Numéro 490, 10 juin 1999

Il y a urgence à créer des structures de soins et d’accueil adaptées pour les autistes


Il est 17h30 en ce dimanche de printemps et déjà le soleil bascule derrière les murs du pavillon Clérembault et plonge dans la demie ombre le jardin fermé qui lui est attenant. Dans son architecture et son organisation, cet hôpital psychiatrique de la banlieue lyonnaise est semblable à de nombreux autres construits au cours du siècle dernier. Une jeune femme revient de la haie grillagée d’où elle a accompagné du regard son visiteur d’un jour, son « futur mari » disait-elle, tout à l’heure, à qui voulait l’entendre. Elle marche en parlant à haute voix et en serrant les poings. Son visage est joli et pas encore rongé par les symptômes ou les effets médicamenteux de la dépression. Sous son chemisier elle a les seins nus et le vêtement ne voile ni le galbe parfait ni la pointe des seins. Ce détail n’échappe pas au visiteur et encore moins à un jeune adulte schizophrène qui traverse le pré à grand pas, le regard furtif allant de gauche et de droite pour revenir se fixer sur la belle. Dans un coin du jardin, une dame d’un certain âge, indifférente à tout ce mouvement, parce que concentrée sur ses gestes, masse les épaules d’un jeune adulte assis devant elle. Son fils sans doute. De temps à autre, il se lève, les doigts noués et pliés jusqu’à la douleur, les yeux retournés vers l’intérieur, presque noirs dans leurs orbites, le regard vide et muet. Il est autiste.

Ainsi dans ce jardin, qui tient moins de l’Éden que de la Cour des Miracles, se trouvent mêlés des malades atteints de schizophrénie, de dépression ou d’autisme, dans une indifférenciation des causes et des niveaux de pathologie qui caractérisait déjà la psychiatrie du temps où l’asile collectait, pêle-mêle, tous les laissés pour compte de la société. Les malades ne sont pas réunis en vertu d’un ordre médical établi à partir d’une classification de leurs symptômes, mais en raison du hasard qui les fait être domiciliés sur un même secteur géographique. La sectorisation est aveugle face à la souffrance ; la seule limite préventive est la mise à l’écart, dans un pavillon spécifique, des malades trop violents. Cette coexistence des différences est loin d’être la panacée. Le fait est qu’elle conduit même au drame. C’est ainsi que, le 19 avril 1999 au Centre hospitalier spécialisé de St Égrève près de Grenoble, Caroline, une jeune autiste, a été violée par un autre patient. Celui-ci a profité d’un « relevé de consignes » du personnel pour commettre son acte qui, ailleurs, serait qualifié de crime. Le défaut de surveillance est donc incriminé, sans que pour autant puisse être invoqué le manque de moyen ou de personnel. La direction de l’hôpital a donc demandé un rapport à ses services. La maman de Caroline, quant à elle, a déposé plainte. Et l’association Autisme Vies, qui dans l’Isère réunit les familles et amis de personnes autistes, se porte partie civile (1). Non par esprit de vengeance, précise aussitôt Evelyne Dumas, présidente de l’Association, mais pour sortir les faits du silence et obtenir les moyens de l’application de la loi de 1996 qui reconnaît l’autisme comme un handicap et non plus seulement comme une maladie mentale. Il est vrai qu’à l’image de Jean-Paul Corlin, père d’un jeune enfant autiste et qui a informé Lien Social des faits évoqués ci-dessus, l’inquiétude est grande chez les parents qui craignent pour leurs enfants (2). Et avec juste raison, semble-t-il ! L’Association nationale Autisme France s’est engagée dans une enquête qui vise à recueillir et à recenser tous les témoignages de violence auprès des familles (3). Car, par crainte ou par lassitude, celles-ci ont spontanément tendance à taire les incidents dont sont victimes leurs enfants.

En conclusion, pour ce qui concerne la perception de l’autisme, son origine et les méthodes de prise en charge, les mentalités et les points de vue se transforment, c’est certain. Mais trop lentement encore au goût des principaux intéressés. En matière de diagnostic du handicap et de l’accueil spécialisé des personnes autistes, la France a accumulé un retard d’une quinzaine d’années sur ses principaux voisins européens, la Belgique et le Luxembourg notamment. Il y a en Belgique une centaine de classes scolaires intégrées pour les enfants autistes contre une vingtaine répertoriées en France. Il y a donc urgence à créer des structures de soins et d’accueil adaptées mais, si l’État s’est fermement engagé sur ce dossier, les inévitables parties de bras de fer avec les collectivités territoriales et les associations ne vont pas manquer de surgir. Pour l’heure les parents sont fortement mis à contribution. Ainsi, dans l’Isère, l’ouverture d’un « atelier de soutien éducatif » a été rendue possible grâce à une contribution des familles se montant à 35 francs de l’heure. Le complément est versé par le Conseil général, mais à titre temporaire seulement. Le fait est que cette structure pourrait être fermée au 31 juillet, faute de financement. Hasard de l’actualité, la Ville de Grenoble qui se sent concernée elle aussi par ce problème, organise du 4 au 8 octobre 1999 en partenariat avec France Télécom, Les Journées de l’autisme. Catherine Milcent, psychiatre et chef de service de l’hôpital Charcot, dont les travaux sur l’autisme font autorité, tentera d’éclairer la situation, si nécessaire, et de la faire avancer, si possible.

Ph. Gaberan

(1) Autisme Vies, 571 rue Léo Lagrange, 38920 Crôle, tel : 04 76 92 05 15

(2) Rebonds Lien Social n°486-487

(3) Autisme France, 182 avenue des Jasmins, 06250 Mougins, tel : 04 93 46 00 48


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