Numéro 484, 29 avril 1999

 

Des mères suffisamment bonnes !

Comme les autres humains les mamans ne peuvent pas être parfaites. De plus il n’est vraiment pas souhaitable qu’elles cherchent à l’être. Et pour autant il n’est pas du tout bon qu’elles soient défaillantes. Il faut tout simplement qu’elles soient des « mères suffisamment bonnes ». Ah oui ? Quel est donc ce concept par lequel Winnicot leur dit ce qu’elles devraient être, et que peuvent les travailleurs sociaux pour celles qui sont en difficulté ? Trois psychologues travaillant dans le champ éducatif répondent

La faute à Freud !

Le concept de « mère suffisamment bonne », rappelle José Barreiro, psychologue en foyer éducatif et dans un service de droit de visite, décrit un ensemble de processus dans la relation mère-enfant qui vont permettre à celui-ci de se développer. Mais, rappelle-t-il également, certains concepts sortis de leur contexte perdent en sens et en précision ce qu’ils « gagnent » en connotations : celui de « mère suffisamment bonne » n’échappe pas à la règle… Cette mère, donc, Rosette Macop psychologue qui assure des consultations en CMPP, la décrit comme « étant capable de répondre aux besoins vitaux de son enfant, d’être en identification avec lui, en pleine disponibilité et éprouvant du plaisir à le satisfaire ». C’est pendant les premiers mois de la vie de son bébé, qu’elle manifeste avec le plus d’évidence cette capacité, accourant quand il pleure, lui donnant le sein ou le biberon, le changeant, l’apaisant, le satisfaisant de telle sorte qu’il s’endorme rassuré… Toutefois, elle ne devra pas pour autant anticiper ses désirs, au risque d’ouvrir la voie à toutes sortes d’aliénations et l’empêcher de se construire comme sujet. Mais, que l’on ne s’y trompe pas : « Satisfaire les besoins de l’enfant sans se substituer à lui, accepter les différentes ruptures sans avoir l’impression de perdre un bout de soi-même, ce n’est pas si simple ! ». Pour sa part, Brigitte Mangin, psychologue qui a en charge la supervision d’une équipe d’AEMO, préfère parler de « liens de construction fonctionnels », cette notion ayant l’avantage d’éviter la désignation moralisante de « bonne » ou «mauvaise » pour mettre l’accent sur la dynamique de la relation, « sur ce qui relie et circule ».


C’est bien entendu le « suffisamment » qui donne son sens à la définition de Winnicott. « Suffisamment » s’oppose à un «totalement» qui ne laisserait aucune place pour le désir propre de l’enfant, et renvoie implicitement à un « insuffisamment » qui, estiment nos trois psy, serait alors de l’ordre du jugement et, pour le coup, empêcherait de comprendre les causes de la mauvaise adéquation entre la mère et l’enfant. « En un sens, dit José Barreiro Barreiro, l’étiquette annulerait l’histoire ». De ces mères qu’elle reçoit en consultation, Rosette Macop préfère dire qu’elles sont « en souffrance, qu’elles viennent parler de leurs difficultés à élever cet enfant, de leur incompréhension devant ses symptômes, de leur blessure narcissique face à ce qu’il leur renvoie, du jugement porté par la crèche, la PMI, l’école… ». Certes il existe des carences graves qui nécessitent signalement et placement, mais le plus souvent la difficulté vient d’un « non-ajustement entre la fonction maternelle et la (ou les) fonction occupée par l’enfant ». Ainsi de ce petit garçon de sept ans, immature, agité, peu intéressé par les apprentissages scolaires, que sa mère a eu contre l’avis de son propre père auquel elle était très attachée et auquel, en quelque sorte, elle a désobéi. Malgré ses efforts pour être une « bonne mère », elle a inconsciemment vécu cet enfant comme une faute. Ce drenier, peu soutenu par un père souvent absent, est mis à une place qu’il ne peut tenir : « Cette place où il est mis, cette place qu’il occupe dans l’inconscient des parents va structurer son propre inconscient. Les fonctions qu’il occupe ne sont pas toujours destructrices mais demandent un « ajustement ». Certes, on sait bien que les symptômes des enfants sont les révélateurs d’une problématique familiale, mais il est toujours étonnant de constater à quel point ils sont chargés de réaliser les désirs des parents, et, combien cela fait mal quand ils ne parviennent pas à endosser cette charge. Revenant sur les liens de construction offerts à l’enfant par ses parents, Brigitte Mangin considère que dans les mesures les plus lourdes — d’AEMO et, a fortiori, de placement — ces liens ne contiennent pas la perspective d’une construction fonctionnelle satisfaisante. C’est au psychologue d’être attentif à la spécificité de ce lien car il permettra le diagnostic et, partant, un travail possible . « Nous avons acquis un important savoir en matière de développement de l’enfant, constate-t-elle. Il nous sert trop peu. Nous nous perdons souvent en conjectures plus confuses que complexes alors que l’observation attentive de l’enfant, de son développement au sens large du terme, de sa santé, de ses manifestations relationnelles cognitives et comportementales sont riches d’enseignement ». Et de rappeler que : « C’est pour lui que des mesures sont prises par les magistrats. Intéressons-nous à lui pour savoir qui il est, qui il est en train de construire. Ce qu’il apprend. Ce qui lui manque. Ce qui le dépasse ou le fige ».

