Numéro 485, 6 mai 1999

Les travailleurs sociaux et Internet

Des travailleurs sociaux passionnés d’informatique ont pris l’initiative de créer des sites, pour mieux échanger dans le champ du travail social. Voyage sur le Web


Jean-Pierre Pelletier et Didier Dubasque sont respectivement éducateur spécialisé à la Société de Protection de l’enfance et assistant social en Centre communal d’action sociale, en Loire-Atlantique. Le 17 octobre 1998, ils ont lancé un site Internet consacré à la recherche et à la formation en travail social. À l’origine du projet, il y a la volonté de professionnels de «publier des travaux qui ne pourraient bénéficier de façon rentable d’une large diffusion, mais qui seraient susceptibles de recueillir un grand intérêt de la part d’un public même restreint »…, donc d’une part de valoriser des travaux (mémoires DSTS ou autres), mais aussi de donner aux chercheurs des « réponses très précises et ciblées ». Sous le titre Publier - Facile, pertinent, efficace, le concept educcial (Educcial est un concentré d’« éducation » et de « travail social ») est ainsi développé, avec à la clé les qualités inhérentes à la diffusion Internet : facilité de mise en œuvre et d’utilisation, tirage quasiment illimité et gratuit, accès rapide, à domicile et téléchargeable.

Une fiche projet de formation, en outre, permet éventuellement à un auteur, devenu spécialiste de la question traitée, d’en travailler un exposé en termes de formation.

Le webmaster pointe trois objectifs : « d’une part, offrir aux étudiants une base documentaire structurée et facile d’accès, proposer également aux professionnels des thèmes de réflexion ou de formation inédits et permettre enfin aux auteurs de prolonger leurs travaux ».

Ainsi, écrivait en avril 99 un des concepteurs du projet dans un édito intitulé De Mac Luhan à HTML, ou du meta-message à l’hypertexte, « l’idée serait alors que le web pourrait être un support intéressant pour travailler nos propres représentations, mais également sortir notre secteur d’activité de quelques persistantes ornières stéréotypées ».

Le 29 mars dernier, nous étions le 1252e visiteur, nous indique-t-on. Dans la partie Publications du site, trois mémoires DSTS, pour l’heure, sont disponibles, traitant de l’accueil d’urgence, des situations de violence et des représentations réciproques enseignants/travailleurs sociaux. Après avoir vu de quoi il s’agissait dans une note de synthèse, il est possible d’en consulter l’évaluation, la bibliographie, et de le télécharger (le nombre de Ko est indiqué, généralement entre cent et trois cents), en format HTML ou non.

Existant depuis quelques années, un bulletin d’informations à l’usage des travailleurs sociaux, Social 44, devient ainsi Webzine : le premier numéro, daté de février/mars dernier, propose de « faire vivre l’actualité du travail social en Loire-Atlantique et propose des articles à vocation plus généraliste », tels les papiers, dans l’exemplaire concerné, sur l’acte éducatif, le secret professionnel, la violence ou l’errance. Le n°2 (mars/avril 99) s’est intéressé à la transformation des métiers du social, à l’inceste, à la maltraitance psychologique.

Jean-Pierre Pelletier et Didier Dubasque racontent comment ils ont fait : « Le Web s’apprend tous les jours, au fil de balades sans cesse renouvelées, jusqu’au jour où j’arrivais sur Multimania, un de ces serveurs qui, pour peu que vous ne soyez ni pédophile, ni terroriste, vous héberge gratuitement ! Ils fournissaient même toutes les explications nécessaires : vous ouvrez un logiciel FTP ; dans la fenêtre de gauche, les fichiers que vous avez créés dans votre ordinateur ; dans celle de droite, votre serveur ; avec la souris, vous faites glisser vos fichiers de la fenêtre gauche à celle de droite et le tour est joué, tous les internautes peuvent désormais visiter nos pages. L’opération finale approchait : le lancement. Mais il fallait trouver un nom à ce site. Au moment où la bouteille de champagne accrochée au lustre explosait sur l’écran du PC, l’idée jaillissait : Educcial (1).

(…) Ultime étape de cette phase initiale, il fallait intégrer l’ensemble suivant un concept global, graphismes, mises en page, et un titre, à la fois accroche et identité, et un sous-titre, « un site pour la recherche et la formation ».

