Numéro 484, 29 avril 1999

Des mères suffisamment bonnes !:

 La faute à Freud !

Trop c’est trop


Un jour les femmes en ont eu assez du discours culpabilisant des hommes sur la maternité et elles ont pris la plume pour faire entendre un autre son de cloche, témoigner de leur expérience particulière et se faire les avocates de ces mères toujours trop ou trop peu, forcément abusives ou castratrices, négligentes ou surprotectrices. Coupables, forcément coupables, aurait dit Marguerite Duras…

Difficile de dire quand tout cela a commencé : déjà les déesses de la Grèce Antique ont des histoires compliquées avec leurs pères, leurs frères ; certaines, comme Héra, font même des enfants toutes seules ; d’autres, comme Athéna, ne sont pas si loin de nos actuelles méthodes de procréation assistée… Pour ce qui concerne les Amazones, on sait qu’elles n’acceptaient la présence des hommes qu’une fois l’an et mettaient à mort leurs nouveaux-nés mâles. Quant aux mères de la tragédie on se souvient moins d’Andromaque, épouse fidèle et mère admirable, que de Médée qui égorgea ses enfants ou de Jocaste, celle par qui le malheur arriva puisque, laisse entendre Sophocle, elle était peut-être moins ignorante de l’identité d’Oedipe qu’elle voulait bien le laisser croire… Et pourtant, vingt-cinq siècles plus tard, c’est bien le mythe d’Oedipe qui constitue le fond de commerce de la psychanalyse alors que, de sa mère, elle ne se préoccupe guère ! Justement, propose Christiane Olivier dans un livre référence — « Les enfants de Jocaste » (1) — changeons enfin de point de vue et revoyons un peu la copie d’un certain Sigmund Freud qui, pour avoir été un grand homme, n’en a pas moins dit bien des bêtises concernant les femmes. Certes, reconnaît-elle, ce n’est pas lui « qui a inauguré l’infériorité de la femme (…) mais disons qu’il a tout fait pour la rendre logique, donc inéluctable ». Et elle, Christiane Olivier, femme, mère et psychanalyste « a envie de s’inscrire en plein milieu de ce désastre de fantasmes et de mots masculins ayant trait à la féminité, et dont beaucoup, grâce à leur ésotérisme, ont pour fonction de tenir les femmes écartées des lieux de l’homme. »

Moins virulente mais tout aussi décidée à donner à la question des mères la place qu’elle mérite, Jane Swigart s’attaque à son tour à ce « Mythe de la mauvaise mère » (2) et à cette « collusion silencieuse » qui n’a fait que renforcer les a priori de Freud. En effet, il est étonnant de voir que les femmes qui l’ont entouré — et qui elles-mêmes comptent parmi les grands noms de la psychanalyse — se sont ralliées à son interprétation et ont accepté que sa théorie s’écrive au masculin… Parmi elles, l’une des plus intéressantes est Hélène Deutsch qui, bien qu’elle fût à la fois son élève et sa patiente, a toujours occulté les conflits qu’elle connaissait en tant que mère. Dans son autobiographie, « Confrontations with myself », elle évoque ses difficultés à concilier maternité et activité professionnelle, tout en s’interrogeant sur cette incapacité à exprimer sincèrement cette dualité : « Si elle avait parlé plus sincèrement des sentiments complexes que son enfant éveillait en elle, regrette Jane Swigart, Freud aurait peut-être étudié la psychologie des femmes sous une lumière différente, et étudié la relation mère-enfant à ses débuts avec plus de compréhension pour la mère. Au lieu de cela, ses théories ignorent la tâche de la mère et les réalités émotionnelles de la maternité. ».

La faute à Freud donc — et à ses successeurs — si les mères se sentent perpétuellement coupables et si le peu de considération qu’elles ont envers elles-mêmes les poussent souvent à blâmer leur propre mère… Car si les relations mères-fils sont compliquées, les relations mères-filles ne le sont pas moins et, de génération en génération, elles entraînent la répétition des sentiments d’angoisse et de dévalorisation, comme un tribu dont la maternité devrait s’acquitter… Arrêtons les dégâts, semble décréter Paula J. Caplan et, « Pour en finir avec le mythe de la mauvaise mère », cette spécialiste de psychologie féminine lance un « C’est pas la faute des mères ! » (3) sans appel où elle fait un sort aux mythes respectifs de la mère parfaite et de la mauvaise mère. « Tandis que les mythes de la mère parfaite établissent des critères de perfection impossibles à atteindre, écrit-elle, les mythes de la mauvaise mère font paraître le comportement normal d’une mère pire qu’il n’est en réalité. Les mythes de la m auvaise mère nous aident à exagérer les défauts de nos mères et à transformer leurs caractéristiques neutres ou pas trop mauvaises en monstruosités ». Ainsi en a-t-il été pendant longtemps — et aujourd’hui encore trop souvent —, la mère ne pouvant être qu’ange ou sorcière et tenant dans ses seules mains le présent et l’avenir de ses enfants.

« Et demain… ? » s’interroge Elisabeth Badinter dans un numéro de la revue « Autrement » (4) : évoquant la transformation des femmes, l’évolution du couple et les nouvelles techniques de procréation, elle s’interroge sur ce qui pour elle n’est ni un mythe ni de la science fiction, à savoir la possibilité pour un homme de porter un enfant : « C’est une des choses les plus sérieuses et les plus angoissantes qu’on puisse avoir devant soi. L’homme enceint, c’est une possibilité proche à laquelle on devrait réfléchir sérieusement (…) parce qu’à partir du moment où c’est techniquement possible, même si c’est encore dangereux, il est inévitable que ça arrive. » Et ça, Freud ne l’avait jamais envisagé…

M.R.

1/« Les enfants de Jocaste », Christiane Olivier - Denoël, 1980

2/« Le mythe de la mauvaise mère », Jane Swigart — Robert Laffont, 1990

3/« C’est pas la faute des mères ! », Paula J. Caplan — le jour, éditeur, 1993

4/« Autrement », « les mères », numéro 90, mai 1987.


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