Numéro 489, 3 juin 1999

Pourquoi il faut gagner très vite la guerre contre l’illettrisme

Mal lire et mal écrire provoquent aujourd’hui une véritable « insécurité linguistique » qui conduit leurs victimes à l’exclusion. En France, plus de deux millions d’adultes sont, par ce fait, plus ou moins condamnés à vivre en marge de la société. C’est une mobilisation générale des professionnels, des bénévoles, des écoles et des entreprises qui doit être décrétée si l’on veut que les personnes illettrées puissent exercer normalement leurs responsabilités de citoyen


La question de l’illettrisme a déjà fait couler beaucoup d’encre (lire, en particulier, Lien Social n° 381 - janvier 1996). Mais à la suite de la dernière campagne de sensibilisation « Prenons l’illettrisme au pied de la lettre », orchestrée par le Syndicat de la presse sociale (SNPS), et des Etats généraux de la lecture (voir encadré ci-contre), il est utile de revenir sur ce problème devenu une priorité nationale. Car l’illettrisme, qui désigne l’insuffisance de la maîtrise, de la lecture, de l’écriture et du calcul, peut constituer un facteur d’exclusion grave d’autant que le niveau d’exigence de la société, vis-à-vis de la formation et du travail, ne cesse de s’élever. Ainsi, d’après l’Insee, plus de 10 % des jeunes gens, à l’issue de leur scolarité, auraient des problèmes de lecture et 2,3 millions d’adultes rencontreraient, en France, des difficultés d’illettrisme. C’est dire combien cette situation est préoccupante et exige aujourd’hui la mobilisation maximum de tous les acteurs concernés par ce sujet.

Avant les Trente Glorieuses, chaque citoyen avait généralement les moyens de vivre sans posséder tous les savoirs de base que l’on exige de nos jours. Le problème de l’illettrisme a commencé à être abordé au début des années 80, au moment où sont apparus le phénomène d’exclusion et parallèlement le besoin de lutter contre l’illettrisme. Le mouvement ATD Quart-Monde avait utilisé, pour la première fois, le terme « d’illettrisme », en 1977. Ce mot sera popularisé en 1984, lors de la création du GPLI (Groupe permanent de lutte contre l’illettrisme). « À nous de sortir du discours misérabiliste. Plus on fera sortir de ce terme une réalité positive, une possible remise en route à tout âge, mieux on se portera », estime néanmoins Véronique Espérandieu, secrétaire générale de cet organisme. L’utilisation de ce vocable ne doit pas stigmatiser la population concernée, tout au plus montrer que dans nos sociétés industrialisées, faisant de plus en plus appel à l’écrit, il existe un phénomène qui se distingue de l’analphabétisation. Depuis quinze ans, plusieurs ministères et administrations (Travail, Social, Justice, Education nationale…), ainsi que le monde associatif, les collectivités territoriales, les entreprises, les formateurs et intervenants… ont pris toute la mesure de cette question pour trouver des solutions. La mise en place d’un tel partenariat et l’action sur le terrain ont fait leurs preuves. L’adoption de la loi relative à la lutte contre les exclusions a, par ailleurs, intégré dans son texte la nécessité de donner de nouveaux moyens de lutte contre l’illettrisme.

Agir auprès des publics et appuyer les professionnels : telles sont les deux orientations du GPLI contre l’illettrisme. Cette mission interministérielle, qui émane du ministère de l’Emploi et de la Solidarité, a pour vocation d’améliorer l’accueil et l’information des personnes en difficulté. Les personnels d’accueil du service public de l’emploi, ou du secteur social et associatif, s’efforcent de repérer les cas d’illettrisme et leur apporter des réponses : missions locales et permanences d’accueil, d’orientation et d’information pour les jeunes de 16 à 25 ans, agences locales pour l’emploi, circonscriptions d’action sociale, centres sociaux, antennes associatives. Par exemple, en Ile-de-France, les cadres et agents du service public de l’emploi (ANPE), mais aussi l’Unedic, ont bénéficié d’une formation pour leur donner les moyens de repérer les difficultés des demandeurs d’emploi illettrés. Tout comme le ministère de la Défense, qui identifie les difficultés de lecture des appelés du contingent (lire article p. 6), le ministère de la Justice met en place des tests et des entretiens pour les détenus. Ce dispositif de repérage concernait, en 1998, 125 établissements pénitenciers (sur 172) soit 25 000 détenus entrant en maison d’arrêt, et 4 500 détenus entrant en établissement pour peine.

L’action auprès du public en situation d’illettrisme consiste aussi à développer les possibilités de formation. Autrement dit, il s’agit de lui proposer divers moyens de réapprentissage des savoirs de base, par le biais de dispositifs de formation professionnelle, de l’emploi et de l’action sociale. Depuis 1997, des « ateliers de pédagogie personnalisée » ont déjà accueilli plus de 39 000 personnes de 16 ans et plus. Parallèlement à ces structures se développent, dans la plupart des régions, des « ateliers de formation de base », initiés par des associations ou des organismes de formation, privés ou publics. Ils répondent à quatre principes : accueil permanent, diversités des publics accueillis, proximité géographique, pédagogie personnalisée.

