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Peut-on être pour ou contre l'éradication du mongolisme ?La faculté de diagnostiquer la trisomie 21 et d'interrompre la grossesse vient bousculer lidée du droit revendiqué à la différence : jusqu'où va-t-on aller dans le choix du bébé ? Pour autant, qui osera contester la liberté à chaque couple de savoir si leur futur enfant est « normal » ? Réflexion sur un dilemme |
La découverte et lutilisation des marqueurs sériques permettent daffiner le dépistage prénatal dune anomalie chromosomique telle que la trisomie 21, et, de linclure dans une démarche de santé publique. Cest-à-dire dorganiser un dispositif qui rende les examens accessibles à toutes les femmes enceintes et qui en prévoit la prise en charge par la Sécurité sociale. De là à prétendre que léradication du mongolisme est désormais programmée, il y a un pas. Il reste, en effet, encore d'importantes avancées scientifiques à réaliser pour cela et tout le monde ne partage pas ce souci d'éradication, estimant quun bon travail dintégration de cette population a été patiemment conduit ces dernières décennies et a fait du « mongolisme » (1) lun des handicaps le plus harmonieux et le plus socialement accepté.
La France peut être fière du développement de sa médecine et pourtant, à bien des égards, son dispositif politique en matière de santé publique pêche par sa fragilité. Le procès des ministres impliqués dans laffaire du sang contaminé par le virus du sida la montré : tandis que les plus hauts responsables de lÉtat furent souvent placés dans lincapacité de prendre des décisions faute de disposer dun conseil scientifique et médical éclairé, ce sont des journalistes et des associations de défense des malades qui ont été au plus près de la vérité. Ce qui est valable pour le Sida lest aussi en matière de prévention des risques liés à la malformation du ftus. Dans ce domaine où « dépistage », « diagnostic » et « avortement thérapeutique » sont des termes allégrement confondus sous le même vocable « déradication » et où le terme deugénisme est sans cesse brandi comme un épouvantail par ceux qui cherchent dabord à préserver leur pouvoir et leurs intérêts, linformation est prioritairement véhiculée par la presse féminine. Et ce nest pas un hasard non plus, si ce sont des femmes médecins et chercheurs qui se retrouvent en pointe dun combat pour une information médicale placée au service dune maternité synonyme de sécurité et de bonheur, à la fois pour la mère et pour lenfant à naître.
Pour cela, le repérage dune malformation du ftus dans le cadre dune démarche médicale daccompagnement de la grossesse comporte trois étapes bien distinctes : le dépistage qui établit la mesure dun risque, le diagnostic qui infirme ou confirme le risque et en précise la nature, et enfin la décision dinterrompre ou de poursuivre la grossesse. La première phase de dépistage a longtemps reposé sur la seule échographie que, malheureusement, une utilisation banalisée pour repérer le sexe de lenfant fait perdre sa dimension dacte médical fondamental auprès de lopinion publique. En effet, léchographie relève des signes dappel, cest-à-dire des indices permettant de suspecter une anomalie. Aujourdhui, cet acte peut être complété par la pratique dun dosage des marqueurs sériques. Cet examen sappuie sur une prise de sang effectuée entre 15 et 18 semaines daménorrhées et traitée par des laboratoires spécialement habilités pour pratiquer ce type dexamen (2). Car, linterprétation des signes et surtout leur communication aux patientes devant faire lobjet de grandes précautions.
En effet, un examen du dosage des marqueurs sériques nest pas une banale prise de sang. Il est logique quune patiente qui a demandé à pratiquer cet examen puisse ensuite se voir proposer une amniocentèse dès lors que les mesures données par le dépistage situent la grossesse dans une zone à risque. Or, parce quil sagit dun acte plus technique et davantage associé à un diagnostic danomalie ftale, la proposition de pratiquer lamniocentèse agit souvent comme un élément déclencheur dune prise de conscience et donc dinquiétudes. À ce stade, le refus de ne pas savoir nest plus possible. La femme, mais il faudrait dire le couple, qui sengage dans un tel examen doit être pleinement consciente de ses responsabilités et, pour cela, ne pas être livrée à elle-même. Cest pourquoi une véritable politique de santé publique doit sappuyer sur une information claire et fiable dispensée par des équipes pluridisciplinaires - médecin, psychologues, travailleurs sociaux - à lensemble des citoyens et non pas seulement aux futurs parents qui entreraient, malgré eux, dans les statistiques définissant une population à risque.