Les psychologues et les travailleurs sociaux, qui rencontrent ces mères, savent bien que la misère affective est l’une des causes principales de leur difficulté à être attentives aux besoins de l’enfant, mais aussi l’isolement social qui place celui-ci dans une position centrale où « il est tout et tout le monde » et ne peut devenir lui-même. L’intervention d’un tiers — éducatrice ou assistante sociale — a pour vocation tout à la fois de protéger l’enfant des défaillances parentales — et maternelles pour ce qui nous occupe — et en même temps de soutenir cette mère défaillante dans son rôle éducatif. Le piège souligne Rosette Macop qui, avant d’être psychologue a été elle-même assistante sociale, est d’indiquer à la mère ce qu’il faut faire, de l’infantiliser et se substituer à elle. Il y a alors risque de voir s’installer une rivalité ou au contraire une démission parentale, les deux attitudes rendant problématique tout travail éducatif. « Si le travailleur social se trouve en situation de rivalité avec la mère, confirme José Barreiro Barreiro, c’est que lui-même n’a pas renoncé à l’illusion d’une perfection, d’un idéal de toute suffisance dont il serait l’outil ». Entendons-nous bien, insiste Brigitte Mangin, il ne s’agit en aucune façon de réparer les carences. Au mieux, psychologues et travailleurs sociaux peuvent devenir des « passeurs », des « accompagnateurs », sachant que « la réparation est une aventure hypothétique ; elle est longue, cette aventure, plus longue que nos mesures. Mais nous pouvons permettre l’opportunité d’une rencontre qui, elle, au long cours, offrira d’autres liens de construction, d’où naîtra peut-être quelque chose comme une réparation ». Opinion partagée par José Barreiro Barreiro qui considère que « ceci concerne la mère, son désir et ce qu’elle peut se permettre en fonction de sa dynamique ou économie interne ». « Toutefois, ajoute-t-il, le travailleur social peut établir avec l’enfant un contact qui ne soit pas aliénant et lui permettre de grandir selon ses possibilités ». Pour lui, « si le psy peut parfois occuper une place, c’est souvent celle qu’on lui cède, qu’on lui prête. Et autant que possible, il essaiera de soutenir chacun dans leur reconnaissance voire même leur défaillance ». Dans le cadre du CMPP, les choses sont un peu différentes puisque, remarque Rosette Macop, la plupart du temps les mères font elles-mêmes la démarche, même si elles y ont été fortement incitées. Cette démarche est motivée par les troubles de l’enfant, puisque c’est pour lui que l’on vient consulter, mais très vite elle peut déboucher sur les difficultés personnelles de la mère et/ou du père. À l'inverse du travailleur social, « le psy n’intervient pas dans le réel directement, il permet la parole, loin de tout jugement de valeur ». Si tout peut se dire, cela ne signifie pas que le psychologue est un mur lisse sur lequel tout glisse ; le psy est quelqu’un « qui réagit, qui entre en résonance. Dans la relation transférentielle qui s’instaure, il n’y a pas un « qui sait » et un autre « qui ne sait pas » ; il y en a un qui parle et l’autre qui écoute et… qui parle aussi. Le psy, dans le travail avec la mère, n’a pas de conseil à donner mais doit aider à dénouer les nœuds d’une relation mère-enfant, mère-père-enfant qui trouve souvent une explication dans une difficulté à être femme et à avoir été un enfant ». Mais l’intervention des psychologues ou des travailleurs sociaux a-t-elle encore un sens quand les mères concernées sont confrontées à des problèmes sociaux massifs ; bref est-il possible d’être « une mère suffisamment bonne » quand on doit faire face à des problèmes de survie ?

« Les situations financières difficiles ne changent pas la structure fondamentale d’une mère, répond Rosette Macop. Elle peut être suffisamment bonne ou insuffisamment bonne indépendamment des problèmes sociaux qu’elle rencontre. Elle peut être accablée, débordée de soucis, préoccupée, moins disponible, certes, mais pas pathogène. À l’inverse, elle peut vivre dans l’aisance, avoir nounou et femme de ménage et être complètement névrosée ! ». Tout comme on trouve des enfants vifs, intelligents et matures dans des milieux socialement défavorisés, on en trouve de très perturbés dans des milieux aisés ; toutefois, ces derniers sont peut-être moins visibles car la bourgeoisie camoufle davantage les difficultés psychiques de ses enfants et préfère les conduire dans les consultations privées plutôt qu’au CMPP… « Il est vrai néanmoins, reconnaît la psychologue, que les problèmes sociaux s’accompagnent souvent de détresse psychologique et que l’addition des deux rend alors bien difficile la fonction maternelle ». Même approche pour Brigitte Mangin et José Barreiro Barreiro. Pour la première : « La misère économique n’est pas forcément incompatible avec le souci de l’autre et la solitude est plus à craindre, quand les réseaux naturels de solidarité sont inexistants ou épuisés. Là est le danger pour les liens maternels offerts à l’enfant. ». Et pour le second : « Tout n’est pas réductible à des éléments aussi objectivables. Même après des tempêtes, il reste de l’amour, de l’espoir. Le plus souvent le problème est ailleurs, même quand les contingences sont plus favorables ». C’est sans doute vers cet « ailleurs » que les psy cherchent à accompagner ces mères en difficulté et ces enfants en souffrance. Les travailleurs sociaux, pour leur part, ne peuvent ignorer le contexte socio-économique puisque les familles qu’ils rencontrent, mettent en avant des problèmes socio-économiques de plus en plus massifs. Et au contraire de leurs collègues, ils sont bien obligés, eux, de travailler sur le réel.

Mireille Roques


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