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3 février 1999, 10 h 50, dans les locaux de CanalWeb, sur le Forum de la création citoyenne (1), un débat sur les zones franches sengage.
Éric Raoult (RPR), ancien ministre de la Ville, se félicite du maintien des ZFU, véritable « perfusion sociale » de certains quartiers, quil sagit de faire passer « de la rubrique des faits divers à la rubrique économique » ; Francis Parny, élu PC, rappelle le bilan récent et mitigé de lIGAS : difficulté à sinscrire dans la durabilité, effets daubaine de certaines délocalisations, efficacité économique relative ; Adeline Hazan, PS, dans son sillage, pointe linsuffisance des emplois créés, prône de rendre obligatoire les quotas dembauche, afin de faire fonctionner une véritable mixité sociale. La droite et la gauche se renvoient, sans grand intérêt ni réelle surprise, les choix politiques demplacements des ZFU, Lille contre Bordeaux, Aubry contre Juppé
Un débat plutôt... politicien. Mais intervient Laurence Roulleau-Berger (2), chercheur au CNRS, qui rappelle très franchement la discrimination à lembauche frappant « les oubliés de la République », et les « identités blessées » de nombre de jeunes banlieusards, tout cela dans un langage de terrain. A Lyon puis à Marseille, la sociologue sapproche depuis des années des parcours difficiles de certains jeunes, observe leur socialisation, « transitionnelle » le plus souvent et déterminée par leurs pairs. Ces jeunes construisent alors des « espaces intermédiaires », où apparaissent leurs «compétences urbaines», qui ont émergé à cause ou grâce à leur adaptation à la souffrance, à leur capacité de résistance, compétences quil convient de les aider à exploiter, en allant vers une transformation des images négatives en propos positifs ; elle dira dailleurs beaucoup compter sur les travailleurs sociaux pour ce faire
Souvenons-nous : la loi du 14 novembre 1996 relative à la mise en uvre du pacte de relance pour la ville a créé ou modifié un ensemble de dispositions dérogatoires pour encourager lactivité économique, lutter contre le chômage et plus largement introduire la mixité urbaine dans 44 zones franches urbaines et 416 zones de redynamisation urbaine.
Las, les zones franches ne donnent pas ce que lon avait attendu delles : au tout début de cette année, deux rapports successifs de lInspection générale des finances et de ladministration, suivi de celui de lInspection générale des affaires sociales (IGAS) avaient en effet pointé les dysfonctionnements des zones franches urbaines (voir Lien Social n°470), dont le dispositif est prévu jusquen 2006 ; le rapport du ministère délégué à la Ville, rendu aux parlementaires en début de ce mois, reprend lessentiel des critiques : le dispositif est « porteur, dans sa conception même, deffets pervers : délocalisations, phénomènes de « chasseurs de primes », bénéfice important accordé à certaines professions, spéculation immobilière, difficulté des contrôles, difficultés dinterprétation du dispositif pouvant entraîner à lavenir des redressements financiers pour certaines entreprises ». Bref, une discrimination positive qui ne se verrait que par ses effets pervers
Le coût des mesures dérogatoires est exorbitant, mais la création demplois engendrée est bien plus faible que prévu (seulement 4500 créations nettes demploi en 1997, et le même chiffre pour les emplois délocalisés). Les entreprises déjà existantes dans ces zones tirent des bénéfices de ces avantages mais réalisent peu dembauches locales Pour 1997, par exemple, le coût du seul dispositif ZFU exonération de taxe professionnelle compensée par lÉtat, exonération de taxe foncière sur les propriétés bâties à usage professionnel, exonération dimpôts sur les bénéfices et réduction des droits de mutation sur les fonds de commerce, auxquelles sajoutent lexonération de cotisations patronales de Sécurité sociale a représenté 651 millions de francs, alors que le chiffre bondit à 1,424 milliard pour 1998. Et, prévoit le rapport, « la progression des coûts en ZFU pourrait saccélérer à partir de lan 2000, car les investissements réalisés par les collectivités locales en matière daménagement de zones daccueil dentreprises devraient produire leur plein effet à partir de 2000-2002. Ces zones dactivité seront achevées à cette période et pourraient engendrer un afflux dentreprises par transfert et création et se traduire par une montée en charge des dispositifs »
Se prononçant pour la non-reconduction des contrats de ville après 2006, Claude Bartolone a énoncé une série de propositions destinées à lamélioration du dispositif pour la tranche 2000-2006, le premier enjeu étant de « moraliser le dispositif des ZFU » : interdiction du bénéfice des aides pour les transferts en provenance dautres zones franches, coordination et renforcement des contrôles fiscaux et sociaux, simplification des textes réglementaires, modulation des exonérations de charges sociales selon quil sagit demplois délocalisés ou créés L« efficacité sociale » (du dispositif des ZFU) apparaîtrait à partir de 2000 : un dispositif de déclaration préalable permettant, après avis dun comité dorientation et de surveillance, de « réserver le bénéfice des exonérations aux entreprises qui sengagent à contribuer à la revitalisation du quartier et à lemploi des habitants ».