Du côté de l’entreprise, la lutte contre l’illettrisme s’illustre surtout dans certaines branches professionnelles comme le secteur agroalimentaire, le bâtiment et travaux publics (BTP), le nettoyage. La récente loi relative à la lutte contre les exclusions prévoit justement la possibilité de réapprendre, à tous les âges de la vie, même si les acquis de départ sont faibles. Ainsi, lorsqu’un processus de fabrication change, l’entreprise devrait-elle plus souvent que par le passé, proposer une formation au salarié. Celui-ci marque plus facilement sa volonté et sa motivation pour apprendre et évoluer en même temps que l’entreprise, et celle-ci y trouve son compte.

Au cœur de la lutte contre l’illettrisme, les formateurs accomplissent quotidiennement un travail fondamental avec les personnes en situation d’illettrisme, dans des fonctions de repérage, de formation, d’accompagnement. Salariés ou bénévoles, travaillant à plein temps ou à temps partiel, dans plusieurs types de structures (associations, organismes sociaux…), c’est la diversité qui caractérise la profession. Une profession qui a du mal à construire sa propre identité et reste encore trop souvent précaire, alors que le niveau de formation a plutôt tendance à s’élever. Des actions de formation, issues du milieu associatif, et faisant aussi appel à l’université, ont été mises en place pour répondre aux besoins de professionnalisation des intervenants. De même que les acteurs du développement social urbain ou les enseignants peuvent bénéficier d’une qualification adaptée. Quant aux formateurs de formateurs, eux aussi ont dû, ces dernières années, accroître leurs compétences. Parmi les personnels engagés dans la lutte contre l’illettrisme, on compte également les salariés des centres de ressources (lire article p.8), les correspondants régionaux et départementaux du GPLI, ou encore les agents de plusieurs ministères.

« L’illettrisme n’est pas seulement le fait de mal lire et mal écrire. Il faut parler d’un concept plus global qui est celui de « l’insécurité linguistique », autrement dit, avoir plutôt rencontré le silence et la violence, lors de l’apprentissage », a expliqué Alain Bentolila, professeur de linguistique, lors de la récente conférence intitulée « Illettrisme et responsabilité citoyenne », organisé par le SNP. Pour éviter tout enfermement du langage oral et écrit, pouvant être source de violence, une bonne communication dans le milieu familial s’avère primordiale. D’où l’importance du travail de prévention contre l’illettrisme à prévoir dès le plus jeune âge, non seulement lors de la scolarité, mais aussi bien avant, au moment de l’entrée en crèche ou en maternelle (lire article p.9). Reste qu’au cours de l’éducation ou de la formation, il faut toujours se poser la question : apprendre à lire, bien sûr, mais quoi lire ? Il ne suffit pas de savoir maîtriser suffisamment la lecture et l’écriture pour comprendre et rédiger de simples documents administratifs ou lire des indications. L’enjeu est bien plus global, la lutte contre l’illettrisme relève d’une ambition culturelle. D’ailleurs, toutes les actions entreprises en lien avec le monde de la culture, et autour de la lecture, démontrent leur efficacité. « La culture n’est pas un privilège mais un droit », a souligné, à juste titre, Catherine Trautmann, ministre de la Culture et de la Communication, lors de la clôture de la campagne contre l’illettrisme. Dans ces conditions, la personne illettrée peut enfin exercer sa responsabilité de citoyen à part entière.

Christophe de La Mure

(1) Groupe permanent contre l’illettrisme (GPLI), 9-11, rue Georges Pitard. 75739 Paris cedex 15. Tél. 01 53 68 78 01.


États généraux de la lecture :

12 initiatives concrètes

Lors des Etat généraux de la lecture, organisés par la ministre déléguée chargée de l’Enseignement scolaire, Ségolène Royal, à Nantes, les 4 et 5 mai, le gouvernement a proposé une série de mesures pour la lecture et les langages.


L’armée en bataille contre l’illettrisme

Depuis mai 1990, la direction centrale du service national (DCSN) s’est engagée activement dans la lutte contre l’illettrisme. La Journée d’appel et de préparation à la défense (JAPD), rendez-vous obligatoire donné à tous les jeunes gens de 17 ans (en janvier 2000, les filles) est une occasion de repérer les jeunes Français éprouvant des difficultés à lire et écrire ou de mesurer leurs compétences à différents niveaux de lecture, sur le plan de la compréhension. « Nous faisons un effort particulier de non-stigmatisation des publics en difficulté », souligne Jean-Philippe Rivière, chargé de mission auprès du Bureau liaison partenarial du ministère de la Défense.

