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Des mères suffisamment bonnes !Comme les autres humains les mamans ne peuvent pas être parfaites. De plus il nest vraiment pas souhaitable quelles cherchent à lêtre. Et pour autant il nest pas du tout bon quelles soient défaillantes. Il faut tout simplement quelles soient des « mères suffisamment bonnes ». Ah oui ? Quel est donc ce concept par lequel Winnicot leur dit ce quelles devraient être, et que peuvent les travailleurs sociaux pour celles qui sont en difficulté ? Trois psychologues travaillant dans le champ éducatif répondentLa faute à Freud ! |
Cest bien entendu le « suffisamment » qui donne son sens à la définition de Winnicott. « Suffisamment » soppose à un «totalement» qui ne laisserait aucune place pour le désir propre de lenfant, et renvoie implicitement à un « insuffisamment » qui, estiment nos trois psy, serait alors de lordre du jugement et, pour le coup, empêcherait de comprendre les causes de la mauvaise adéquation entre la mère et lenfant. « En un sens, dit José Barreiro Barreiro, létiquette annulerait lhistoire ». De ces mères quelle reçoit en consultation, Rosette Macop préfère dire quelles sont « en souffrance, quelles viennent parler de leurs difficultés à élever cet enfant, de leur incompréhension devant ses symptômes, de leur blessure narcissique face à ce quil leur renvoie, du jugement porté par la crèche, la PMI, lécole ». Certes il existe des carences graves qui nécessitent signalement et placement, mais le plus souvent la difficulté vient dun « non-ajustement entre la fonction maternelle et la (ou les) fonction occupée par lenfant ». Ainsi de ce petit garçon de sept ans, immature, agité, peu intéressé par les apprentissages scolaires, que sa mère a eu contre lavis de son propre père auquel elle était très attachée et auquel, en quelque sorte, elle a désobéi. Malgré ses efforts pour être une « bonne mère », elle a inconsciemment vécu cet enfant comme une faute. Ce drenier, peu soutenu par un père souvent absent, est mis à une place quil ne peut tenir : « Cette place où il est mis, cette place quil occupe dans linconscient des parents va structurer son propre inconscient. Les fonctions quil occupe ne sont pas toujours destructrices mais demandent un « ajustement ». Certes, on sait bien que les symptômes des enfants sont les révélateurs dune problématique familiale, mais il est toujours étonnant de constater à quel point ils sont chargés de réaliser les désirs des parents, et, combien cela fait mal quand ils ne parviennent pas à endosser cette charge. Revenant sur les liens de construction offerts à lenfant par ses parents, Brigitte Mangin considère que dans les mesures les plus lourdes dAEMO et, a fortiori, de placement ces liens ne contiennent pas la perspective dune construction fonctionnelle satisfaisante. Cest au psychologue dêtre attentif à la spécificité de ce lien car il permettra le diagnostic et, partant, un travail possible . « Nous avons acquis un important savoir en matière de développement de lenfant, constate-t-elle. Il nous sert trop peu. Nous nous perdons souvent en conjectures plus confuses que complexes alors que lobservation attentive de lenfant, de son développement au sens large du terme, de sa santé, de ses manifestations relationnelles cognitives et comportementales sont riches denseignement ». Et de rappeler que : « Cest pour lui que des mesures sont prises par les magistrats. Intéressons-nous à lui pour savoir qui il est, qui il est en train de construire. Ce quil apprend. Ce qui lui manque. Ce qui le dépasse ou le fige ».