Car, la troisième étape possible de cette démarche médicale daccompagnement de la grossesse est le recours à une interruption thérapeutique. Il ny a aucune raison, sauf à concéder la toute puissance à celui qui détient le savoir, que le praticien ayant repéré un risque danomalie à léchographie ou aux marqueurs sériques prenne la décision de cacher ce doute à la patiente et décide seul du déroulement de la grossesse. Dans ce domaine, la France est enclin, à adopter une attitude des plus conservatrices en Europe, notamment en multipliant les difficultés daccès à cet acte médical. À linstar de la majorité des acteurs impliqués dans ce domaine de laccompagnement et de la prise en charge de la trisomie 21, M. Champeaux, directeur de F.A.I.T. 21, pense que le recours à linterruption de grossesse relève de lintimité du couple (3). Ce qui, pour autant, ne veut pas dire quil doit être laissé seul face à cette décision. Dans les faits, 20 % des couples acceptent lenfant à naître parce quils refusent linterruption de grossesse. En outre, 20 % des couples sopposent au diagnostic par lamniocentèse bien que le dépistage les situe dans la fourchette dune population à risque. La liberté des individus et des futurs parents est donc totalement respectée en ce domaine. Et si à cette liberté fondamentale, dûment encadrée par les recommandations du Conseil national déthique, on ajoute encore le fait que le dépistage nest pas fiable à 100 %, cest-à-dire que parmi la population repérée comme « non à risque » des cas de trisomie peuvent tout de même survenir, on est encore loin de pouvoir prétendre l'éradication du mongolisme programmée comme le titre à la une Le Monde (4). De même, invoquer le risque de dérive eugéniste ne doit pas suffire à empêcher le débat.
Jacques Testard, le père dAmandine, le bébé éprouvette, plaide pour lexistence dune zone de non recherche, cest-à-dire de létablissement dune limite au savoir, au-delà de laquelle lhumanité ne devra pas se risquer (5). La proposition est idéaliste car elle nécessite linstauration dune police chargée de surveiller cette limite et, si besoin, de sanctionner le contrevenant. Mais qui recrutera cette police ? Certes, dans un article publié dans Le Monde du 16 mars, Axel Kahn, généticien et membre du Conseil national déthique, souligne la tentation de lhomme de faire toujours « de plus en plus fort de plus en plus fou ? ». Cette propension-là nest pas nouvelle et la meilleure façon de la contrer nest-elle pas de veiller à diffuser linformation au plus grand nombre et non pas de laisser quelques-uns trancher entre le bien et le mal ?
Ainsi, jointe au téléphone pour Lien Social, le docteur Ségolène Aymé, chercheur à lINSERM et membre de la Commission nationale de médecine et de biologie de la reproduction et de diagnostic prénatal, affirme qu à partir de linstant où une société dispose des moyens technologiques susceptibles de faire que lenfant à naître soit le plus conforme à une norme acceptable, il est normal que ces moyens soient mis à la disposition de tous. Il y a une grande différence entre accepter le hasard comme faisant partie du vivant et tenter de réduire cette part de hasard chaque fois que le vivant en a les moyens. Dautant plus que lévolution des murs va dans le sens dune augmentation des risques, dès linstant où les femmes choisissent davoir des enfants à un âge de plus en plus avancé. Il est donc logique de faire en sorte que ces grossesses soient les plus heureuses et harmonieuses possibles. Aussi le Dr Aymé sinsurge-t-elle contre ceux, trop souvent des hommes, qui veulent bien concéder à la femme le droit à disposer de son corps, mais sans pour autant lui accorder laccès aux informations qui pourraient leur permettre de prendre une décision éclairée.