En fin de journée, au vu des résultats des tests, ceux qui ont de faibles niveaux sont invités à suivre un entretien individuel. C’est alors l’occasion d’informer et de sensibiliser les jeunes sur l’existence des missions locales et des PAIO (permanences d’accueil sur l’insertion et l’orientation) « Ces personnes savent qu’elles ont des difficultés, mais ne se rendent pas compte de la gravité et de l’urgence de leur situation, facteur d’exclusion. Beaucoup d’entre elles sont encore dans le système scolaire et se sentent en sécurité. D’autres sont en train d’en sortir, par l’apprentissage ou la formation en alternance, et, à leurs yeux, se débarrassent du fardeau de la lecture et de l’écriture. », explique Jean-Philippe Rivière.

En dépit des écueils inhérents au système, la mise en place de la JAPD a suscité bon nombre d’initiatives. Développement des missions locales, des associations, création de comités départementaux sous autorité du préfet, pour une meilleure coordination avec l’Éducation nationale…, de plus en plus d’acteurs se mobilisent contre l’illettrisme. La Défense nationale s’implique plus que jamais dans ce combat, pour repérer méthodiquement les jeunes ayant des difficultés et assurer le lien avec tous les partenaires. Une manière d’être à la fois sur le terrain de la prévention et de pouvoir remédier au problème de l’illettrisme, le plus tôt possible.


La lutte contre l’illettrisme fortement critiquée

La critique est aisée mais l’art est difficile. Ce dicton pourrait bien encore une fois faire la preuve de son bon sens. À propos de l’illettrisme, le rapport de Marie Thérèse Geffroy, remis récemment à Martine Aubry, fait l’effet d’un pavé dans la mare puisqu’il critique de façon véhémente l’organisation de la lutte contre l’illettrisme en France et qu’il épingle notamment le Groupement permanent de lutte contre l’illettrisme (GPLI). L’auteur du rapport dénonce une difficulté à établir un diagnostic précis du problème, l’absence de cohérence dans les actions conduites et le manque d’évaluation de celles-ci. Notre confrère TSA, qui à l’occasion a la dent dure, s’étonne qu’il ait fallu « quinze ans pour s’apercevoir que le GPLI est nul » (1). Pourtant, présente au colloque Ecrire et pouvoir dire, organisé le 17 septembre 1998 par l’Association Initiales (2), Véronique Espérandieu, secrétaire générale du GPLI, pouvait se flatter de ce que rarement un fléau tel que l’illettrisme n’avait trouvé aussi rapidement un écho auprès des élus politiques de sorte que son traitement fasse l’objet d’un article, le 149 en l’occurrence, de la loi d’orientation sur la lutte contre les exclusions du 29 juillet 1998. Cette rapide prise de conscience collective et cet engagement du gouvernement sont-ils seulement à mettre au compte du hasard ? Les travaux du GPLI ne sont-ils pour rien dans cette avancée ? N’est-il pas excessif de déclarer « nul » une structure qui, le 22 septembre 1998, a reçu le Prix international de l’alphabétisation décerné par l’UNESCO ?

Bien sûr, rien n’est jamais parfait, et au regard des sommes investies dans la lutte contre l’illettrisme le souci de la rigueur et du recueil de résultats effectifs doivent prévaloir sur les satisfecits de tribune et les effets de manche. Il est urgent de ne pas gaspiller l’argent mais il est important aussi de ne pas cautionner de faux prétextes pouvant servir à de vrais désengagements. L’association Initiales qui coordonne la lutte contre l’illettrisme sur la région Champagne-Ardenne sait bien, pour avoir édité la question de l’illettrisme fruit des travaux d’un colloque organisé en 1997, la grande difficulté à prendre la mesure d’un phénomène complexe qui touche aussi bien les enfants encore inscrits dans le système scolaire que des adultes, soit encore apparemment intégrés et masquant leur handicap soit déjà réellement exclus ou marginalisés. Ces derniers pouvant être SDF ou en prison. Les journées organisées en Champagne-Ardenne sont alors autant d’occasion pour relier tous les acteurs de la lutte contre l’illettrisme, qu’ils soient bénévoles, professionnels des bibliothèques, enseignants de lycée professionnel, travailleurs sociaux ou visiteurs de prison. Lorsque l’action est rendue aussi difficile par l’hétérogénéité des publics et des lieux d’intervention, n’est-il pas facile de crier au flou et de céder à la tentation de jeter le bébé avec l’eau du bain ? Philippe Gaberan

(1) TSA, 21 mai 1999

(2) Ecrire et pouvoir dire, construire ses savoirs, construire sa citoyenneté, Ed. Initiales, Chaumont, 1999

(3) Initiales - Tour d’Arse - 2 rue des Tanneries - 52 000 Chaumont - Tél. 03 25 01 01 16 - E. mail : initales2@wanadoo. fr


Numéro « Illettrisme et solidarité »

Où et comment réapprendre à lire, écrire et compter ?

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