Numéro 485, 6 mai 1999

Le pire et le meilleur du Web

par Paul Virilio

Paul Virilio a dirigé l’école d’architecture pendant de longues années ; Philosophe, sociologue, auteur de très nombreux ouvrages, il est aujourd’hui un des grands intellectuels de notre société qui n’hésite pas à s’engager. Son dernier livre est paru en janvier 1999 aux Editions Gallilée et s’intitule : Le Boom Informatique.

Les nouvelles technologies dites multimédia font l’objet d’une promotion exceptionnelle. Quels risques de manipulation font-elles courir ? En quoi concernent-elles le travail social et l’enseignement ? Peuvent-elles servir d'outil d’insertion aux exclus ?


Les nouvelles technologies, dans le domaine des multimédias, représentent-elles un danger de dérive quelconque ?

Norbert Wiener, sociologue et écrivain français, avait lancé une mise en garde sur les risques idéologiques et politiques de la cybernétique. Il faut rappeler qu’au commencement de cette nouvelle technologie, il y eut une promotion formidable et aberrante de ce matériel coûtant plusieurs centaines de millions de dollars, investis pour une terrifiante manipulation d’opinion. Or, on ne peut maîtriser un matériel qu’en le contrôlant, en l’exerçant, en le faisant plier, comme faisait Jimmy Hendrix avec son synthétiseur de son, dont il disait : « Je préfère les synthés électriques aux électroniques », car comme tout acteur, artiste, ou homme libre, il savait très bien qu’il faut torturer une technique parce qu’aucune n’est pure en elle-même ; Internet pas plus que le train ou l’électricité. Je serais donc toujours en première ligne pour combattre l’Internet promotion. Ce matériel a été lancé comme une machine attrape-tout, et on a créé une clientèle captive. On ne peut donc pas analyser Internet en faisant l’impasse sur sa dimension publicitaire et le risque d’une manipulation de l’opinion à l’achat du matériel et non pas tant à l’usage. Car le plus important ce sont les logiciels, comme le prouve la problématique du passage d'Internet à Abilène, une autoroute de l’information. N’oublions pas qu’une technique est une puissance qui doit être contrôlée, car sinon nous tomberons dans le piège de la démocratie virtuelle et du cerveau global.

La métaphore selon laquelle, grâce aux nouvelles technologies et à la vitesse de la communication le monde est devenu un village planétaire, vous paraît-elle dépassée ?

Tout à fait, l'image de « village » de Marshall Mac Luhan (1) sur les progrès de la technologie est Rousseauiste ; Internet n’est pas rural mais urbain, voire mégapolitain, c’est la ville-monde ; on ne peut pas dire qu’un système global d’information ressemble à l’enfermement d’une population dans un village au milieu des bois etc. C’est une perception idyllique. Et bien que j’ai été son ami, il est utopique aujourd’hui de se référer au village global. Bien au contraire, nous sommes obligés de référencer Internet à un monde clos, forclos c’est-à-dire au grand enfermement qu’annonçait Michel Foucaut. Celui-ci repérait ce phénomène au XVIIIe siècle dans l’incarcération asilaire, mais on sait très bien que la véritable prison, c’est le fil à la patte, le transpondaire, le super Internet du futur ; préfiguré aujourd’hui par les puces électroniques que l’on glisse partout, et qui dénoncent tout et tout le monde. Nous vivons dans l’utopie du cyborg, c’est-à-dire un être relié à son environnement dans un système interactif qui fait que son milieu environnant lui est soumis tout en le soumettant ; il existe donc une interactivité entre le milieu et l’être, c’est ce que l’on nomme la cybernétique sociale. Il n’y a rien de pire et rien de moins semblable à un village.

Les politiques ont-ils intérêt à promotionner ces nouvelles technologies ?

