Numéro 480, 1 avril 1999

« Violence subie, violence agie »

Victime aujourd’hui, bourreau demain ?

L’enfant maltraité risque d’être plus tard un adulte maltraitant. C’est l’explicitation de ce lien établi qui ouvre de nouvelles perspectives de compréhension. C’était le fil directeur du colloque proposé par l’Association « Paroles d’enfants » les 8 et 9 mars dans les locaux de l’Unesco à Paris


Insensiblement, le processus de prise de conscience qui a permis aux intervenants du secteur socio-éducatif de prendre la mesure des dégâts occasionnés par la maltraitance sur les enfants s’est orienté vers une vision plus complexifiée. La violence intrafamiliale ne constitue plus, depuis quelques années déjà, l’unique entrée à partir de laquelle la question est abordée. La violence dont se rendent responsables les différentes institutions (écoles, internats rééducatifs, services sociaux…) est pointée de manière de plus en plus précise. Sans compter l’articulation qu’il semble pertinent d’opérer, entre les violences dont le sujet est victime dans son enfance et celles dont il va se rendre coupable par la suite.

Hubert Van Gijseghem qui s’est taillé une solide réputation internationale d’expert en matière de violence sexuelle exercée contre les enfants, inaugurera le colloque en s’interrogeant sur les facteurs qui déclenchent l’abus. Si les pathologies psychiques constituent un prédicteur efficient, la carence affective, le narcissisme tout comme la psychopathologie ne suffisent pas en eux-mêmes pour provoquer un passage à l’acte. L’hypothèse séduisante qu’il propose alors, relève d’un organisateur dont l’absence chez l’individu serait à la source de la transgression. Cet organisateur serait pour l’adulte la capacité à se situer dans une distance intergénérationnelle avec l’enfant. L’incapacité à se positionner dans une place différente selon les générations l’amènerait à traiter l’enfant comme un égal. Sa propre sexualité n’ayant pas dépassé le stade infantile, il concevrait donc inconsciemment ses relations sexuelles avec ce dernier comme autant de jeux entre pairs. Tout au contraire, le parent qui a intégré cette différence, ne pourrait imaginer, ni se représenter et encore moins agir une relation sexuelle intragénérationnelle.

Autre tentative d’interpréter les passages à l’acte, celle proposée par Reynaldo Perrone, psychiatre consultant à la Sauvegarde de l’enfance de Lyon. Pour lui, seule la loi permet de réguler la violence inhérente aux rapports humains. Il distingue à cet effet quatre niveaux dans l’intériorisation de cette loi. Le stade 0 correspond pour lui à un sujet complètement enfermé dans son égocentrisme et qui se considère comme étant la loi à lui tout seul. L’attitude adoptée consistera alors à s’imposer à l’autre qui n’est aucunement reconnu en tant que tel. Le stade 1 implique un début d’identification par l’individu de sa pulsion et de ses besoins et de la nécessité de les réprimer quelque peu, d’où l’acceptation de l’interdit. La confrontation, la rivalité critique deviennent possibles dans une affirmation à côté des autres. Le stade 2 est celui de la prise de conscience en quoi la loi protège contre l’arbitraire des autres. Il permet l’intégration dans une différence qui est vécue dans la continuité. Le dernier stade (le 3e) permet de concevoir la loi comme un moyen de protection de l’autre contre son propre désir. Il débouche sur la tolérance, la responsabilité et la notion d’égalité. On comprendra aisément que selon le niveau où l’individu se situe, il acquière ou non la capacité de se soumettre ou d’accepter librement la règle sociale ou au contraire l’ignore complètement. L’enjeu est bien ici de comprendre le positionnement face à ses concitoyens : s’en sentir totalement affranchi ou se percevoir à leur égard dans une logique d’interdépendance.

Au départ, l’enfant possède un énorme capital de confiance, expliquera Claude Séron, président de « Paroles d’enfants ». Les négligences, les humiliations, la parentification, l’obligation de trahir un parent pour se préserver l’affection de l’autre etc… ont tôt fait de grignoter cette confiance et de miner ce capital pour peu que de telles dérives viennent accabler le petit d’homme. N’y a-t-il pas dès lors une forme de légitimité destructrice à faire payer aux autres tout ce qu’on a accumulé et subi des années durant ? Poser cette question, c’est prendre la mesure de l’immense responsabilité qui repose sur les épaules des intervenants psycho-sociaux, à qui il revient la tâche de trouver des leviers pour répondre aux actes violents qui ne soient pas eux-mêmes violents !

Et cela commence par le temps d’examen qui intervient à l’hôpital en cas de suspicion d’abus. Véronique Sibiril, pédopsychiatre au CHU de Nancy décrira les trois objectifs que se fixe son service dans l’accueil de l’enfant. Recueillir tout d’abord les faits et leur présentation par la victime. Favoriser ensuite l’expression des ressentis : peur, honte, culpabilité, identification à l’agresseur… Permettre enfin la prise en charge thérapeutique que ce soit sous forme de débrifing individuel ou d’énonciation de la loi et des procédures qui vont suivre (afin de rassurer la victime sur le fait que ces dernières seront bien portées par l’adulte). Tout ce cheminement doit se produire dans ses différentes phases en respectant un processus inverse de l’abus : l’enfant n’est plus alors l’objet, mais bien le sujet de ce qui est en train de se dérouler.