Ce 17 octobre 1998, Educcial apparaissait enfin dans la fenêtre de gauche, et d’un clic, il devenait accessible : http ://www. multimania. com/educcial/… L’affaire est malgré tout restée jusqu’ici assez confidentielle, le temps d’affiner les dernières mises au point et recueillir les avis de quelques web-collègues, contacts et autres visites ».

Frédéric Guiot a vingt-sept ans ; après un bac B (sciences économiques et sociales), il entre à l’Institut régional de travail social (IRTS) de Marseille, en ressort trois ans plus tard avec son diplôme d’Etat d’éducateur spécialisé. Il vit actuellement au Puy-Sainte-Réparade, petit village provençal, à quinze minutes d’Aix-en-Provence.

Il explique son parcours : « Mon père est cadre supérieur, travaille au niveau européen et fait beaucoup de public relations au sein de son entreprise. Ma mère a un diplôme de conseillère en économie sociale et familiale, a exercé plusieurs années en tant que déléguée à la tutelle, puis a travaillé comme éducatrice, pendant huit ans, dans un foyer d’accueil mères/enfants. Tous les deux m’ont donné le goût du contact ainsi que l’envie de s’ouvrir sur le monde. Ceci a certainement fortement contribué à mon choix professionnel actuel ».

Il travaille actuellement dans un service d’éducation et de soins à domicile (SESSAD) dépendant d’un Institut médico-éducatif, l’IME Le Colombier : l’objectif principal de ce SESSAD, précise-t-il, en est « l’intégration en milieu dit ordinaire des enfants en difficulté (handicap mental ou physique, troubles du caractère ou de comportement) ».

Frédéric est tombé dans le multimédia « comme Obélix dans la potion magique » : ingénieur en électronique, son père lui offre son premier ordinateur à huit ans (« un Amstrad CPC6128, révolutionnaire à l’époque car fonctionnant avec des disquettes et non plus des cassettes ! ») et il se familiarise avec les langages d’alors, le basic, le logo, le pascal ou encore le turbo-pascal ; un peu plus tard, il investira l’Apple MacIntosh de son père, intégrera les clubs informatiques de son collège puis de son lycée.

Sur le plan professionnel, son service, poursuit-il, est « bien équipé : deux ordinateurs exclusivement réservés au travail éducatif — nous sommes trois éducateurs — et nombre de logiciels pédagogiques et éducatifs adaptés aux différents besoins des enfants dont nous avons la charge » ; l’informatique est un poste budgétaire actuellement important. Pour l’éducateur, le multimédia, sans aucun doute, représente l’avenir : « C’est avec lui que nos enfants vont apprendre à vivre ; il sera, il est déjà pour l’éducateur au sens large (parents, enseignants, travailleurs sociaux) un formidable outil pédagogique. (…) Il est facile de dégager toutes les potentialités de l’informatique et de les allier à nos objectifs éducatifs : l’ordinateur est d’abord un médiateur, neutre qui plus est. De ce fait, face à l’échec, à l’erreur, l’enfant l’accepte mieux. Et puis aujourd’hui, l’ordinateur, grâce aux CD Roms éducatifs, répond, corrige, informe. Il s’agit là d’une forme ludique d’apprentissage, dont l’enfant raffole ! »… même s’il sait tempérer son propos : « mais l’ordinateur ne doit pas tout remplacer. Il doit être envisagé comme un outil supplémentaire dans la valise de l’éducateur ».

La création du site Educ Spé (2) est une initiative personnelle de Frédéric Guiot ; la direction de son institution a été mise au courant lorsqu’il lui a demandé l’autorisation de citer l’établissement. Son site ne fait donc pas partie du projet pédagogique : « Je suis le seul impliqué dans la création, la rédaction et la mise à jour de ce qui est contenu dans le site, même si je demande l’avis des gens qui m’écrivent » ; il espère que son site peut se caractériser comme un « échange pour apprendre, comprendre et ainsi évoluer dans sa pratique », l’idée étant de permettre l’échange (de sites intéressants pour l’éducation spécialisée, de petites annonces, de témoignages). De spectateur d’Internet, il a voulu devenir « acteur à part entière et participer ainsi à ce foisonnement d’échanges, d’informations qui est l’origine même d’Internet ». Son site, référencé dans la plupart des moteurs de recherche francophones, permet à des travailleurs sociaux — mais aussi des enseignants ou des professions médicales — français, mais aussi québécois, belges, suisses de venir ainsi échanger.

