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Le pire et le meilleur du Webpar Paul VirilioPaul Virilio a dirigé lécole darchitecture pendant de longues années ; Philosophe, sociologue, auteur de très nombreux ouvrages, il est aujourdhui un des grands intellectuels de notre société qui nhésite pas à sengager. Son dernier livre est paru en janvier 1999 aux Editions Gallilée et sintitule : Le Boom Informatique. Les nouvelles technologies dites multimédia font lobjet dune promotion exceptionnelle. Quels risques de manipulation font-elles courir ? En quoi concernent-elles le travail social et lenseignement ? Peuvent-elles servir d'outil dinsertion aux exclus ? |
Les nouvelles technologies, dans le domaine des multimédias, représentent-elles un danger de dérive quelconque ?
Norbert Wiener, sociologue et écrivain français, avait lancé une mise en garde sur les risques idéologiques et politiques de la cybernétique. Il faut rappeler quau commencement de cette nouvelle technologie, il y eut une promotion formidable et aberrante de ce matériel coûtant plusieurs centaines de millions de dollars, investis pour une terrifiante manipulation dopinion. Or, on ne peut maîtriser un matériel quen le contrôlant, en lexerçant, en le faisant plier, comme faisait Jimmy Hendrix avec son synthétiseur de son, dont il disait : « Je préfère les synthés électriques aux électroniques », car comme tout acteur, artiste, ou homme libre, il savait très bien quil faut torturer une technique parce quaucune nest pure en elle-même ; Internet pas plus que le train ou lélectricité. Je serais donc toujours en première ligne pour combattre lInternet promotion. Ce matériel a été lancé comme une machine attrape-tout, et on a créé une clientèle captive. On ne peut donc pas analyser Internet en faisant limpasse sur sa dimension publicitaire et le risque dune manipulation de lopinion à lachat du matériel et non pas tant à lusage. Car le plus important ce sont les logiciels, comme le prouve la problématique du passage d'Internet à Abilène, une autoroute de linformation. Noublions pas quune technique est une puissance qui doit être contrôlée, car sinon nous tomberons dans le piège de la démocratie virtuelle et du cerveau global.
La métaphore selon laquelle, grâce aux nouvelles technologies et à la vitesse de la communication le monde est devenu un village planétaire, vous paraît-elle dépassée ?
Tout à fait, l'image de « village » de Marshall Mac Luhan (1) sur les progrès de la technologie est Rousseauiste ; Internet nest pas rural mais urbain, voire mégapolitain, cest la ville-monde ; on ne peut pas dire quun système global dinformation ressemble à lenfermement dune population dans un village au milieu des bois etc. Cest une perception idyllique. Et bien que jai été son ami, il est utopique aujourdhui de se référer au village global. Bien au contraire, nous sommes obligés de référencer Internet à un monde clos, forclos cest-à-dire au grand enfermement quannonçait Michel Foucaut. Celui-ci repérait ce phénomène au XVIIIe siècle dans lincarcération asilaire, mais on sait très bien que la véritable prison, cest le fil à la patte, le transpondaire, le super Internet du futur ; préfiguré aujourdhui par les puces électroniques que lon glisse partout, et qui dénoncent tout et tout le monde. Nous vivons dans lutopie du cyborg, cest-à-dire un être relié à son environnement dans un système interactif qui fait que son milieu environnant lui est soumis tout en le soumettant ; il existe donc une interactivité entre le milieu et lêtre, cest ce que lon nomme la cybernétique sociale. Il ny a rien de pire et rien de moins semblable à un village.
Les politiques ont-ils intérêt à promotionner ces nouvelles technologies ?
