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Psychiatrie : retour vers le futur ?Hier, la psychiatrie était accusée de satisfaire servilement aux normes fixées par la société pour classer les individus entre normaux et dangereux. Puis les années 70 virent arriver l« antipsychiatrie » avec notamment la psychanalyse, et les psychiatres se firent beaucoup moins complaisants à légard du pouvoir politique en se revendiquant à lécoute du « sujet ». Aujourdhui, advient la « nouvelle psychiatrie ». Certains psychiatres hurlent au retour, en pire, des vieilles valeurs. Dautres au contraire parlent de lavènement dune ère de progrés. Les premiers comme les seconds mettent en avant le fameux DSM. Lien Social a rencontré Julien Daniel Guelfi, Édouard Zarifian, Gérard Gasquet tous trois psychiatres (1). Débat sur une divergence profonde |
Julien Daniel Guelfi : Il existe effectivement deux courants très importants au sein de la psychiatrie actuelle. Lun articulé autour de la psycho-dynamique avec des règles et des concepts psychanalytiques qui resitue lhistoire du sujet. Lautre, auquel jappartiens, se fonde sur un point de vue purement descriptif et tente de rester le moins possible « prisonnier » de théories psychologiques sur le développement : cest la « nouvelle psychiatrie ». Elle na pas pour objectif de répondre à la commande politique et donc de gérer les exclus.
Nous avons assisté, après la deuxième guerre mondiale, à un essor de la psychanalyse jusquau début des années 70, puis à un certain déclin, au bénéfice de cette « nouvelle psychiatrie ». Certains considèrent cela comme un retour en arrière, alors que dautres, comme moi, le perçoivent comme un progrès.
Actuellement le DSM III, publié en 1980, est lobjet de conflits ouverts entre ces deux « partis » de la psychiatrie. En effet, si les deux premiers DSM consistaient en une classification des troubles mentaux reposant sur les concepts dAdolph Meer, (troubles dit « réactionnels » dont les pathologies soriginaient dans des conflits dordre conjugaux, sociaux, traumatiques etc.) la troisième édition du DSM ne se référe plus aux théories réactionnelles ou aux concepts psychanalytiques. Cest un ouvrage reposant uniquement sur le descriptif, et qui minimise les connaissances psychologiques.
Édouard Zarifian : Le DSM qui se prétend un outil athéorique est de plus en plus lexpression dune idéologie. On ne peut en aucun cas lutiliser dans la pratique des soins. Quon puisse en faire un outil de recherche, en nétant pas dupe, et en connaissant le formidable réductionnisme que lon inclut, pourquoi pas ? Mais on ne peut pas le transposer directement dans un système de soins. Il en va de même des théories cognitivo-comportementales qui procèdent de la même représentation de lhomme, sorte de mécano où tout est préprogrammé et où il sagit de reprogrammer ce qui aurait été déprogrammé. Cela participe donc aussi de la réification de lhomme, alors quil y a une demande croissante des usagers dêtre considérés comme des êtres humains, dêtre écoutés, de ne pas se voir réduire à une collection dorganes. De plus, la psychiatrie ne peut pas être considérée indépendamment de tous les autres courants qui animent notre société. Tous ceux-ci convergent actuellement vers une objectivation de lhomme. En effet, dans une perspective qui est strictement économique telle que la mondialisation des produits industriels, il faut de moins en moins dentreprises, mais de plus en plus puissantes et fabriquant des objets de plus en plus standardisés aux coûts les plus bas, cest-à-dire en se passant de lhomme. Pour cela il faut des consommateurs universels. Les particularités et les différences de chacun doivent être abolies. Ainsi, lavant dernier congrès de lAssociation américaine de psychiatrie (APA) reposait sur le concept : « One world, one language » ; cest-à-dire sur une seule manière de voir le monde. Dans cette perspective, les différences entre les hommes sont une gène ; voire un artefact et doivent être considérées comme pathologiques. Si lon se base sur une approche psychanalytique, on admet que chaque individu est unique et la seule donnée qui présente un intérêt est sa parole et le sens quil lui donne. Mais la psychanalyse a connu une période hégémonique, animée par des psychanalystes qui prétendaient tout expliquer. Aujourdhui, certains sélèvent contre cette tendance en affirmant, pour que la psychanalyse conserve sa puissance et son crédit, quelle doit séloigner dune pensée magique. En tous les cas, lapproche psychanalytique permet de rentrer en communication avec un autre être humain, en prenant en compte des aspects subjectifs et qualitatifs ; ce que les approches de la psychiatrie actuelle éliminent totalement en cultivant luniformisation et la standardisation des individus.
