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Difficile de dire quand tout cela a commencé : déjà les déesses de la Grèce Antique ont des histoires compliquées avec leurs pères, leurs frères ; certaines, comme Héra, font même des enfants toutes seules ; dautres, comme Athéna, ne sont pas si loin de nos actuelles méthodes de procréation assistée Pour ce qui concerne les Amazones, on sait quelles nacceptaient la présence des hommes quune fois lan et mettaient à mort leurs nouveaux-nés mâles. Quant aux mères de la tragédie on se souvient moins dAndromaque, épouse fidèle et mère admirable, que de Médée qui égorgea ses enfants ou de Jocaste, celle par qui le malheur arriva puisque, laisse entendre Sophocle, elle était peut-être moins ignorante de lidentité dOedipe quelle voulait bien le laisser croire Et pourtant, vingt-cinq siècles plus tard, cest bien le mythe dOedipe qui constitue le fond de commerce de la psychanalyse alors que, de sa mère, elle ne se préoccupe guère ! Justement, propose Christiane Olivier dans un livre référence « Les enfants de Jocaste » (1) changeons enfin de point de vue et revoyons un peu la copie dun certain Sigmund Freud qui, pour avoir été un grand homme, nen a pas moins dit bien des bêtises concernant les femmes. Certes, reconnaît-elle, ce nest pas lui « qui a inauguré linfériorité de la femme ( ) mais disons quil a tout fait pour la rendre logique, donc inéluctable ». Et elle, Christiane Olivier, femme, mère et psychanalyste « a envie de sinscrire en plein milieu de ce désastre de fantasmes et de mots masculins ayant trait à la féminité, et dont beaucoup, grâce à leur ésotérisme, ont pour fonction de tenir les femmes écartées des lieux de lhomme. »
Moins virulente mais tout aussi décidée à donner à la question des mères la place quelle mérite, Jane Swigart sattaque à son tour à ce « Mythe de la mauvaise mère » (2) et à cette « collusion silencieuse » qui na fait que renforcer les a priori de Freud. En effet, il est étonnant de voir que les femmes qui lont entouré et qui elles-mêmes comptent parmi les grands noms de la psychanalyse se sont ralliées à son interprétation et ont accepté que sa théorie sécrive au masculin Parmi elles, lune des plus intéressantes est Hélène Deutsch qui, bien quelle fût à la fois son élève et sa patiente, a toujours occulté les conflits quelle connaissait en tant que mère. Dans son autobiographie, « Confrontations with myself », elle évoque ses difficultés à concilier maternité et activité professionnelle, tout en sinterrogeant sur cette incapacité à exprimer sincèrement cette dualité : « Si elle avait parlé plus sincèrement des sentiments complexes que son enfant éveillait en elle, regrette Jane Swigart, Freud aurait peut-être étudié la psychologie des femmes sous une lumière différente, et étudié la relation mère-enfant à ses débuts avec plus de compréhension pour la mère. Au lieu de cela, ses théories ignorent la tâche de la mère et les réalités émotionnelles de la maternité. ».
La faute à Freud donc et à ses successeurs si les mères se sentent perpétuellement coupables et si le peu de considération quelles ont envers elles-mêmes les poussent souvent à blâmer leur propre mère Car si les relations mères-fils sont compliquées, les relations mères-filles ne le sont pas moins et, de génération en génération, elles entraînent la répétition des sentiments dangoisse et de dévalorisation, comme un tribu dont la maternité devrait sacquitter Arrêtons les dégâts, semble décréter Paula J. Caplan et, « Pour en finir avec le mythe de la mauvaise mère », cette spécialiste de psychologie féminine lance un « Cest pas la faute des mères ! » (3) sans appel où elle fait un sort aux mythes respectifs de la mère parfaite et de la mauvaise mère. « Tandis que les mythes de la mère parfaite établissent des critères de perfection impossibles à atteindre, écrit-elle, les mythes de la mauvaise mère font paraître le comportement normal dune mère pire quil nest en réalité. Les mythes de la m auvaise mère nous aident à exagérer les défauts de nos mères et à transformer leurs caractéristiques neutres ou pas trop mauvaises en monstruosités ». Ainsi en a-t-il été pendant longtemps et aujourdhui encore trop souvent , la mère ne pouvant être quange ou sorcière et tenant dans ses seules mains le présent et lavenir de ses enfants.
« Et demain ? » sinterroge Elisabeth Badinter dans un numéro de la revue « Autrement » (4) : évoquant la transformation des femmes, lévolution du couple et les nouvelles techniques de procréation, elle sinterroge sur ce qui pour elle nest ni un mythe ni de la science fiction, à savoir la possibilité pour un homme de porter un enfant : « Cest une des choses les plus sérieuses et les plus angoissantes quon puisse avoir devant soi. Lhomme enceint, cest une possibilité proche à laquelle on devrait réfléchir sérieusement ( ) parce quà partir du moment où cest techniquement possible, même si cest encore dangereux, il est inévitable que ça arrive. » Et ça, Freud ne lavait jamais envisagé
M.R.
1/« Les enfants de Jocaste », Christiane Olivier - Denoël, 1980
2/« Le mythe de la mauvaise mère », Jane Swigart Robert Laffont, 1990
3/« Cest pas la faute des mères ! », Paula J. Caplan le jour, éditeur, 1993