Il existe une crise de lEtat politique en tant quEtat représenté par des hommes. Les élus sont dans la même position que les travailleurs, car ils sont en passe dêtre remplacés par des machines. En effet, quel est lavenir de nos sociétés humaines avec cette fin du travail qui commence ? Cest lautomation remplaçant les hommes ; alors il ne faudrait tout de même pas croire que seuls les ouvriers, les tâcherons, et les disqualifiés de toutes sortes vont se retrouver sur le trottoir, et la tentation politique du tout automatiser est très forte, il suffit pour sen convaincre de constater que le grand fichier de la gendarmerie est en route malgré la CNIL (Commission nationale dinformation et des libertés), et la menace est toujours là. Cette phrase de Saint-Just « tant que les peuples peuvent être opprimés, ils le sont » est très révélatrice, car la seule possibilité de loppression est déjà de loppression ; ainsi il existe un projet de LONU de propager le langage Internet, à savoir LUNL (Universal network language), les montres Suisse découpent maintenant le temps en mille beat-seconde, en conséquence on est en train de faire sauter, à cause dInternet, le rapport au langage et au temps. Cest Babel, de la vraie folie. La puissance communicative dInternet intéresse tout le monde et notamment tous les puissants car celui qui maîtrise le langage et le temps contrôle toute la société. Il y a donc là une logique concentrationnaire que nous devons dénoncer, parce que nous sommes à la fin du XXe siècle et non pas à celle du XIXe, cest-à-dire que leuphorie et loptimisme béats devant la science et la technique ne sont plus de mise, et il ne sagit pas dêtre dupe. Auschwitz, Hiroshima et Tchernobyl font bien partie de notre siècle La technologie moderne est un facteur multiplicateur et inflationniste. Néanmoins, je reste un amateur de celle-ci à condition que lon se batte comme Jimmy Hendrix pour faire « péter la machine »
Daucuns affirment quInternet peut aussi être un formidable outil pour faire accéder à la connaissance les plus démunis, et par voie de conséquence, un vecteur de linsertion. Quen pensez-vous ?
Si les enfants lisent et écrivent par ailleurs, alors ceux-là ont raison, mais la lecture, lécriture et la parole sont fondamentales. Si lon fait abstraction de lune de ces aptitudes les autres périclitent et lon tombe dans Le silence des agneaux, cest-à-dire quon fait alors de ces enfants des victimes. Certes on ne peut pas se passer dInternet car cest notre avenir, si nous façonnons cet outil. Je ne suis pas un réactionnaire, en disant cela, je suis un promoteur de la technique, et mon approche critique consiste simplement à éviter que lon héroïse ou idolâtre Internet car on serait réduit à létat de suppôts de la technique et là, on a déjà payé pour cela.
En tant quintellectuel, vous êtes justement engagé auprès des chômeurs, des sans-logements, des sans-travail, pensez-vous quInternet peut leur être utile ?
Les pauvres aujourdhui ne sont pas des exclus traditionnels, ce sont des gens à lavant-garde dune mutation. La fin du travail, le chômage structurel, lélimination de la famille bourgeoise classique, le surgissement de la cellule monoparentale, la déstabilisation du logement liée à labsence des contrats indéterminés, qui pousse à mettre en péril la sédentarisation et développe le nomadisme en modifiant totalement les rapports à la ville, au groupe etc...sont les causes de cette transformation dun certain mode de vie. Ainsi aux Etats-Unis de plus en plus de gens dépensent plus pour leur portable que pour leur logement, cest-à-dire que la socialité nest plus liée à lhabitation mais au téléphone ; en conséquence les exclus en tout genre sont pour moi les signes avant-coureurs de la mutation ; ce ne sont des pas des pauvres de type « veuve et orphelin », mais ils nous alertent sur les dangers dune mutation non maîtrisée politiquement ; dautant quils nont rien à perdre. Les multimédias, peuvent leur apprendre à faire un CV et à sinformer, lexemple du Domo-bus (2) à Rennes, est à ce titre intéressant, mais ne nous leurrons pas : les pauvres daujourdhui nous montrent ce que nous serons tous demain, si nous ne prenons pas garde...
Propos recueillis par Guy Benloulou
(1) Philosophe de renommée internationale, auteur d'ouvrages sur les médias
(2) Le Domo-bus : est un véhicule qui circule à Rennes et propose aux SDF une sensibilisation aux multimédias.