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Insensiblement, le processus de prise de conscience qui a permis aux intervenants du secteur socio-éducatif de prendre la mesure des dégâts occasionnés par la maltraitance sur les enfants sest orienté vers une vision plus complexifiée. La violence intrafamiliale ne constitue plus, depuis quelques années déjà, lunique entrée à partir de laquelle la question est abordée. La violence dont se rendent responsables les différentes institutions (écoles, internats rééducatifs, services sociaux ) est pointée de manière de plus en plus précise. Sans compter larticulation quil semble pertinent dopérer, entre les violences dont le sujet est victime dans son enfance et celles dont il va se rendre coupable par la suite.
Hubert Van Gijseghem qui sest taillé une solide réputation internationale dexpert en matière de violence sexuelle exercée contre les enfants, inaugurera le colloque en sinterrogeant sur les facteurs qui déclenchent labus. Si les pathologies psychiques constituent un prédicteur efficient, la carence affective, le narcissisme tout comme la psychopathologie ne suffisent pas en eux-mêmes pour provoquer un passage à lacte. Lhypothèse séduisante quil propose alors, relève dun organisateur dont labsence chez lindividu serait à la source de la transgression. Cet organisateur serait pour ladulte la capacité à se situer dans une distance intergénérationnelle avec lenfant. Lincapacité à se positionner dans une place différente selon les générations lamènerait à traiter lenfant comme un égal. Sa propre sexualité nayant pas dépassé le stade infantile, il concevrait donc inconsciemment ses relations sexuelles avec ce dernier comme autant de jeux entre pairs. Tout au contraire, le parent qui a intégré cette différence, ne pourrait imaginer, ni se représenter et encore moins agir une relation sexuelle intragénérationnelle.
Autre tentative dinterpréter les passages à lacte, celle proposée par Reynaldo Perrone, psychiatre consultant à la Sauvegarde de lenfance de Lyon. Pour lui, seule la loi permet de réguler la violence inhérente aux rapports humains. Il distingue à cet effet quatre niveaux dans lintériorisation de cette loi. Le stade 0 correspond pour lui à un sujet complètement enfermé dans son égocentrisme et qui se considère comme étant la loi à lui tout seul. Lattitude adoptée consistera alors à simposer à lautre qui nest aucunement reconnu en tant que tel. Le stade 1 implique un début didentification par lindividu de sa pulsion et de ses besoins et de la nécessité de les réprimer quelque peu, doù lacceptation de linterdit. La confrontation, la rivalité critique deviennent possibles dans une affirmation à côté des autres. Le stade 2 est celui de la prise de conscience en quoi la loi protège contre larbitraire des autres. Il permet lintégration dans une différence qui est vécue dans la continuité. Le dernier stade (le 3e) permet de concevoir la loi comme un moyen de protection de lautre contre son propre désir. Il débouche sur la tolérance, la responsabilité et la notion dégalité. On comprendra aisément que selon le niveau où lindividu se situe, il acquière ou non la capacité de se soumettre ou daccepter librement la règle sociale ou au contraire lignore complètement. Lenjeu est bien ici de comprendre le positionnement face à ses concitoyens : sen sentir totalement affranchi ou se percevoir à leur égard dans une logique dinterdépendance.
Au départ, lenfant possède un énorme capital de confiance, expliquera Claude Séron, président de « Paroles denfants ». Les négligences, les humiliations, la parentification, lobligation de trahir un parent pour se préserver laffection de lautre etc ont tôt fait de grignoter cette confiance et de miner ce capital pour peu que de telles dérives viennent accabler le petit dhomme. Ny a-t-il pas dès lors une forme de légitimité destructrice à faire payer aux autres tout ce quon a accumulé et subi des années durant ? Poser cette question, cest prendre la mesure de limmense responsabilité qui repose sur les épaules des intervenants psycho-sociaux, à qui il revient la tâche de trouver des leviers pour répondre aux actes violents qui ne soient pas eux-mêmes violents !
Et cela commence par le temps dexamen qui intervient à lhôpital en cas de suspicion dabus. Véronique Sibiril, pédopsychiatre au CHU de Nancy décrira les trois objectifs que se fixe son service dans laccueil de lenfant. Recueillir tout dabord les faits et leur présentation par la victime. Favoriser ensuite lexpression des ressentis : peur, honte, culpabilité, identification à lagresseur Permettre enfin la prise en charge thérapeutique que ce soit sous forme de débrifing individuel ou dénonciation de la loi et des procédures qui vont suivre (afin de rassurer la victime sur le fait que ces dernières seront bien portées par ladulte). Tout ce cheminement doit se produire dans ses différentes phases en respectant un processus inverse de labus : lenfant nest plus alors lobjet, mais bien le sujet de ce qui est en train de se dérouler.
