommation par personne de 15,6 litres…

« Tabagisme, alcoolisme, suicide, insécurité routière expliquent en grande partie la surmortalité en France », rappelait Bernard Kouchner il y a six mois. « La prévention primaire stricte vise à éviter la première rencontre avec un produit illicite », résume la dernière lettre d’information du Crips [4]. « Suffit-elle ou faut-il l’élargir quand on sait qu’environ un jeune sur trois prend ou a pris une drogue (du cannabis dans 90 % des cas). La prévention secondaire vise, elle, à prévenir le passage de l’usage à l’abus. On admet alors qu’un usage modéré n’est pas nécessairement toxique ni qu’il entraîne automatiquement une dépendance. Mais, dès la première consommation de drogue illicite, il y a délit »… Il est probablement grand temps de changer de logique, et d’avoir un autre regard, moins complaisant, sur les drogues légales, donc d’élargir officiellement le champ de compétence de la Mildt [lire l’interview de Nicole Maestracci] jusqu’à celles-ci.

Joël Plantet

[1] Problèmes d’alcool, Église et société, avec des témoignages de médecins, de parents, de malades, d’experts, éditions Centurion, Cerf et Fleurus-Mame, 201 p., 95 F.

[2] MILDT - 7-11, place des Cinq-martyrs-du-Lycée-Buffon - 75506 Paris cedex 15

[3] À lire L’homme alcoolique, de J-P. Descombey, éd. Odile Jacob, 1998, 174 p., 120 F, dans lequel on trouvera les coordonnées des associations de soutien.

[4] Centre régional d’information et de prévention du sida - 192, rue Lecourbe - 75015 Paris. Tél. 01 53 68 88 88.


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