Le cas de la trisomie 21 focalise les débats parce que, par son caractère détat limite, il interroge la définition de la normalité. En effet, la trisomie 21 est bien une anomalie génétique qui entraîne, entre autres déformations physiologiques, une déficience intellectuelle de nature à provoquer un handicap. Toutefois, si lanomalie est irrémédiable, lampleur du handicap est, quant à lui, sujet à discussion. Les journées nationales de F.A.I.T. 21 organisées cette année à Pau sur le thème Trisomie 21 : lenvie et le pouvoir dire ont pu montrer lévolution remarquable du regard porté sur la trisomie 21. La découverte par léquipe du Professeur Lejeune de lorigine chromosomique de ce handicap a dabord permis de déculpabiliser les parents. Ensuite, les progrès de la médecine et de lhygiène garantissent une meilleure espérance de vie et pallient les malformations liées à lanomalie. Enfin, limmense progrès fait en matière déducation, tant dans les stratégies pédagogiques que dans linnovation des cadres de prise en charge, fait que la personne trisomique 21 peut vivre une vie, sinon normale, du moins non réduite à la relégation dans un hôpital psychiatrique ou une structure renfermante. Ainsi, la victoire de Pascal Duquesne au festival de Cannes est la consécration, sous le coup de lémotion peut-être, mais consécration tout de même dune différence riche de potentialités. Et le millier de personnes présentes à Pau na pu contenir lémotion suscitée par la lecture de poèmes par Nathalie Nechtschien, jeune trisomique 21. Il est clair que lautonomie et lintégration de lenfant, puis de ladulte trisomique sont favorisées par un environnement porteur, cest-à-dire par une famille déculpabilisée et une société plus tolérante.
Toutefois, il faut bien reconnaître que tous les progrès évoqués ci-dessus ne feront que déplacer le degré de déficience sans jamais leffacer. Ainsi, dans un monde de plus en plus complexe et dans lequel les savoirs atteignent des degrés dabstraction de plus un plus grand, il est difficile de croire que lenfant trisomique puisse avoir les mêmes chances quun enfant dit normal. À lheure où un regain délitisme joint à des relents de conservatisme milite en faveur dune sélection entre les enfants normaux, comment imaginer, malgré toute la bonne volonté du monde, un espace social suffisamment tolérant pour que la vie des trisomiques ne soit pas une survie, et leur droit à naître un acte de charité ? Dailleurs, un très beau passage du film le 8e jour illustre la réticence des parents à laisser leurs enfants saimer autrement que comme des gamins. Le drame de la personne trisomique aujourdhui est dêtre considérée comme un éternel enfant, même lorsquelle a atteint lâge de la maturité. Très souvent, une grande part de son autonomie est aliénée par un placement sous une protection judiciaire (tutelle ou curatelle) qui savère être une forme déguisée de confiscation de la liberté de lindividu.
La situation particulière de la trisomie 21 exprime donc une tension entre, dune part, un progrès social qui offre plus de chance à la personne de sexprimer en dépit de sa différence et, dautre part, une société extrêmement exigeante voire même intolérante. À cet égard, M. Champeaux, directeur de F.A.I.T. 21, craint que la décision de permettre le dépistage généralisé de la trisomie 21 fasse pencher la balance vers le côté le moins favorable aux personnes porteuses du handicap et à leurs familles. En effet, il perçoit deux conséquences immédiates à ce choix de santé publique. Dabord, ce dernier a pour vocation de diminuer le caractère aléatoire du surgissement du handicap et donc de faire peser la responsabilité de lapparition de lanomalie sur les personnes qui ont fait le choix de lenfant en dépit de sa différence. En clair, on pourrait penser que si le handicap existe cest parce que les parents lont voulu ; et si les parents lont choisi, ils pourraient avoir à lassumer. LÉtat aurait alors les mains libres pour se dégager de tous les efforts conduits dans le domaine de la prise en charge médicale et éducative des enfants et des adultes trisomiques. Des considérations économiques viendraient alors supplanter le devoir de la nation de prendre en charge les plus faibles. Malgré tout, sil est naturel et légitime de suspecter un désengagement possible de lÉtat et des collectivités territoriales, le fait de persister dans cette suspicion reviendrait, selon le docteur Ségolène Aymé, à faire un mauvais procès dintention à lÉtat. Car, dune part, une politique de prévention vise à limiter les risques et pas seulement les coûts et, dautre part, elle ne cherche nullement à dégager lÉtat de son devoir dassistance. La seconde conséquence soulignée par M. Champeaux est la stigmatisation des enfants nés ou à naître trisomique 21. Malheureusement, cette seconde crainte est plus fondée que la première car le danger, dans ce cas, provient de lopinion publique. Immanquablement lidée de prévention va être associée à celle déradication. Cet amalgame se fait dautant plus facilement quil est déjà véhiculé par certains courants de pensée relayés par des médias. Or, il est aujourdhui techniquement impossible de réaliser cette éradication. Néanmoins, et sachant comment vont les rumeurs, il nest pas fou dimaginer que dans lesprit des citoyens la pérennisation de ce handicap et donc dune charge pour la société soit totalement le fait de parents irresponsables.