Situer la victime au centre de la démarche dévaluation et non comme objet dinvestigation, ce sera aussi laxe dintervention de Mesdames Beekmans et Houdmont, psychologues à « SOS parenfants » de Namur. Elles rapporteront comment il peut arriver que lexamen dune suspicion dabus provoque chez les professionnels une focalisation sur les seuls matériaux cliniques venant confirmer les hypothèses préalables (effet Rosenthal). Tests et dessins sont alors interprétés en fonction de limaginaire et des fantasmes de celles et ceux qui les exploitent. À limage de cette toute petite fille dessinant un cercle surmonté dun trait quelle désignera comme « une queue ». Cela suffira pour déclencher un signalement. Jusquau moment où on sapercevra que peu de temps auparavant sa maman sétait amusée à lui dessiner des cerises « avec leur queue » ! Ny a-t-il pas de risque dune extrême violence à sinstaller dans la confusion des langues sinterrogent les oratrices, quand ladulte plaque ses propres significations sur le monde des enfants ? En outre, il apparaît plus relever de la corporation des psychologues de chercher à donner du sens à des symptômes, quà se lancer dans une recherche de la vérité par le collectage de preuves.
Les émotions de lintervenant ont une incidence sur sa perception confirmera Hannelore Schrad, formatrice : sa personnalité, le contexte de son action, le cadre institutionnel à partir duquel il agit, ses interactions avec les usagers concernés, tout cela joue un rôle non négligeable. Sa marge de manuvre se situe entre deux extrêmes que sont la banalisation (qui a lavantage déviter langoisse) et la dramatisation (qui justifie linaction quant à lévolution possible du milieu familial). Il peut sétablir alors un véritable fonctionnement en miroir par rapport à la famille maltraitante, la destructivité des professionnels devenant le pendant de la destructivité initiale.
Laccent mis sur le ressenti des intervenants nest pas toujours bien accepté chez ces derniers qui parfois se font un point dhonneur à les nier (ne pas avoir de sentiment serait là la preuve justement de leur professionnalisme). Il est nécessaire de progresser dans cette prise de conscience. Mais ce nest pas les outrances de Catherine Marnette, pédopsychiatre à Bruxelles qui vont aller dans ce sens. Elle servirait plutôt de repoussoir et de prétexte à cette saine remise en cause. Cest que Madame Marnette a décidé de se lancer dans une nouvelle croisade. Jugez en plutôt. La répression contre les familles maltraitantes ? Cest là, une scandalisation qui ne vise quà disqualifier et infantiliser des parents ainsi transformés en victimes. Il suffirait douvrir des services découte garantissant gratuité et confidentialité pour que ces familles fassent une demande daide. Si elles hésitent aujourdhui à le faire, cest uniquement parce quelles craignent quon leur enlève leurs gamins. Il faut donc déjudiciariser complètement. Les campagnes de prévention et dinformation sur les mauvais traitements ? Il sagit ni plus ni moins de trouver des boucs émissaires au mal-être produit par un système social en pleine faillite. De tout temps les familles ont fort bien su prévenir et mettre en garde leurs enfants contre les abus sexuels : il faut leur faire confiance. La mobilisation en Belgique à la suite de laffaire Dutroux ? « Depuis cette réaction, jamais les enfants nont été aussi maltraités » ! On touche là du doigt ce que peut donner une dérive psychologisante se situant dans la toute-puissance et qui présente des conséquences aussi dangereuses quune dérive judiciaire qui se placerait dans le tout répressif. La réplique la plus pertinente viendra de la salle : « La loi sans la parole, cest la dictature. La parole sans la loi, cest le délire. La loi avec la parole, cest la démocratie. »
Mais, face aux tenants dune idéologie qui prennent leurs postulats pour des vérités révélées, mieux vaut laisser le dernier mot aux chercheurs qui tentent déclairer par leurs travaux le fonctionnement psychique. Robert Neuburger donnera des clés fort intéressantes permettant de comprendre lune des sources des aveuglements collectifs (et individuels) face à la maltraitance. La réalité ne prend sens, expliquera-t-il, quà compter du moment où elle est confirmée par lautre. Et de prendre lexemple de lenfant qui submerge ladulte de ses questions. Ce quil recherche, en fait, ce nest pas de connaître les réponses quil possède déjà la plupart du temps, mais bien de vérifier son appréhension du réel. Ce quil a perçu savère-t-il juste, ou est-ce le produit de son imaginaire ? Ce mécanisme perdure tout au long de la vie. Et chacun dentre nous peut être saisi par le doute sil ne peut partager avec dautres telle ou telle perception. Pour illustrer son propos, Robert Neuburger parlera de cet homme soigné en psychiatrie depuis des années pour un délire de jalousie jusquau jour où sa fille constatera que ce qui était considéré comme le produit de son imagination savérait, en fait, vrai ! Confronté à des suspicions dabus, le témoin adulte peut très bien considérer que cest là une illusion. Et ce jusquà ce quil puisse se faire confirmer par dautres ses doutes. Mais fera-t-il le pas dinterroger celles et ceux qui lentourent ? Avant, il se croit affabulateur, après il sait quil savait.
Jacques Trémintin
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