Lorsque pour la première fois nous avons été visiter son site — récemment mis en service — nous étions le 620e visiteur : nous y avons consulté les différentes rubriques (Pourquoi ce site ?/Le Forum/Ptit’z’annonces/Tranches de vie/À mon sujet/Contactez l’éduc spé) ; une autre, dénommée Liens sociaux, se divise en plusieurs chapitres : santé physique et psychologique de l’enfant, problèmes de suicide et de toxicomanie, l’informatique et les enfants, éditions du secteur, etc. Un livre d’or parachève le paysage, finalement assez joliment pensé.

Philippe Peret a trente-deux ans, est éducateur spécialisé et travaille comme chef de service au foyer Le Cèdre, à Vertaizon, dans le Puy-de-Dôme (3). Sa mère est aide-soignante à l’hôpital Sainte Marie de Clermont-Ferrand, son père retraité de Michelin. Il a touché, nous indique-t-il, à l’informatique « dès son apparition en milieu scolaire (en 3e technologique) sur Goupil, puis en seconde comptable sur Apple II et en 1ère et terminale G3, sur Mac et PC ». Il cherche et bricole seul, branche même un jour un ordinateur ZX81 avec un modem, « sans grande réussite », puis avec un « 6128 d’Amstrad, ce qui était mieux pour les BBS (…?.. Avis aux amateurs éclairés !) ». Après un bac commerce raté, il a intégré la faculté de droit, puis l’École professionnelle interrégionale d’éducateurs spécialisés (EPIRES) de Clermont-Ferrand. Après l’obtention de son diplôme d’État d’éducateur spécialisé en 1990, il assurera la responsabilité d’un club informatique pour enfants de 1993 à 1995 et sera même consultant pour certaines associations loi 1901. Le foyer ADAPEI qui l’emploie reçoit une quarantaine d’adultes polyhandicapés. Il intervient, comme formateur vacataire, en première année de la formation d’éducateurs spécialisés, sur le thème de l’éducation.

Même intérêt pour la chose que Frédéric : « Je pense que c’est un moyen indispensable d’ouverture au monde, au même titre que le téléphone et la télévision à leur époque ». Il a de la chance : « Mes employeurs respectifs m’ont toujours permis, tacitement, de mettre en pratique mes connaissances pour répondre à un besoin institutionnel ou éducatif » ; mais lui aussi construira son site Internet sans que cela soit intégré au projet de l’établissement. Toutefois, une fois nommé chef de service, il en parle à son directeur d’établissement, qui se montre « très intéressé », ayant l’idée qu’un site pourrait reprendre leurs travaux d’équipe sur la déglutition, l’informatique, la position assise, en même temps que proposer la retranscription vidéo des plaquettes institutionnelles et la publication des résultats de leurs recherches. Le club informatique d’établissement s’est d’ailleurs emparé de la question.

L’éducateur a conçu son site pour qu’il soit « accessible à toute personne, même étrangère au monde social ». Il cite certains articles, en renvoyant à la lecture papier, voulant « motiver les gens à lire en leur facilitant la recherche ».

Association ré@gis ! Dans le cadre d’un projet européen intitulé Marche pour la dignité des personnes handicapées, géré par l’ADAPEI des Pyrénées-Atlantiques, l’association ré@gis ! (4), née en juillet 98, propose aux particuliers ou aux professionnels de partager les savoirs concernant le handicap ou l’exclusion. « On a beau être handicapé », peut-on lire sur la page Bienvenue du site, « on en n’est pas moins homme et femme. Ce site est né de nos réflexions et de nos expériences de handicapés. Il n’est ni revanchard, ni super optimiste, il est, du moins l’espère-t-on, pratique, utile et sympathique. Quel handicapé n’a pas eu de problème dans sa recherche de travail, avec l’administration lors de ses diverses demandes ou dans la vie courante, à l’occasion de sorties par exemple ? »

Une partie Actualité annonce quelques prochains événements, tels le Festival multimédia d’Ondres-Plage, en juin prochain, ou la manifestation parisienne organisée par l’APF et l’AFM le 29 mai pour demander aux pouvoirs publics « une véritable politique de compensation des handicaps » ; une page de numéros utiles présente les n°s verts RESO, APF, Allô Enfance maltraitée, Drogues info service, etc. ; quelques rubriques du site étaient récemment encore en travaux — santé, logement, transports, loisirs… — mais d’ores et déjà, le chapitre Emploi est accessible, avec infos sur les bilans de compétences, les techniques de recherche d’emploi, les différents types de contrats de travail, ou un nouveau dossier sur le télétravail.