Gérard Gasquet : Historiquement cest vrai, la psychiatrie a eu cette fonction sociale dexclure certaines personnes potentiellement dangereuses par rapport aux normes fixées par la société et la politique. Avec lavènement de la psychanalyse, violemment rejetée à ses débuts, la psychiatrie a commencé à réfléchir sur ses pratiques. Cest surtout après la seconde guerre mondiale que de nombreux psychiatres se sont fait analyser entraînant une remise en cause progressive de leur rôle et de leur fonction. Ils se sont alors trouvés en porte-à-faux face à la demande sociale que la psychanalyse interroge. Ils ont découvert que la société porte en elle des idéaux et une morale fondés sur le renoncement sexuel et agressif de lêtre humain, donc sur un refoulement nécessaire à la vie en société, mais en même temps porteur de névroses et de troubles mentaux. Ce fut alors la création de la psychiatrie de secteur en France avec pour objectif de mettre fin au ghetto asilaire et la naissance du mouvement de lantipsychiatrie des années 70. Dans ce phénomène de bascule, la psychiatrie tentait de prendre en compte lindividu comme un sujet ayant un inconscient, cest-à-dire une parole singulière, pris dans des relations complexes avec sa famille et la société. Cependant, dans les années 80, sous linfluence américaine, la psychiatrie traditionnelle qui navait pas disparu, a reconquis peu à peu le terrain perdu. On peut dire aujourdhui que sa victoire est totale et quelle impose partout ses critères fondés sur la neurobiologie et le comportementalisme, ce qui exclut toute notion de sujet inconscient. Cest une psychiatrie du Moi. La preuve en est le succès considérable du DSM, la bible nosographique des psychiatres, qui voit une évacuation pure et simple de lapport psychanalytique, et même psychopathologique, au profit dune approche phénoménologique et sémiologique. Le résultat est dramatique pour les patients rabaissés au rang dobjets médicaux, comme le dit Zarifian, par des spécialistes du cerveau qui auraient le savoir et le pouvoir de les guérir. Cest un scandale et une imposture. Cette nouvelle psychiatrie ne peut quadministrer des médicaments pour tenter de soulager les effets de causes restant inabordées. Le problème pour les patients reste donc entier, non seulement on ne recherche pas les raisons inconscientes de leurs souffrances, mais on barre ainsi toutes possibilités de questionnement réel du sujet sur son histoire
Julien Daniel Guelfi : Tout système de classification génère des problèmes et des limitations ! Ces risques ne sont pas spécifiques au DSM. Une mauvaise utilisation en est parfois faite, cela est tout à fait vrai. Ainsi, comme le Quotient Intellectuel inventé par les psychologues, cet outil quest le DSM peut exclure et faire prendre des troubles du caractère pour des maladies mentales alors que son rôle est de permettre daffiner la compréhension de ces pathologies. Il convient donc de parler de mauvaise utilisation et non doutil dangereux.
De plus actuellement, bien que ce matériel ait acquis une certaine notoriété au sein de cette nouvelle psychiatrie, il reste encore ignoré des institutions statuant sur le handicap ou la maladie mentale en termes de reconnaissance officialisée (COTOREP CDES etc.). Actuellement dailleurs une cellule de réflexion constituée de psychiatres est en place pour justement analyser lutilisation de la classification américaine ou celle de lOMS, modifiée et appliquée au handicap.
Le DSM en est à sa quatrième édition, et la classification internationale des maladies mentales (CIM ou LCD en anglais) en est à sa dixième édition. Nous avons donc deux instruments pour catégoriser ces troubles mentaux, qui sont largement expérimentaux, car on ignore encore beaucoup de choses sur ces maladies. En fait, on a tort dopposer les différentes thérapies, car elles sont à mon sens complémentaires, et ce nest quune question de niveau dintervention. Il est très important de réfléchir à la prévention des troubles mentaux, et même lorsquon fait des recherches cliniques, il est important dutiliser des outils comme le DSM, agrémenté également dautres méthodes dapproches longitudinales dinspiration psychologique comme la psychanalyse. Encore une fois ces différents courants ne sont pas obligatoirement ! opposés
Édouard Zarifian : Outre le DSM, il existe aussi la psychiatrie biologique. Celle-ci, tout à fait respectable dans le domaine de la recherche, est malheureusement devenue un système de soins et de représentations de lhomme. Jai introduit ce courant en France en 1978 et je lai animé pendant huit ans. Mais à partir du moment où ont été créés des groupes homogènes de malades on génère un aveuglement idéologique, dont le seul but est détablir des moyennes et une norme. Pour répondre plus précisément à votre question je dirai : oui les décideurs politiques sont tentés dutiliser ces courants psychiatriques qui produisent des psychotropes, comme régulateur social dans une société normative où lon va désigner les normaux et les anormaux. Ainsi, les concepts de la psychiatrie biologique ont de même que le DSM, envahi le champs des soins. Aujourdhui, on nous impose de prendre en charge des catégories de la population qui ne relèvent pas de la psychiatrie ou de la médecine, mais simplement du dysfonctionnement de notre société. Il en résulte des raisonnements tautologiques : 40 % des RMIstes en fin de droits consomment des psychotropes alors que lon ne compte que 12 % de consommateurs dans le reste de la population. Donc ces RMIstes sont bien plus malades que les autres, et cest à la psychiatrie de sen occuper Le fait de consommer un psychotrope définit de manière tautologique un état pathologique. Tout ce qui est de lordre de la violence ou de la délinquance devient pareillement une maladie mentale, et non pas le moyen ultime dexprimer un dysfonctionnement économico-social. Même la pédophilie, qui est certes un comportement sexuel intolérable dans une société, nest sûrement pas une maladie mentale. Or, on demande aux psychiatres de traiter toutes ces personnes en ajoutant que sils récidivent, ce sera la faute de la psychiatrie Il y a même des psychiatres qui acceptent que ces individus relèvent de la pathologie mentale. On fait donc entrer dans le giron de la psychiatrie tout ce qui gêne la société.