En résumé, le dépistage et le diagnostic prénatal de la trisomie 21 posent un véritable problème éthique car ils bousculent lidée dun droit fondamental à la différence. Plus gravement encore, ils fragilisent lavenir même de lhumanité qui repose sur une expression la plus large possible de la diversité du vivant. Mais tous ces beaux principes ne valent rien face à linaliénable liberté de chaque couple de savoir si leur futur enfant est normal, dans la mesure où les moyens de le savoir sont à sa disposition et, ensuite, de pouvoir décider en son âme et conscience dinterrompre ou non une grossesse suspecte, en terme dintégrité physique et psychique de lenfant. Et toute manuvre idéologique qui chercherait à fausser le débat, notamment en brandissant largument dun eugénisme programmé, ne serait rien dautre quune entreprise de déstabilisation de la démocratie.
Philippe Gaberan
(1) ce vocable, à consonance péjorative, a été réhabilité par les médias et lopinion publique lors du couronnement de Pascal Duquennes, acteur de « 8e jour », à la cérémonie des Césars.
(2) lire lutilisation des marqueurs sériques pour évaluer en prénatal le risque de la trisomie 21 par Bénédicte de Fréminville et Benoît Lauras, équipe de génétique du C.H.U. de Saint Etienne pour la revue « Geist Soleil » F.A.I.T. 21
(3) F.A.I.T 21 : Fédération des Associations pour lInsertion sociale des personnes porteuses dune Trisomie 21, direction technique et administrative - 10 rue du Monteil - 42000 St Etienne. Tel. 04 77 37 87 29
(4) Jean Yves Nau, Léradication programmée du mongolisme
(5) Jacques Testard, Pour une éthique planétaire, Arte éditions (70 p., 10 F)
Amniocentèse : prélèvement de liquide amniotique où lon peut isoler des cellules du ftus sur lesquelles on étudie le caryotype.
Caryotype : représentation photographique des chromosomes dune cellule, réunis par paires et classés par dimension.
Échographie : technique dimagerie médicale utilisant la réflexion dun faisceau dultrason par les organes.
Marqueurs sériques : il sagit de substances spécifiques, telles que lAlpha foeto protéine, striol, lhormone gonadotrophine chorionique et sa fraction libre (Beta HCG), dont les taux sont connus dans le sang durant la grossesse.
Une étude sur un grand nombre de femmes a permis de montrer que des taux anormaux de ces « marqueurs » étaient plus souvent observés lorsque lenfant attendu était porteur dune trisomie 21
Risque : on admet que le risque est suffisant pour proposer une amniocentèse lorsquil est égal ou supérieur à celui des femmes de 37 ans et plus, soit 1 possibilité sur 250 que lenfant soit affecté par la trisomie 21. Le risque est considéré comme faible à 1/1000 ; ce qui ne lempêche pas dexister.
Signes dappel : repéré par le biais de léchographie, dans le cadre de la trisomie 21, ces indices sont des malformations digestives, cardiaques, rénales ou une clarté au niveau de la nuque
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