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Autisme : le mystère reste entierCertes des progrès ont été faits depuis 50 ans que cette psychose a été identifiée. Mais cest surtout pour constater quon sait... quon ne sait pas. État des lieux et perspectives sur une maladie qui concerne un cas sur 2 000 naissances |
Eric a été dès sa naissance un bébé très tonique. Toujours agité, il ne supportait guère dêtre pris dans les bras de ladulte. Il se raidissait alors en sarc-boutant. Ses premiers pas, il les a très vite transformés en une démarche des plus curieuses : il courait plus quil ne marchait, le buste en avant, sur la pointe des pieds en agitant ses bras. Il lui arrivait de tourner sur lui-même pendant de longues minutes sans apparemment souffrir de vertige. Des heures entières, il restait concentré sur une petite voiture dont il faisait inlassablement tourner les roues. Il lui arrivait en outre fréquemment de faire des colères, quand ses peluches nétaient pas disposées sur son lit dans lordre immuable quil leur avait attribué. Il est difficile dentrer en relation avec Eric. Le contact oculaire est bref. Lenfant donne limpression de voir au travers de son interlocuteur un peu comme si celui-ci était transparent. Bien sûr, les parents ont consulté : pédiatre, psychiatre et psychologue se sont montrés très inquiets dans leur diagnostic. Psychose, trouble de la relation et des émotions le mot fatidique a été lâché : Eric présente tous les signes caractéristiques de lautisme. Lenfant répond en effet aux critères de cette maladie. Les symptômes sont apparus avant ses 30 mois. Ils se sont manifestés dans les domaines de la communication tant verbale que non-verbale, et ses relations sociales sont quasiment inexistantes. Enfin, tout changement provoque chez lui une angoisse que seules les stéréotypies arrivent à calmer.
Cest Léo Kanner, psychiatre de Boston qui le premier a identifié les caractéristiques de cette affection décrite comme une «inaptitude à établir des relations normales avec les personnes et à réagir normalement aux situations depuis le début de la vie» (M. Leboyer « Autisme infantile, faits et modèles », 1985). Touchant en priorité le sexe masculin (4 garçons pour 1 fille), à raison dun cas toutes les 2.000 naissances, cette maladie est irréversible (on ne connaît pas à ce jour de cas de guérison).
La première manifestation de lautisme touche les réponses sensorielles de lenfant qui vit dans un monde à part, dans lequel il assimile dune façon tout à fait inhabituelle les informations qui lui parviennent. Limpact du bruit, de la lumière ou de la chaleur est disproportionné. Cela peut provoquer tant une stimulation très intense quau contraire une absence de réactions. Le sujet ne réagira pas à une brûlure ou au froid de lhiver, quand le moindre chuchotement pourra équivaloir pour lui à une forte explosion. Seul un geste régulier obsessionnel et répété à linfini semble pouvoir alors le rassurer et le sécuriser. Puisquil narrive pas à décoder les perceptions qui lui parviennent et qui lui paraissent complètement incohérentes, il se crée des sensations quil peut contrôler. Pendant des heures, il va faire tomber le même objet, tortiller son doigt dans un trou du parquet ou encore actionner sans cesse les interrupteurs électriques.
Seconde caractéristique, tout aussi invalidante, lautiste ne parvient pas à établir des relations sociales, car il est incapable dattribuer des croyances ou des intentions à autrui. Sintégrer à la communauté humaine passe par laptitude à se représenter ce que les personnes de son entourage pensent, croient et désirent. Être privé de cette faculté provoque de grandes difficultés dans ses relations avec les autres. Il y a, en fait, absence de cette faculté innée et biologiquement programmée qui permet au petit dhomme dès les premiers mois de son existence, dinterpréter le monde qui lentoure. Les difficultés à lire sur les visages, à déceler les émotions, à comprendre les sentiments, à donner du sens aux gestes et comportements plongent alors le sujet dans une infinie angoisse. La rigidité cognitive et labsence de souplesse mentale rendent dès lors complexe toute communication et plus particulièrement celle qui est verbale ou trop abstraite.
Un certain nombre de films au premier rang desquels on trouve le fameux « Rain Man » où Dustin Hoffman campe un adulte autiste, ont popularisé auprès du grand public les caractéristiques de cette maladie. Un mythe en est né, celui dune intelligence hors du commun. Mémoire visuelle étonnante permettant de retrouver un itinéraire même très compliqué emprunté une seule fois, capacité à retenir des centaines dhoraires de train ou de ligne aérienne, jonglage impressionnant avec les dates ou avec les chiffres toutes ces prouesses ne doivent pourtant pas faire illusion. Troisième caractéristique de cette maladie, lenfant atteint du syndrome autistique présente un développement extrêmement déséquilibré. Sil peut montrer une avance remarquable dans un domaine, il peut tout aussi bien ne pas savoir lacer ses souliers. Mais la plupart des enfants autistes sont atteints de graves déficiences : compréhension très faible, agression ou automutilation comme seule mode de communication, retard moteur important, déglutition primaire, vision centrale inexistante Les mesures de quotient intellectuel obtenus à partir de tests non-verbaux dun échantillon représentatif denfant autistes ont pu démontrer que 40 % dentre eux ont des performances inférieures à 50, 30 % sont supérieurs à 70 et 5 % seulement dépassent les 80.
