Numéro 488, 27 mai 1999

En période extraordinaire…

Quel accueil pour les étrangers en France ?

Le flot des réfugiés du Kosovo rappelle chaque jour aux travailleurs sociaux qu’être solidaire c’est faire le choix de s’engager à travers des actes professionnels. Ainsi, le Service social d’aide aux émigrants n’a pas hésité à agir. François Roche, directeur du SSAE et président de la coordination réfugiés explique les raisons de son engagement


Comment se présente actuellement la situation des réfugiés du Kosovo en France ?

Au 30 Avril il y avait environ 3000 ressortissants de l’ex-Yougoslavie, arrivés de façon organisée (évacués de Macédoine) ou sauvage (arrivés par leurs propres moyens).

Comment êtes-vous intervenus dans l’accueil ?

En fait le SSAE n’a pas été contacté : nous nous sommes saisis nous-mêmes car nous considérons que nous sommes directement concernés pour deux raisons : une première qui est liée strictement à la fondation du SSAE. Le SSAE est une Association loi 1901 qui a été créée en même temps comme branche française du service social international et cela pour agir typiquement par rapport à des situations analogues, c’est-à-dire des situations de migrations forcées. La deuxième raison est que nous sommes restés fidèles aux buts et missions d’origines et que celles-ci ont ensuite été reconnues par l’Etat français et par le Haut commissariat aux réfugiés des nations unies (HCR). On est donc allé au-devant des réfugiés et de nos partenaires…

À l’origine il y a eu un certain flottement sur l’acceptation de l’accueil des réfugiés en France, comment avez-vous réagi ?

On était concerné et la France était concernée. On a alors agi sur le registre qui nous était le plus commun en tant qu’organisation. On a rappelé un certain nombre de droits et notamment de droits internationaux, en particulier le droit d’asile et la convention de Genève. On a travaillé aussi en se mettant à disposition des pouvoirs publics qui s’occupent traditionnellement de l’accueil des réfugiés.

Comment percevez-vous l’état moral des réfugiés ?

Nous accueillons des gens qui sont perturbés, sous un état de choc, surtout les adultes qui ne savent absolument pas comment ils peuvent envisager les perspectives d’avenir parce qu’ils viennent de perdre leurs repères.

Comment travaillez-vous ? Le problème de la langue ne se pose-t-il pas ?

Le problème de la langue est le premier. On travaille de façon systématique au SSAE comme ailleurs avec des interprètes. Comme la communauté albanaise n’est pas très importante en France, il y a peu d’interprètes professionnels pour les migrants. On a donc recours aux contacts ou aux personnes que l’on connaissait dans le cadre de notre travail et qui veulent bien faire office d’interprètes.

Que pensez-vous de l’accueil spontané dans des familles françaises ?

Nous sommes très réservés là dessus. Bien sûr nous trouvons la proposition et l’élan remarquables et généreux mais il est souvent naïf et très mal informé. Par exemple, le chauffeur de taxi qui me ramenait de l’aéroport le jour de la première arrivée me disait que sa femme avait proposé tout de suite de mettre un lit pliant dans la chambre de son propre enfant pour accueillir un petit orphelin Kosovar. La plupart des familles ont imaginé accueillir un enfant et un enfant seul, un enfant qui pourrait se rapprocher d’eux ou se lier à eux sans même parler d’adoption directement. Au contraire dans les trois quarts des cas en réalité, le besoin évident qui se manifeste c’est de vivre le plus près possible du pays et quand ce n’est pas possible c’est au moins de vivre en groupe familial. Or en Albanie les groupes familiaux sont importants et les exilés veulent rester proches d’autres exilés, d’autres familles. Nous sommes donc très réservés, non pas sur l’offre d’accueil des gens mais plutôt sur sa pertinence, son utilité réelle au jour d’aujourd’hui. Cette forme d’accueil n’est pas à écarter mais elle est secondaire.

Il y a des réfugiés déjà dans des familles. Vous intervenez ?

On a commencé à intervenir à la demande des DDASS ou des intéressés, mais c’est rare. Pour les familles d’accueil qui s’étaient proposées sur le numéro vert, nous avons suggéré d’organiser systématiquement des réunions d’information et de « conscientisation » sur ce que suppose cet accueil éventuel, sur ce que les Kosovars ont vécu, sur les statuts et les droits auxquels ils peuvent prétendre et sur ce à quoi il faut que les éventuels accueillants se préparent. Une image qui m’a frappé au sortir de l’avion, un des premiers gestes des femmes était d’allumer une cigarette de tabac brun… Il faut que les familles accueillantes soient susceptibles de faire que dans leur maison des groupes familiaux (et non pas 1 ou 2 personnes) puissent vivre et vivre à leur manière. À leur arrivée, et pour la plupart des réfugiés, il vaut bien mieux qu’ils soient accueillis dans des petits centres d’hébergement spécialisés. Pour les quelques cas d’accueil en famille, on commence à aller, soit avec les services sociaux des conseils généraux soit avec ceux de la DASS Etat, se rendre compte sur place des conditions dans lesquelles il serait possible qu’un accueil soit réalisé, non seulement pour vérifier qu’il serait bon, mais surtout pour établir des liens organisés et durables pour qu’une forme de suivi d’accompagnement social soit engagée.

Propos recueillis par Didier Dubasque


La situation en quelques chiffres

En 1998 l’OFPRA (Office français de protection de réfugiés et apatrides) n’a enregistré que 1675 demandes d’asile en provenance des pays de l’ex-Yougoslavie. Seules 23 % de ces demandes se sont traduites par l’obtention du statut de réfugié (moins de 500 personnes). Sur 22 632 demandes sollicitées en 98 et cela toutes nationalités confondues, seuls 3 941 accords ont été enregistrés (80 % de rejets). Une autre forme de droit d’asile, l’asile « constitutionnel » qui doit profiter aux étrangers persécutés en raison de « leur action en faveur de la liberté » a été accordé en 98 à… deux personnes dont l’une avait été déboutée d’une première demande par l’OFPRA ! Selon le démographe Luc Legoux (université Paris I), le problème se situe au niveau d’un état d’esprit avec en quelque sorte « l’asservissement de la politique d’asile à la maîtrise des flux migratoires ». Cet état d’esprit expliquerait que le nombre de demandes d’asile ait été divisé par trois depuis 1989. Le nombre de réfugiés reconnus officiellement est lui passé de 15 467 en 91 à 4 112 en 1997.

Source : Le Monde article Nicolas Weill)

Un accueil avec parcimonie…

La France entend accueillir 600 réfugiés par semaine, soit quatre avions de 150 passagers. Les réfugiés seront triés sur la base de trois critères : attaches familiales en France, connaissance de la langue française, urgence humanitaire.

Le ministère des Affaires sociales a mis à disposition des infrastructures pour 5 000 réfugiés, et le ministère de la Défense a proposé de faire réhabiliter d’anciens casernements de manière à recevoir 3 000 réfugiés supplémentaires. Les autorités ne souhaitent pas concentrer les réfugiés par unité supérieure à 100 personnes.

(Source Réseau Voltaire)


Revenir à l'index, à la page de garde.