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Les travailleurs sociaux et les mères défaillantesLe point de vue d'une psychanalyste |
Michèle Benhaim : Linconscient, en psychanalyse, ne connaît pas dautre représentation de la femme que sous les traits de la mère. Nous portons tous en nous une image interne de la mère. Sur le modèle de cette première relation objectale, sélaboreront nos relations futures. Il me paraît intéressant de souligner, que la question de la mère en psychanalyse est intéressante du point de vue de la position subjective quoccupe lindividu concerné. Au-delà de la question du statut ou de celle du concept, on pourrait dire quêtre mère cest se mettre à occuper une certaine position psychique, en loccurrence une position maternelle. Ceci est une généralité. Si lon veut aller un petit peu plus loin, il nous faut examiner les sentiments de lenfant à légard de cette mère et ceux que cette dernière porte à son enfant. Ma thèse de doctorat sintitulait « lambivalence de la mère ». Freud et Winnicott, bien avant moi, ont placé la haine comme un sentiment humain précédant toujours lamour. Ce point ma permis délaborer lhypothèse de cette ambivalence, qui signe une retrouvaille de lamour et de la haine dans une pacification des pulsions de vie et des pulsions de mort, à luvre de façon aiguë dans le processus de la maternité. La naissance dun enfant est concomitante dune mort symbolique : le renoncement à lillusion dun enfant tout bon qui viendrait combler une mère toute bonne et ainsi comblée. La métaphore paternelle, cest-à-dire le père en tant que fonction (pour quil y ait un père, il faut quune femme en parle et quun homme accepte de jouer le jeu) vient de permettre, dans le meilleur des cas, à la mère de dissocier son corps et celui de son enfant, de dissocier les registres du sexuel et du maternel afin de nêtre pas entièrement sur un versant ou sur lautre, enfin de « désintriquer » les pulsions de vie et les pulsions de mort pour, en général, laisser les premières prendre le pas sur les secondes. Comme dans tout acte humain par définition et comme dans cet acte humanisant quest lacte maternel en particulier. Or, humaniser, cest bien la fonction du symbolique, faire lien entre lamour et la loi.
Il mest apparu important de traiter de la folie, non pas sur le plan de la structure psychotique de la personnalité, mais à partir dun fantasme que ma pratique auprès de mères persuadées dêtre « mauvaises » a mis en lumière : le moment où une femme accède à la maternité dans le réel, cest-à-dire ce temps de rupture dans le corps que signe laccouchement saccompagnerait dun temps de bascule imaginaire, fantasmatique dans la pensée : devenir mère serait devenir coupable davoir inscrit lenfant dans lordre de la mortalité, et donc par conséquent coupable de tout ce qui lui arriverait. Ce fantasme se décline différemment selon son degré de proximité avec le conscient dune part, selon la personnalité et lhistoire de la mère dautre part, enfin selon la place dévolue à un père.
Plus que la « culture », qui est à mon sens un concept à manier avec prudence parce quil peut dériver très vite, ce qui me semble important parce quanalysable pour un sujet en souffrance, cest la place faite à lenfant dans le fantasme maternel. Quest-ce qui lattend ? Ici, tout est possible : la folie quotidienne et banale dune mère qui serait « toute », cest-à-dire où lenfant occuperait presque toute la place, cest ce quon appelle souvent « les mères juives » pour lesquelles la préoccupation de tous les instants prend la figure de lenfant ; en effet, la mère de Woody Allen est envahissante, sacrificielle, toute sachante et toute puissante. Cependant, si je souligne « presque », cest parce que, à lintérieur de ce « trop », il reste une place pour la parole et donc pour que se creuse un écart entre lenfant et le désir de sa mère.
Je ne me suis pas intéressée à la question de la maternité dun point de vue ethnologique, mais je crois que par exemple en Afrique, ce qui est intéressant, cest la « dilution », à savoir que dautres personnes que la mère ont en charge, au sein de la famille, léducation de lenfant. Ce partage participe sans doute de la possibilité de cet écart vital. Si elle est vraiment « toute », toute comblante et toute comblée, cest la folie qui attend lenfant au tournant. Et puis il y a les autres « folies » qui peuvent largement déborder le champ banal de la névrose commune pour prendre les allures tout à fait pathologiques, voire à lextrême, se conclure dans un infanticide.