La recherche des causes de cette terrible maladie a fait lobjet de polémiques que la fin du siècle na pas contribué à éteindre complètement.
La première hypothèse induite par Léo Kanner lui-même a mis en accusation les parents, et plus particulièrement les mères, dêtre responsables des carences affectives de leur enfant à lorigine supposée de lautisme. Les études entreprises dès le début des années 50 sont venues infirmer cette thèse en démontrant que les profils des familles concernées recouvraient lensemble du prisme social (toutes classes, ethnies et caractéristiques psychosociales confondues). La recherche dans une seule et même direction a très vite été abandonnée. Il est apparu tout au contraire une multiplicité des causes possibles et une dynamique multifactorielle dans la tentative dexpliciter lorigine de lautisme. Lhypothèse psychogénétique qui a connu son heure de gloire avec lEcole orthogénique de Chicago dirigée par Bruno Bettelheim pendant plus de 30 ans, a été quasiment abandonnée (sauf en France). La revue Autisme Research Review International a ainsi procédé en 1988, à un sondage auprès de 800 familles denfants autistes. Pour 59 % dentre elles, aucun changement na été vraiment décelé après une psychothérapie, contre 35 % qui ont constaté une amélioration. Bien dautres voies sont explorées qui relèvent de la logique du biologique. Ainsi, de lhypothèse dune intoxication aux neurotoxiques liée soit à des champignons intestinaux, soit à des allergies alimentaires. Mais la plupart des travaux se centrent autour de la neuropsychologie qui situe lorigine de lautisme dans les anomalies postnatales du développement du cortex et de ses systèmes activateurs impliquant une dysharmonie du fonctionnement cérébral.
La France, pays où la psychanalyse est encore largement dominante chez les intervenants médico-sociaux, continue à privilégier la prise en charge psychothérapeutique qui sappuie sur la non-directivité et la logique analytique.
Partout ailleurs, ce qui lemporte, ce sont les méthodes dinspiration béhavioriste. Il sagit, en fait, de structurer lenvironnement de lenfant en sappuyant sur ses capacités et en cherchant à les développer. Pour illustrer cette démarche, on peut prendre lexemple du jeune autiste rencontrant des difficultés à enfiler sa chemise. Tous les aspects vont être abordés : mauvaise compréhension du message, difficultés à coordonner les mouvements des mains et des doigts ou à sorienter spatialement, confusion entre le devant et le derrière Un schéma unique dapprentissage va alors être conçu en collaboration avec les professionnels et la famille pour lui permettre dacquérir ce geste de la vie courante : chemise placée toujours au même endroit, ordres simples, accompagnement du placement des mains. Cest grâce à de tels exercices répétitifs, progressifs et inlassables que les mécanismes de socialisation seront intégrés. Tout autiste est capable dapprendre si lon sait trouver le chemin qui mène à sa progression, en respectant les périodes davancée, de maturation, de stagnation voire de régression sur un temps nécessairement long, mais qui mène à lautonomie personnelle, domestique, sociale et professionnelle. Ces moyens utilisés écorchent nos habitudes hexagonales très réticentes aux méthodes comportementalistes qui tentent daccroître les habiletés et éliminer les attitudes inappropriées par un système de récompenses. Les Anglo-Saxons qui ont depuis longtemps systématisé les évaluations des programmes quils mettent en place, affirment lefficacité des stimulations précoces intensives en sappuyant notamment sur une étude de 3 années effectuée à partir de deux groupes composés chacun de 19 jeunes autistes, lun expérimental bénéficiant de procédés béhavioristes, lautre, groupe témoin soumis à une méthodologie plus traditionnelle. Les résultats obtenus sont les suivants : dans le premier groupe neuf enfants ont rejoint une classe ordinaire, dix ont été intégrés à une classe pour jeunes aphasiques (qui rencontrent des problèmes de communication), deux seulement ont été admis dans une classe spécialisée pour jeunes autistes. Dans le second groupe aucun enfant na pu retrouver une scolarité normale, huit ont dû incorporer une classe pour jeunes aphasiques et dix une classe spécialisée pour jeunes autistes. Ce succès a été consolidé par la suite, les acquis étant préservés, y compris au moment de ladolescence de la population étudiée.
Loma Wing, spécialiste anglaise qui travaille depuis 30 ans sur lautisme distingue 3 destinées pour les adultes atteints de cette maladie. Soit ils se rabattent très vite sur une neutralité sociale (peu de relations aux autres), soit une interaction passive (absence dinitiative, soumission) ou encore une interaction active mais bizarre (occupations répétitives, routines verbales).
