Numéro 481, 8 avril 1999

Afin d’éviter le détricotage du lien social

Quels professionnels pour quelle politique de la Ville ?

À l'occasion des Rencontres nationales des acteurs de la prévention de la délinquance, il a été rappelé qu’une cellule nationale de professionnalisation est en place au ministère de l’Emploi et de la Solidarité, et qu’une étude sur dix sites pilotes, doit émettre des propositions en vue de la création de nouveaux diplômes et de l’adaptation de certains autres. De quoi amener les travailleurs sociaux à s'interroger sur l'évolution des métiers


Qu'est-ce qui a changé depuis quinze ans ? La situation économique et sociale a évolué. Le chômage a explosé, la précarité s’est étendue. Le lien social s’est tout à la fois compliqué et fragmenté. Les repères se sont estompés. L’attente vis-à-vis de l’État et des services publics est devenue plus exigeante. Le crédit de certaines institutions est mis en cause. ». Élisabeth Guigou, s'exprimant par vidéo conférence, ouvrait par ces mots les Rencontres intitulées « Prévention et sécurité, agir au quotidien dans les villes » dont on sait — les médias se sont largement fait l'écho de l'événement — qu'elles ont réuni, à l’initiative du ministre délégué à la Ville Claude Bartolone, mille cinq cents personnes les 17 et 18 mars derniers à Montpellier.

Ces deux jours s’inscrivaient dans une série de rencontres avec les acteurs de terrain, dans le cadre de la préparation des prochains contrats de ville : l’Education dans la ville, les 30 et 31 mars à Tours, la Revitalisation économique des quartiers et l’emploi au mois de juin, le Renouvellement urbain : des grands projets pour la ville pour le mois d’octobre.

Claude Bartolone avait prévenu que « ces rencontres [devaient] élaborer des recommandations concrètes pour une politique de prévention rénovée et inventer une nouvelle démocratie locale pour la paix urbaine ».

Tous les acteurs présents — des élus locaux en grande majorité, des représentants de la prévention spécialisée, et des jeunes employés dans de… nouveaux services — partageaient cette volonté de faire avancer la politique de la Ville, afin d’éviter le détricotage du lien social, l’expression est de Christine Lazerges, députée de l’Hérault. Evolution qui immanquablement fait émerger la question : avec quels professionnels et quelle formation auraient-ils ?

En annonçant la transformation des conseils communaux de prévention de la délinquance (CCPD) en conseils locaux de prévention et de sécurité (CLPS), (voir encadré p. 4)ce qui devrait impliquer leur élargissement, accueillant mieux, en principe, la parole des travailleurs sociaux et celle des habitants, Claude Bartolone insista sur la formation spécifique d’animateurs, chargés de soutenir les acteurs locaux confrontés aux violences urbaines, en particulier les agents des services publics.

Et comme il s’agit désormais d’articuler l’action publique sur ces deux piliers, les nouveaux conseils locaux de prévention et de sécurité — couvrant un quartier, une commune ou une agglomération — seront chargés de définir les besoins et d’organiser « une véritable confrontation des points de vue entre les acteurs » ; ils constitueront l’instance unique d’élaboration des contrats locaux de sécurité, et auront « naturellement vocation à s’inscrire dans le contrat de ville » ; « il est désormais indispensable », a ajouté Claude Bartolone, « de disposer d’un professionnel responsable de l’animation, du suivi et de l’évaluation des contrats locaux de sécurité et des autres programmes de prévention et de sécurité ».

Ces rencontres comptaient treize ateliers, le douzième portait plus particulièrement sur la formation. Intitulé De nouveaux services pour la tranquillité et la sécurité, il s’est décliné en plusieurs questions : quels sont les nouveaux métiers, les nouvelles fonctions en matière de prévention et de sécurité ? Quelle place pour les nouveaux acteurs ? Comment éviter qu’ils ne déresponsabilisent les administrations ou fassent écran entre celles-ci et les habitants ? Comment articuler l’action de ces nouveaux intervenants avec celle des travailleurs sociaux ?

Aïssa Bouadjar, agent local de médiation sociale, est bien placée pour pointer les insuffisances du dispositif, en termes de formation, de pérennité et de débouchés professionnels, de reconnaissance et de définition des missions. Le président du Comité national des associations de prévention spécialisée (CNLAPS), Bernard Heckel, qui a rencontré des acteurs de proximité « en grande souffrance », enfonce le clou à propos des soixante-neuf fonctions recensées dans les quartiers, de leur cohérence, de leur transversalité et de leur définition. Il déplore en même temps le fait que la PS ne soit que si peu associée aux phases diagnostic des contrats locaux de sécurité (CLS).

En effet, comment réduire la fragilité de ces jeunes intervenants sociaux, en situation de tampon social, et sur qui parfois se défaussent les institutions ? N’y a-t-il pas un risque de ghettoïsation, dans la mesure où l’exportabilité des compétences de ces jeunes hors de leurs quartiers n’est pas forcément évidente ?

Les participants, nombreux, n’hésitent pas à intervenir : un ex-éducateur spécialisé, devenu directeur des relations humaines (DRH) chez Casino, explique comment il est appelé à développer les emplois-jeunes sur les sites de son groupe alimentaire ; même le président d’une Association pour le golf éducatif s’est (plutôt largement) exprimé ; la gendarmerie fait part de quelques réticences quant aux adjoints de sécurité ; certains travailleurs sociaux déplorent qu’une des questions de départ — articulation nouveaux emplois/travailleurs sociaux — ne soit pas suffisamment explorée.

Martine Ayme, chargée de mission emplois-jeunes au ministère de l’Intérieur, rappelle qu’une cellule nationale de professionnalisation est en place au ministère de l’Emploi et de la Solidarité, et qu’une étude, coordonnée par Bertrand Schwartz, sur dix sites pilotes, doit émettre des propositions en vue de la création de nouveaux diplômes et de l’adaptation de certains autres (1).

Le bilan est au final plus que mitigé, les missions sont le plus souvent floues, et des dérives et perversions sont relevées. Charles Bouzols, président du Comité national de liaison des régies de quartier (CNLRQ), résume les débats du groupe en termes de propositions, dont les deux principales concernent le « portage collectif » et la participation des habitants : il faut penser à des figures d’employeurs collectives, ouvrir plus largement les CLS, « identifier l’expertise sociale » propre à chaque nouveau service afin de s’engager dans une véritable démarche de professionnalisation, réfléchir à un code déontologique pour ces « nouveaux métiers ».

Le lendemain, un Forum, intitulé La gestion locale des questions de prévention et de sécurité, a voulu, selon le principe de ces Rencontres, synthétiser les conclusions de ces forums afin de les présenter au ministre. Y a été soulignée par le rapporteur « l’impérieuse nécessité pour la prévention spécialisée [voir encadré] de repréciser ses missions »…

Joël Plantet

(1) Vient d’être publié : Profils, missions et perspectives des agents locaux de médiation sociale - Forum français pour la sécurité urbaine - 38, rue Liancourt - 75014 Paris. Tél. 01 40 64 49 00

Internet : http ://www.urbansecurity.org - E-mail : fesu@urbansecurity.org

On peut s’y procurer par ailleurs un CD-Rom, Transports urbains, sécurité et crise sociale.


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