A priori « lenfant roi » était un concept intéressant dans la mesure où avant cet avènement, lenfant était considéré dans nos sociétés un peu comme un objet, les bébés étaient des tubes digestifs, les jeunes enfants ne comprenaient rien etc. Le problème pour les mères, cest que si lenfant est « roi », il va falloir être à la hauteur, le pas est vite franchi, il va falloir être parfaite, toute bonne, sans ambivalence aucune. Ainsi les mères ont pu sentir leur culpabilité accentuée dans la mesure où, par exemple, elles sentaient un décalage trop important entre ce que les préceptes édictés, y compris par la psychanalyse, révélaient dattitudes qui seraient bonnes pour lenfant et ce quelles même se sentaient aptes à assumer, oubliant par là, quen dehors des abus pathologiques et pervers, on est mère comme on peut. Il nexiste pas de bonne ou de mauvaise mère. Il est une position à essayer doccuper pour le confort psychique de la mère et lépanouissement subjectif de lenfant, cest celle que Winnicott nommait « la mère suffisamment bonne ». Ce qui est à retenir dans ce concept, cest le suffisamment, cest-à-dire ni « trop », ni « trop peu ». Dans cet « entre », il y a une place pour la mère et pour lenfant. Cest pour cette raison que jai souhaité introduire dans mon travail la notion de mère « suffisamment haineuse » pour réintroduire la notion dambivalence. La « haine » qui aiderait lenfant à se séparer de sa mère et la mère à laisser partir son enfant vivre sa vie.
Je pense que les travailleurs sociaux manquent de moyens cohérents pour travailler, despaces de parole, de réflexion et délaboration des pratiques qui ne cessent dévoluer et sont donc à (ré) inventer en permanence. Pour accompagner une mère en difficulté, il doit analyser les enjeux de cette relation et cela doit lui permettre de se dégager du transfert et de lemprise dans lesquels il peut se retrouver. Jai écrit un livre qui sadresse aux travailleurs sociaux exerçant dans le champ de lenfance en difficulté et qui était une réflexion à partir dun travail de supervision dune équipe pluridisciplinaire de travailleurs sociaux. Ce sont « Les troubles de la relation à la mère » dans lequel je développe que le travers essentiel quand on accompagne une mère « défaillante » est de croire que nous, on va être « meilleur ». Cest vrai que le premier mouvement, lorsquon voit un enfant en souffrance, cest dêtre « bon » et de le « réparer ». Les écueils sont donc de deux types au moins : se positionner comme « le bon objet », la mère étant vécue comme « mauvaise », et là on évolue sur une scène imaginaire, où rien ne peut changer vraiment si ce nest les mécanismes de défense des uns et des autres qui se verront renforcés. Ne pas soccuper des parents dans la prise en charge de lenfant, autre écueil donc, car ici, les éléments de compréhension et danalyse feront défaut puisquon ne saurait appréhender le symptôme de lenfant en dehors de son inscription dans le désir de la mère, par ailleurs, si la mère est écartée de la prise en charge, dès que lenfant ira mieux soit elle le retirera, soit elle déprimera. Les choses sont bien sûr nouées et les unes ne sauraient évoluer en dehors des autres. Cela ne signifie pas que la même personne ait en charge la mère ET lenfant, mais il faut proposer à la mère un lieu de parole où pourront sanalyser les enjeux de sa relation avec son enfant et qui permettra que pour lun comme pour lautre, les points difficiles se dépassent à peu près au même rythme. Car si lenfant, fort dun travail avec son éducateur, change de place dans le fantasme maternel, encore faut-il que la mère adapte sa position subjective à cette nouvelle configuration (inconsciente).
En outre, je crois quun autre des écueils repérables relève du fait quaujourdhui les travailleurs sociaux sont de surcroît, confrontés à la question du réel social recouvrant une souffrance sociale. Cest-à-dire que non seulement les mères peuvent être dépassées subjectivement et psychologiquement par certains aspects de la maternité mais elles peuvent, en outre, être prises dans des « galères sociales » (misère, chômage, maladie grave, toxicomanie ). Ces nouvelles données (si elles ont toujours existé, elles sont aujourdhui massives) laissent des équipes de travailleurs sociaux atterrés face à ce télescopage du symptôme individuel et de la détresse sociale collective. On ne sait plus par quoi commencer, ou même parfois de quoi il est vraiment question. Difficile pour une mère qui ignore si elle aura de quoi nourrir, voire loger, son enfant le soir, de sinterroger sur ses fantasmes ! Pris dans lurgence de cette double réalité, les travailleurs sociaux gagnent à en analyser les enjeux. À défaut les prises en charge peuvent se révéler inopérantes pour la mère ou pour lenfant ou pour les deux mais également laisser léducateur dans une position de souffrance, parfois dans une position « dépressive » au sens où on peut penser que notre acte est inutile, vu lampleur des tâches.
Propos recueillis par Guy Benloulou
* Michèle Benhaim est psychanalyste et psychologue clinicienne dans un CHS à Marseille. Elle est lauteur de « La folie des Mères », 1992, Imago ; « Les troubles de la relation à la mère », 1992, Privat/Dunod ; « Sida, luttes à vif » (avec Jacques Borda), 1994, La Pensée Sauvage, Préface de S. Veil. À paraître : « Lambivalence de la mère » ouvrage collectif écrit avec une équipe de travailleurs sociaux intervenant dans le domaine de linsertion par le logement.