Première catégorie donc, celle quelle désigne comme les « distants », sont celles et ceux qui sisolent le plus du monde extérieur. Ils nutilisent que très peu la communication verbale. Sous camisole chimique, ils finissent leur vie en hôpital psychiatrique. Seconde catégorie, les « passifs » qui peuvent intégrer lactivité de groupes quand on les sollicite. Enfin, il y a les « actifs » qui ont toutefois du mal à assimiler les règles de vie qui gèrent la société. Leur naïveté ou leur rigidité leur font adopter un comportement bizarre les plaçant en marge des relations sociales.
Notre pays commence tout juste à répondre aux besoins des personnes souffrant du syndrome de lautisme. Le législateur a exprimé sa volonté de réagir. Mais, il y a loin de la coupe aux lèvres. Pourtant, des expériences exemplaires existent et peuvent servir de modèle tel le résultat spectaculaire obtenu dans lEtat de Caroline aux USA. Cela fait 20 ans que les enfants autistes y sont pris en charge dans de petites unités intégrées aux écoles publiques. Conséquence impressionnante, alors quen 1968, 95 % des adultes autistes étaient obligés de vivre en hôpital psychiatrique, aujourdhui, ils ne sont plus que 8 % !
Jacques Trémintin
Quoi de plus terrible et révoltant que linfanticide ? Le 21 février 1996, la Cour dAssise de lHérault a condamné Jeanne-Marie Préfault à cinq années de prison avec sursis pour avoir donné la mort à sa propre fille. Pourtant, ce meurtre, elle affirme lavoir commis par profond amour. Quand Sophie Préfault naît le 25 février 1971, le nourrisson donne toute satisfaction à sa famille. « Un bébé adorable, facile à vivre et toujours content » (p.15). Ce bonheur apparent va progressivement sassombrir et devenir un cauchemar. Avant son premier anniversaire, la petite fille change : ses difficultés à communiquer, sa turbulence, son agressivité en font un enfant difficile au point de rendre indispensable sa prise en charge dans des institutions spécialisées, qui sépuisent les unes après les autres. Ce nest quà lâge de 16 ans, que le diagnostic de lautisme tombe. Les parents ne comprennent pas cette annonce si tardive. « Il faut beaucoup de courage pour asséner cela aux parents » leur répondra un médecin. « À quoi cela aurait-il servi de vous le dire il y a quinze ans ? Cest une étiquette terrible, elle ne laisse aucune place à lespoir. Sil y avait une infime chance pour que votre Sophie sen sorte, il fallait absolument que vous portiez cet espoir Vous aviez besoin despérer et de croire pour aider Sophie comme vous lavez fait » rajoutera une psychanalyste (p.36). Les années qui suivent sont autant de succession de brèves périodes de rémission dans une litanie de rechutes extrêmement graves. Les crises sont particulièrement impressionnantes : « Nous la sentons plonger dans un monde de terreur et dangoisse, inatteignable de plus en plus. Nous sommes impuissantes, réduites à létat de spectatrices de lhorreur » (p.51) Seules des doses massives de neuroleptiques permettent de calmer quelque peu cette souffrance mais au prix de la transformation de la jeune fille en une poupée de chiffon, démantibulée, paralysée et hagarde. La famille, loin de se désinvestir, se centre sur Sophie, négligeant ses trois autres enfants. Elle refuse la perspective de lhôpital psychiatrique et de la camisole chimique réduisant son enfant à létat de déchet humain. Lespace clos de la voiture semble lui apporter quelque répit après les premiers moments de crise : « Elle passe par-dessus les sièges, prend à peine le temps de sasseoir à lavant puis repasse à larrière, revient à lavant, sort les cassettes, en choisit une avant de la jeter, puis une autre, vide la boite à gants, en jette le contenu sur le tapis de sol, le piétine en repassant derrière. » (p.60) Cest au cours dun de ces trajets, que cette mère posera son terrible geste. Léchec de la médecine, limpuissance des soignants, le désespoir de la famille, lextrême souffrance de Sophie peuvent-ils excuser un tel acte ? La justice a tranché, clémente. Mais elle renvoie à notre société la responsabilité de sa propre carence face à cette maladie, à ceux qui en souffrent et aux familles quelle laisse désemparées et découragées. Quant à cette mère, aussi libre soit-elle, elle restera prisonnière sa vie entière dun souvenir terrible : « Je lui parle. Je lui parle sans cesse. Je lui tiens la main. Je lui dis combien je laime. Je ne marrête pas de lui parler, de la caresser jusquà ce quelle séteigne doucement, vers midi, au bout dun champ de vigne. Alors je me couche sur elle et je pleure. » (p.226) JT
« Maman, pas l’hôpital » Jeanne-Marie Préfault, Robert Laffont, 1997.
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