Un moteur de recherche spécialisé dans le secteur du handicap et de l’exclusion permet, en outre, d’obtenir des renseignements précis sur un grand nombre d’organismes ; mais c’est aussi, soulignent les concepteurs, un moyen pour les professionnels de mieux faire connaître leur établissement. Un annuaire des organismes et établissements ayant un rapport avec le handicap et l’exclusion est donc proposé.

Vivre dans la ville (5) une association de prévention spécialisée, vient de lancer son site : il s’appuie sur un projet de coopération avec une association sénégalaise, porté par P.R.E.U.V.E. PAR 9 (Prévention par la Rencontre, l’Échange, l’Utilité, le Voyage et l’Émulation) et propose ainsi plusieurs sites relatifs à Dakar et au pays (Internet au Sénégal, Médecine Développement Solidarité ou plusieurs articles du Monde Diplomatique) ; le projet complet y est bien sûr exposé.

Des liens avec « différents sites intéressants » — Lien Social, Comité national des associations de prévention PS, Place publique, droits des étrangers, Le Monde de l’éducation, etc. — sont proposés.

De jolis contes pour enfants, écrits par un « éducateur auteur amateur », sont également disponibles, largement illustrés.

Joël Plantet

(1) Le Webmaster educcial@france-mail. com

(2) e-mail : educspe@online.fr

(3) Foyer Le Cèdre - 63910 Vertaizon. e-mail : peret@wanadoo. fr

(4) Association ré@gis ! - rue Georges Brassens Château Tolou - 64290 Gan.. Tél. 05 59 21 57 09. E-mail : webmaster@reagis. com

(5) Vivre dans la ville - 3, rue Goethe - Bâtiment Les Hulottes - 54500 Vandœuvre.. Tél. 03 83 54 88 66. Site Internet : http ://hlm. le-village. com/stoplagalere/ E-mail : agorav@worldnet. fr


Dans un texte intitulé « Aujourd’hui les Nouvelles technologies de l’information et de la Communication (NTIC) débarquent sur l’Europe donc chez nous », un éducateur spécialisé dénonce les insuffisances du secteur sanitaire et social

(…) En septembre 1997, la direction de l’Information scientifique et des technologies nouvelles du ministère de l’Éducation nationale estimaient que « l’École ne peut rester à l’écart de ces évolutions, sous peine de faire apparaître des handicapés de la société de l’information » (…) Dans le secteur sanitaire et social, la majorité du parc informatique est utilisé pour du travail d’administration et de gestion interne ou de traitement des dossiers des usagers, une autre partie du parc est immobilisée (matériels inactifs, non exploités, archaïques), la plus petite part concerne les actions socio-éducatives ou d’éducation spécialisée.

L’accès au réseau Internet existe pour les plus grands, il n’a alors vocation que de faire valoir les activités, il constitue un acte en plus afin de rajouter de la lisibilité institutionnelle (…). La recherche en sciences sociales n’est que très rarement publiée en ligne.

(…) L’idée défendue par beaucoup serait alors que le secteur socio-éducatif français est souvent le dernier servi lorsqu’il y a des innovations (…).

Les enjeux des NTIC sont d’ordre internes (ils concernent le secteur social dans son fonctionnement propre administratif, financier et gestion de personnel), mais aussi externes (ils concernent les publics, les usagers et nos pratiques à leurs égards). Sur le plan interne, le mode de qualification des travailleurs sociaux se trouve enrichi, en termes de formations à distance, de diplômes universitaires, ou en accès aux bases de données ; sur le plan externe, les NTIC peuvent provoquer l’élargissement du public habituel par le développement des télé-pratiques (…) : quand y aura-t-il une conseillère ESF sur le Net ? (…)

Frédéric Fappani E-mail : Fappani@aol.com


Revenir à l'index, à la page de garde.