Situer la victime au centre de la démarche d’évaluation et non comme objet d’investigation, ce sera aussi l’axe d’intervention de Mesdames Beekmans et Houdmont, psychologues à « SOS parenfants » de Namur. Elles rapporteront comment il peut arriver que l’examen d’une suspicion d’abus provoque chez les professionnels une focalisation sur les seuls matériaux cliniques venant confirmer les hypothèses préalables (effet Rosenthal). Tests et dessins sont alors interprétés en fonction de l’imaginaire et des fantasmes de celles et ceux qui les exploitent. À l’image de cette toute petite fille dessinant un cercle surmonté d’un trait qu’elle désignera comme « une queue ». Cela suffira pour déclencher un signalement. Jusqu’au moment où on s’apercevra que peu de temps auparavant sa maman s’était amusée à lui dessiner des cerises… « avec leur queue » ! N’y a-t-il pas de risque d’une extrême violence à s’installer dans la confusion des langues s’interrogent les oratrices, quand l’adulte plaque ses propres significations sur le monde des enfants ? En outre, il apparaît plus relever de la corporation des psychologues de chercher à donner du sens à des symptômes, qu’à se lancer dans une recherche de la vérité par le collectage de preuves.

Les émotions de l’intervenant ont une incidence sur sa perception confirmera Hannelore Schrad, formatrice : sa personnalité, le contexte de son action, le cadre institutionnel à partir duquel il agit, ses interactions avec les usagers concernés, tout cela joue un rôle non négligeable. Sa marge de manœuvre se situe entre deux extrêmes que sont la banalisation (qui a l’avantage d’éviter l’angoisse) et la dramatisation (qui justifie l’inaction quant à l’évolution possible du milieu familial). Il peut s’établir alors un véritable fonctionnement en miroir par rapport à la famille maltraitante, la destructivité des professionnels devenant le pendant de la destructivité initiale.

L’accent mis sur le ressenti des intervenants n’est pas toujours bien accepté chez ces derniers qui parfois se font un point d’honneur à les nier (ne pas avoir de sentiment serait là la preuve justement de leur professionnalisme). Il est nécessaire de progresser dans cette prise de conscience. Mais ce n’est pas les outrances de Catherine Marnette, pédopsychiatre à Bruxelles qui vont aller dans ce sens. Elle servirait plutôt de repoussoir et de prétexte à cette saine remise en cause. C’est que Madame Marnette a décidé de se lancer dans une nouvelle croisade. Jugez en plutôt. La répression contre les familles maltraitantes ? C’est là, une scandalisation qui ne vise qu’à disqualifier et infantiliser des parents ainsi transformés en victimes. Il suffirait d’ouvrir des services d’écoute garantissant gratuité et confidentialité pour que ces familles fassent une demande d’aide. Si elles hésitent aujourd’hui à le faire, c’est uniquement parce qu’elles craignent qu’on leur enlève leurs gamins. Il faut donc déjudiciariser complètement. Les campagnes de prévention et d’information sur les mauvais traitements ? Il s’agit ni plus ni moins de trouver des boucs émissaires au mal-être produit par un système social en pleine faillite. De tout temps les familles ont fort bien su prévenir et mettre en garde leurs enfants contre les abus sexuels : il faut leur faire confiance. La mobilisation en Belgique à la suite de l’affaire Dutroux ? « Depuis cette réaction, jamais les enfants n’ont été aussi maltraités » ! On touche là du doigt ce que peut donner une dérive psychologisante se situant dans la toute-puissance et qui présente des conséquences aussi dangereuses qu’une dérive judiciaire qui se placerait dans le tout répressif. La réplique la plus pertinente viendra de la salle : « La loi sans la parole, c’est la dictature. La parole sans la loi, c’est le délire. La loi avec la parole, c’est la démocratie. »

Mais, face aux tenants d’une idéologie qui prennent leurs postulats pour des vérités révélées, mieux vaut laisser le dernier mot aux chercheurs qui tentent d’éclairer par leurs travaux le fonctionnement psychique. Robert Neuburger donnera des clés fort intéressantes permettant de comprendre l’une des sources des aveuglements collectifs (et individuels) face à la maltraitance. La réalité ne prend sens, expliquera-t-il, qu’à compter du moment où elle est confirmée par l’autre. Et de prendre l’exemple de l’enfant qui submerge l’adulte de ses questions. Ce qu’il recherche, en fait, ce n’est pas de connaître les réponses qu’il possède déjà la plupart du temps, mais bien de vérifier son appréhension du réel. Ce qu’il a perçu s’avère-t-il juste, ou est-ce le produit de son imaginaire ? Ce mécanisme perdure tout au long de la vie. Et chacun d’entre nous peut être saisi par le doute s’il ne peut partager avec d’autres telle ou telle perception. Pour illustrer son propos, Robert Neuburger parlera de cet homme soigné en psychiatrie depuis des années pour un délire de jalousie jusqu’au jour où sa fille constatera que ce qui était considéré comme le produit de son imagination s’avérait, en fait, vrai ! Confronté à des suspicions d’abus, le témoin adulte peut très bien considérer que c’est là une illusion. Et ce jusqu’à ce qu’il puisse se faire confirmer par d’autres ses doutes. Mais fera-t-il le pas d’interroger celles et ceux qui l’entourent ? Avant, il se croit affabulateur, après il sait qu’il savait.

Jacques Trémintin


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