Il existe une crise de l’Etat politique en tant qu’Etat représenté par des hommes. Les élus sont dans la même position que les travailleurs, car ils sont en passe d’être remplacés par des machines. En effet, quel est l’avenir de nos sociétés humaines avec cette fin du travail qui commence ? C’est l’automation remplaçant les hommes ; alors il ne faudrait tout de même pas croire que seuls les ouvriers, les tâcherons, et les disqualifiés de toutes sortes vont se retrouver sur le trottoir, et la tentation politique du tout automatiser est très forte, il suffit pour s’en convaincre de constater que le grand fichier de la gendarmerie est en route malgré la CNIL (Commission nationale d’information et des libertés), et la menace est toujours là. Cette phrase de Saint-Just « tant que les peuples peuvent être opprimés, ils le sont » est très révélatrice, car la seule possibilité de l’oppression est déjà de l’oppression ; ainsi il existe un projet de L’ONU de propager le langage Internet, à savoir L’UNL (Universal network language), les montres Suisse découpent maintenant le temps en mille beat-seconde, en conséquence on est en train de faire sauter, à cause d’Internet, le rapport au langage et au temps. C’est Babel, de la vraie folie. La puissance communicative d’Internet intéresse tout le monde et notamment tous les puissants car celui qui maîtrise le langage et le temps contrôle toute la société. Il y a donc là une logique concentrationnaire que nous devons dénoncer, parce que nous sommes à la fin du XXe siècle et non pas à celle du XIXe, c’est-à-dire que l’euphorie et l’optimisme béats devant la science et la technique ne sont plus de mise, et il ne s’agit pas d’être dupe. Auschwitz, Hiroshima et Tchernobyl font bien partie de notre siècle… La technologie moderne est un facteur multiplicateur et inflationniste. Néanmoins, je reste un amateur de celle-ci à condition que l’on se batte comme Jimmy Hendrix pour faire « péter la machine »

D’aucuns affirment qu’Internet peut aussi être un formidable outil pour faire accéder à la connaissance les plus démunis, et par voie de conséquence, un vecteur de l’insertion. Qu’en pensez-vous ?

Si les enfants lisent et écrivent par ailleurs, alors ceux-là ont raison, mais la lecture, l’écriture et la parole sont fondamentales. Si l’on fait abstraction de l’une de ces aptitudes les autres périclitent et l’on tombe dans Le silence des agneaux, c’est-à-dire qu’on fait alors de ces enfants des victimes. Certes on ne peut pas se passer d’Internet car c’est notre avenir, si nous façonnons cet outil. Je ne suis pas un réactionnaire, en disant cela, je suis un promoteur de la technique, et mon approche critique consiste simplement à éviter que l’on héroïse ou idolâtre Internet car on serait réduit à l‘état de suppôts de la technique et là, on a déjà payé pour cela.

En tant qu’intellectuel, vous êtes justement engagé auprès des chômeurs, des sans-logements, des sans-travail, pensez-vous qu’Internet peut leur être utile ?

Les pauvres aujourd’hui ne sont pas des exclus traditionnels, ce sont des gens à l’avant-garde d’une mutation. La fin du travail, le chômage structurel, l’élimination de la famille bourgeoise classique, le surgissement de la cellule monoparentale, la déstabilisation du logement liée à l’absence des contrats indéterminés, qui pousse à mettre en péril la sédentarisation et développe le nomadisme en modifiant totalement les rapports à la ville, au groupe etc...sont les causes de cette transformation d’un certain mode de vie. Ainsi aux Etats-Unis de plus en plus de gens dépensent plus pour leur portable que pour leur logement, c’est-à-dire que la socialité n’est plus liée à l’habitation mais au téléphone ; en conséquence les exclus en tout genre sont pour moi les signes avant-coureurs de la mutation ; ce ne sont des pas des pauvres de type « veuve et orphelin », mais ils nous alertent sur les dangers d’une mutation non maîtrisée politiquement ; d’autant qu’ils n’ont rien à perdre. Les multimédias, peuvent leur apprendre à faire un CV et à s’informer, l’exemple du Domo-bus (2) à Rennes, est à ce titre intéressant, mais ne nous leurrons pas : les pauvres d’aujourd’hui nous montrent ce que nous serons tous demain, si nous ne prenons pas garde...

Propos recueillis par Guy Benloulou

(1) Philosophe de renommée internationale, auteur d'ouvrages sur les médias

(2) Le Domo-bus : est un véhicule qui circule à Rennes et propose aux SDF une sensibilisation aux multimédias.


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