Numéro 480, 1 avril 1999

Petits frêres

Un film français de Jacques Doillon. 1 h 32.

Avec Stéphanie Touly (Talia), Iliès Sefraoui (Iliès), Mustapha Goumane (Mous), Nassim Izem (Nassim), Rachid Mansouri (Rachid), Dembo Goumane (Dembo), Sabrina Mansar (Sabrina), Gérald Dantsoff (le beau-père), Simone Zouari Sayada (la mère), Myriam Goumane (Myriam), Goundo Goumane (Goundo), Halimatou Goumane (Halimatou), Fedora Saidi (Fedora), Ludmilla Saidi (Ludmilla), Mohamed Fekiri (Momo), Karim Ferdjallah (Karim), Anthony Schmit (Anthony), David Estevez (David), Max Saint Jean (Lieutenant Leroy), Philippe Guyral (inspecteur à Pantin), et le chien Kim.

Musique de Oxmo Puccino. Sortie le 7 avril 1999

« Ils transgressent allégrement les lois de la propriété, mais ils rêvent de se marier, d’avoir des enfants et de devenir « formaticien ». Ils ont intégré la loi par excellence, universelle, mère de toutes les lois : les corps des enfants ne sont pas à la disposition de leurs parents. Et coopèrent avec la police pour faire respecter cet interdit »

Pierre Encrevé, linguiste (EHESS).


À Belleville (Paris), Talia, 13 ans et des poussières, et sa (demi) frangine — plus jeune — cajolent leur chienne Kim, gentille, trop gentille pitbull. Mais d’emblée, le conflit entre Talia et un beau-père abuseur sera clairement énoncé, le second étant revenu, après une période d’absence, vivre avec la mère de la première. L’adolescente fugue, avec sa pit’chérie, prend le métro, court dans une cité de Pantin retrouver son pote Gérald, pas de bol, celui-ci est en foyer éducatif. Heureusement, « il se sauve souvent », lui assure son frangin, qui la recueille.

Nouvelle poule aux œufs d’or, Kim doit, pour certains jeunes gens mal intentionnés, « chier de la thune » : les petits vont donc venir la piquer sans vergogne, pour que les grands puissent la faire tourner dans des combats. Évidemment désespérée, Talia y gagne le surnom de Tyson, vu le regard de tueur qu’elle adopte à la suite de cette mésaventure.

Que de soucis ! Talia doit retrouver sa pit adorée, mais aussi mettre en garde sa frangine contre le danger potentiel de son père. L’inceste rôde, d’autant plus que la mère, tacite complice, explique les méfaits des dénonciations par une mauvaise digestion de certaines émissions télé. Talia rêve d’aller vivre dans un grand congélateur, d’où elle ne sortirait, dit-elle, que lorsque cela vaudra le coup.

Retour à la cité : les petits inquiètent leurs grands frères (« ils sont fous ») : ils font les petits facteurs des divers trafics, attendent, bourrés d’imagination, l’occasion de faire des conneries — se procurer des guns, taxer un vélo ou des pizzas, une robe de mariée ou de la thune —, et manient les mots avec aisance : un linguiste, qui a travaillé sur le film, explique comment ces gamins fabriquent à tour de langue des apocopes, des aphérèses (respectivement suppression de la fin ou du début d’un mot), l’autonomase (emploi d’un nom propre pour un nom commun, ou le contraire) ou la catachrèse (utilisation, volontaire ou non, d’un mot à la place d’un autre) : certes. Le désespoir n’est pas évacué pour autant, et les provocations régulières avec les flics valorisent le quotidien, courses poursuites, casses de voitures et tutti quanti. Un peu comme dans La Haine, affronter la police est devenue une franche occupation existentielle.

Malgré son sourire à la Virginie Ledoyen, Talia aura du mal à retrouver son amour de clebs — « c’est pire que chez moi, cette cité » —, et son petit copain Elias lui reproche d’avoir la tête trop fragile (« la moitié de ma famille a été assassinée, ça ne m’empêche pas de jouer au foot… »).

Alors bien sûr, on regrettera qu’il n’y ait pas l’ombre d’une aide éducative dans les circuits et les trajets de ces petits jeunes gens : qui plus est, les quelques adultes rencontrés sont plutôt veules, transparents, quand ils ne sont pas dangereux ou violents. Le film n’est pas pour autant dépourvu d’intérêt : il montre ce grand terrain de jeux qu’est le quartier, le rapport ultra hiérarchisé entre les petits et leurs aînés, et s’intéresse aussi au besoin — essentiel — de considération de tous ces jeunes de zones malchanceuses.

Ces petits sont « en trop dans une société énervée », nous dit le cinéaste (voir ci-contre son interview). « Énervée et assez folle pour ne plus aimer les plus vivants, les plus joyeux de ses enfants, le meilleur d’elle-même (…) Ça veut de la considération, et de l’affection, et de l’intérêt, du temps, de la confiance. C’est dingue ce que ça peut demander… et pourquoi pas un boulot plus tard ! ? Ils sont fous ces petits ! ». Doillon avait déjà (bien) parlé de l’enfance, dans La drôlesse, Le petit criminel ou encore Ponette : ici, malgré un message de fraternité qui ne mange pas de pain, il nous laisse un peu sur notre faim.

Joël Plantet


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