Gérard Gasquet : Pour moi ces tendances de la psychiatrie actuelle sont effectivement très dangereuses car la principale conséquence cest la mort de la parole du sujet. Cest un vieux fantasme de lêtre humain de vouloir découvrir un remède qui le guérisse de sa souffrance existentielle sans faire defforts. Ces pratiques excluent la psychanalyse car elles veulent réduire linconscient à une peau de chagrin, cest-à-dire supprimer la parole pleine comme disait Lacan
Gérard Gasquet : Beaucoup dentre eux sont en analyse, et veulent témoigner de ce quils observent sur le terrain de lexclusion. Mais alors quauparavant des psychanalystes intervenaient dans leur formation, ils sont aujourdhui formés par ces nouveaux psychiatres qui appliquent avec zèle les directives administratives et politiques pour en faire des techniciens toujours plus performants et rentables. Cela évidemment au détriment dune formation de qualité et donc au désavantage de la population. Cest pourquoi les travailleurs sociaux sont très demandeurs dune réflexion sur leurs pratiques ; ils ne veulent pas être de simples courroies de transmission de ce que la société décide pour son confort. Ils veulent se questionner sur certains aspects pervers ou sadiques des exigences de celle-ci à lendroit des sujets. Le travailleur social a donc un rôle important, mais celui-ci ne peut être efficient, avoir du sens, que sil peut réfléchir sur cette position dentre-deux où il se trouve : dun côté la parole de sujets sociaux, de lautre lexigence politique des autorités de tutelle à son endroit. Pour quune parole de sujet subsiste, pour quun espace de liberté perdure, ils doivent comme certains dentre nous, prendre la parole aussi et assumer ce quil en est de leur désir
Édouard Zarifian : Les rencontres de la psychiatrie que jai organisées ont montré lintérêt des travailleurs sociaux pour le champs de la santé mentale, et ont prouvé que ce sont des professions qui se retrouvent dans un état disolement considérable, confrontées à des situations de misères morales, matérielles et psychiques énormes. Cest donc un métier de plus en plus éprouvant et beaucoup vivent douloureusement lexpérience de leur pratique avec le sentiment dun dénuement de moyens, et dun isolement par rapport aux autres catégories de professionnels qui pourraient agir. De plus, ce quils détiennent comme informations sur létat de notre société est tellement dérangeant, que personne ne les entend. Or, ce qui manque justement aux travailleurs sociaux, cest une réelle reconnaissance.
Il existe actuellement une représentation totalement inexacte de ce quest le travailleur social, de ce quest la fonction, de ce quil rencontre, de ce quil peut faire remonter comme informations Il y a donc un vrai travail de communication et de militantisme pour faire connaître leur métier et montrer queux aussi ont le soucis du respect de la parole de lindividu
Propos recueillis par Guy Benloulou
(1) Julien Daniel Guelfi est psychiatre, professeur à luniversité de Paris XI et chef de service à lhôpital Paul Brousse. Il est le représentant de la Nouvelle psychiatrie et a coordonné la traduction française des 3e et 4e édition du DSM.
Édouard Zarifian est psychiatre chef du service de psychiatrie du CHU de CAEN, chargé de mission auprès du ministère de la Santé. Auteur de nombreux ouvrages dont Les paradis artificiels chez Flammarion.
Gérard Gasquet est psychiatre au CMP de Gennevilliers, auteur dun article retentissant paru dans Limage dans le tapis, Revue dEspace Analytique n°3.
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