Les psychologues et les travailleurs sociaux, qui rencontrent ces mères, savent bien que la misère affective est lune des causes principales de leur difficulté à être attentives aux besoins de lenfant, mais aussi lisolement social qui place celui-ci dans une position centrale où « il est tout et tout le monde » et ne peut devenir lui-même. Lintervention dun tiers éducatrice ou assistante sociale a pour vocation tout à la fois de protéger lenfant des défaillances parentales et maternelles pour ce qui nous occupe et en même temps de soutenir cette mère défaillante dans son rôle éducatif. Le piège souligne Rosette Macop qui, avant dêtre psychologue a été elle-même assistante sociale, est dindiquer à la mère ce quil faut faire, de linfantiliser et se substituer à elle. Il y a alors risque de voir sinstaller une rivalité ou au contraire une démission parentale, les deux attitudes rendant problématique tout travail éducatif. « Si le travailleur social se trouve en situation de rivalité avec la mère, confirme José Barreiro Barreiro, cest que lui-même na pas renoncé à lillusion dune perfection, dun idéal de toute suffisance dont il serait loutil ». Entendons-nous bien, insiste Brigitte Mangin, il ne sagit en aucune façon de réparer les carences. Au mieux, psychologues et travailleurs sociaux peuvent devenir des « passeurs », des « accompagnateurs », sachant que « la réparation est une aventure hypothétique ; elle est longue, cette aventure, plus longue que nos mesures. Mais nous pouvons permettre lopportunité dune rencontre qui, elle, au long cours, offrira dautres liens de construction, doù naîtra peut-être quelque chose comme une réparation ». Opinion partagée par José Barreiro Barreiro qui considère que « ceci concerne la mère, son désir et ce quelle peut se permettre en fonction de sa dynamique ou économie interne ». « Toutefois, ajoute-t-il, le travailleur social peut établir avec lenfant un contact qui ne soit pas aliénant et lui permettre de grandir selon ses possibilités ». Pour lui, « si le psy peut parfois occuper une place, cest souvent celle quon lui cède, quon lui prête. Et autant que possible, il essaiera de soutenir chacun dans leur reconnaissance voire même leur défaillance ». Dans le cadre du CMPP, les choses sont un peu différentes puisque, remarque Rosette Macop, la plupart du temps les mères font elles-mêmes la démarche, même si elles y ont été fortement incitées. Cette démarche est motivée par les troubles de lenfant, puisque cest pour lui que lon vient consulter, mais très vite elle peut déboucher sur les difficultés personnelles de la mère et/ou du père. À l'inverse du travailleur social, « le psy nintervient pas dans le réel directement, il permet la parole, loin de tout jugement de valeur ». Si tout peut se dire, cela ne signifie pas que le psychologue est un mur lisse sur lequel tout glisse ; le psy est quelquun « qui réagit, qui entre en résonance. Dans la relation transférentielle qui sinstaure, il ny a pas un « qui sait » et un autre « qui ne sait pas » ; il y en a un qui parle et lautre qui écoute et qui parle aussi. Le psy, dans le travail avec la mère, na pas de conseil à donner mais doit aider à dénouer les nuds dune relation mère-enfant, mère-père-enfant qui trouve souvent une explication dans une difficulté à être femme et à avoir été un enfant ». Mais lintervention des psychologues ou des travailleurs sociaux a-t-elle encore un sens quand les mères concernées sont confrontées à des problèmes sociaux massifs ; bref est-il possible dêtre « une mère suffisamment bonne » quand on doit faire face à des problèmes de survie ?
« Les situations financières difficiles ne changent pas la structure fondamentale dune mère, répond Rosette Macop. Elle peut être suffisamment bonne ou insuffisamment bonne indépendamment des problèmes sociaux quelle rencontre. Elle peut être accablée, débordée de soucis, préoccupée, moins disponible, certes, mais pas pathogène. À linverse, elle peut vivre dans laisance, avoir nounou et femme de ménage et être complètement névrosée ! ». Tout comme on trouve des enfants vifs, intelligents et matures dans des milieux socialement défavorisés, on en trouve de très perturbés dans des milieux aisés ; toutefois, ces derniers sont peut-être moins visibles car la bourgeoisie camoufle davantage les difficultés psychiques de ses enfants et préfère les conduire dans les consultations privées plutôt quau CMPP « Il est vrai néanmoins, reconnaît la psychologue, que les problèmes sociaux saccompagnent souvent de détresse psychologique et que laddition des deux rend alors bien difficile la fonction maternelle ». Même approche pour Brigitte Mangin et José Barreiro Barreiro. Pour la première : « La misère économique nest pas forcément incompatible avec le souci de lautre et la solitude est plus à craindre, quand les réseaux naturels de solidarité sont inexistants ou épuisés. Là est le danger pour les liens maternels offerts à lenfant. ». Et pour le second : « Tout nest pas réductible à des éléments aussi objectivables. Même après des tempêtes, il reste de lamour, de lespoir. Le plus souvent le problème est ailleurs, même quand les contingences sont plus favorables ». Cest sans doute vers cet « ailleurs » que les psy cherchent à accompagner ces mères en difficulté et ces enfants en souffrance. Les travailleurs sociaux, pour leur part, ne peuvent ignorer le contexte socio-économique puisque les familles quils rencontrent, mettent en avant des problèmes socio-économiques de plus en plus massifs. Et au contraire de leurs collègues, ils sont bien obligés, eux, de travailler sur le réel.
Mireille Roques
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