Dautres propositions doivent être rendues, en juin prochain, par deux parlementaires PS Chantal Robin-Rodrigo et Pierre Bourguignon chargés de lévaluation (encore) finale du dispositif des zones franches urbaines (ZFU) et des zones de redynamisation urbaine (ZRU), en vue de « franchir une nouvelle étape dans le volet économique de la politique de la ville » ; la première est députée des Hautes-Pyrénées, le second sociologue-urbaniste député en Seine-Maritime. Lenjeu est de taille car, conclut le rapport, « la marginalisation économique de certains quartiers et les difficultés rencontrées avec les outils classiques de la politique de lemploi pour insérer dans la vie active la population de certains quartiers sont clairement apparues comme une des causes profondes des récentes crises urbaines. La prospérité de certaines de nos villes et le retour de la croissance ne peuvent quaccentuer la frustration des habitants de ces quartiers, qui ne profitent pas des emplois à leur porte ». Tout cela est on ne peut plus clairement exprimé
Joël Plantet
(1) TCC - 99-103, rue de Sèvres
75006 Paris. Tél. 01 43 25 04 74
Site internet : http ://www. tcc. fr
E-mail : inf@tcc. fr
(2) Voir La Ville intervalle : jeunes entre centre et banlieue, éditions Méridiens Klincksieck, 1991, et Linsertion des jeunes en France, à paraître en avril prochain aux Editions de lAube.
Jacques Donzelot : Le concept des zones franches a été inventé par un géographe anglais au début du tatchérisme, et lidée principale reposait sur le principe de la suppression des taxes pour les entreprises qui simplantaient dans les lieux, où la création dactivités savérait nécessaire. Le résultat de cette politique sest soldé par labandon de cette formule dix ans plus tard. Celle-ci a été reprise aux États-Unis au début de lère reaganienne où malgré une réglementation, les effets daubaine étaient grands pour les entrepreneurs et nuls pour la population.
Des expériences similaires ont été tentées en Italie, sous le nom de « pactes territoriaux », et ont échoué également excepté en un lieu où lentreprise FIAT a pu simposer en bénéficiant dune population non maffieuse et homogène. Autrement dit, actuellement, seule la France a des zones franches.
Jacques Donzelot : Les zones franches ne servent strictement à rien. Ce nest pas une bonne stratégie et cela coûte plus que ça ne rapporte. Cest une fausse bonne idée. Le seul moyen de créer du développement local serait de faciliter les forces locales quand elles existent, les encourager plutôt que de créer des « far-west » économiques à lintérieur du territoire national, dont la durée est incertaine car les entrepreneurs privés en profitent tant que les avantages perdurent, sans investir à long terme. Il sagit donc pour lEtat de sappuyer sur des acteurs locaux, de ne pas les décourager par des procédures empilées depuis la nuit des temps.
De plus, lintégration sociale en France sest toujours réalisée à travers les petits emplois publics. Or, cest aujourdhui la 3e génération dimmigrés qui arrive sur le marché de lemploi, avec pour la plupart la nationalité française, et qui pour « x » raisons, na pas accès à la fonction publique. Cest le vrai problème, et paradoxalement peut-être faudrait-il recourir à des formules employées aux États-Unis comme la discrimination positive, cest-à-dire des quotas de personnes dorigine immigrée dans lenseignement, la police, lhôpital etc. Autant dire quen France ce serait une énormité car ici on ne reconnaît même pas lexistence de ces minorités. Dans une telle situation, comment favoriser leur accès à lemploi, si lon ne reconnaît pas lexistence particulière de ces gens. Cela ne signifie pas pour autant quil faut « cultiver lislam dans chaque HLM », mais pour le moins leur ouvrir les portes de la petite fonction publique. Lenjeu nest pas de remettre dans leurs quartiers dorigine ceux qui ont fait quelques études, et les intégrer dans laide sociale sous prétexte que mais de leur favoriser une véritable insertion de manière à ce quils incarnent une réelle intégration.
Propos recueillis par Guy Benloulou
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