Numéro 480, 1 avril 1999

Un entretien avec le réalisateur de « Petits frères »

Le risque, c’est l’exclusion !

Par Jacques Doillon

« Quand nous, réalisateurs, osons les regarder dans leur réalité, sans faux-semblant, en les aimant et en les respectant dans leur dignité, on nous demanderait si ce que l’on va faire avec eux, ne va pas être plus dangereux que les processus d’exclusion qu’ils ont subis ? »


Vous faites jouer à des enfants et des adolescents, fragiles pour la plupart, leur propre personnage. Ça n’est pas sans risque : les « effets miroirs », ce que deviennent ces adolescents-acteurs après le tournage, etc. Beaucoup de psy, sociologues, et de travailleurs sociaux qui sont sur les quartiers au quotidien, vous le diraient. Que leur répondrez-vous ?

D’abord, ce que je ne voulais pas faire, c’est prendre des acteurs et leur apprendre à parler un « langage banlieue », ce qui me paraît dangereux parce qu’enfermant. Et je voulais faire un film avec les « petits », parce qu’aujourd’hui ce problème se pose.

Je ne suis ni psychologue, ni assistante sociale, ni éducateur : je ne tiens pas à l’être, et je reconnais l’extrême difficulté de leurs pratiques dans ces « zones de non-droit ». Mais, j’ai effectué un gros travail d’écoute et d’enquête : le climat de confiance ainsi créé, et la grande autonomie dont ces enfants font preuve — malgré leurs difficultés scolaires, sociales et affectives — sont surprenants.

Ensuite, je voudrais que vous sachiez bien qu’actuellement aucun réalisateur ne peut faire un film avec un mineur relevant de l’aide sociale, sans accord préalable de la DASS. Le producteur s’entend avec ses interlocuteurs pour débloquer une somme d’argent, qui sera disponible pour le jeune acteur au moment de sa majorité. Talia, le personnage central du film, vient d’un foyer éducatif et rien n’aurait pu s’élaborer si nous n’avions pas eu de longues discussions avec le directeur de l’établissement qui, au final, a évalué que les retombées positives et structurantes pour cette jeune fille se traduiraient notamment en termes de « remise en confiance » d’elle-même. Ainsi, si sur mon film Ponette, je m’étais fait assister d’une psychanalyste, je n’ai pas ressenti le besoin, sur celui-ci, d’une assistance « technique »

Enfin, d’accord la réalité est très présente dans le film. Mais les enfants et moi avons néanmoins eu besoin de fiction. L’histoire de Talia n’est pas celle de Stéphanie Touly !

Quant aux problèmes d’éthique bien sûr ils sont importants, mais n’exagérons rien ! Jusqu’à présent, notre société n’a pas fait grand-chose pour ces enfants et leurs parents exclus d’un système économique. Alors quand nous, réalisateurs, osons les regarder dans leur réalité, sans faux-semblant, en les aimant et en les respectant dans leur dignité, on nous demanderait si ce que l’on va faire avec eux, ne va pas être plus dangereux que les processus d’exclusion qu’ils ont subis ?
Bien sûr, il n’y a pas d’absence de risque pour un enfant qui fait un film ! Mais, à ma connaissance, ça a toujours représenté, pour ceux qui l’ont fait, une expérience formidable. Le seul vrai danger est de voir, après le tournage, ces enfants ne plus s’intéresser qu’au cinéma car, au fond, ils y ont pris du plaisir à apprendre ; qui plus est, dans mon film, ils sont — et ce sont eux qui le disent — considérés positivement, au cœur de leur cité. Je suis heureux de les montrer dans leur vérité.

Avez-vous voulu faire un état des lieux, un constat, en y ajoutant une valeur pédagogique ?

Je retranscris ce que j’ai vu en ayant passé pas mal de semaines, de mois, à discuter puis à travailler avec eux, même si le tournage n’a pas été si facile que ça, personne ne leur ayant appris… à apprendre un texte, à se concentrer, à faire plusieurs prises de la même scène. Mais à l’arrivée, le résultat est concluant. Le tournage du film prouve bien que désespérer d’eux, les traiter en graine de délinquant, est un magistral contresens.

Pensez-vous que ce genre de film ait une valeur intégrative ?

Oui, au moins un peu, car la société a mis les parents de ces jeunes au chômage, va les mettre eux-mêmes au chômage, et ils le savent : ils n’auront pas le bon diplôme, ils n’ont pas le bon faciès, bref ils n’ont rien. Pour eux, ce regard positif, créateur leur donne l’occasion de vérifier qu’ils savent, peuvent faire quelque chose, en sont capables. Dans un temps court, nous avons développé un fort sentiment de confiance, sans lequel ils n’auraient d’ailleurs pas pu faire bien ce film, et y prendre plaisir.

Votre premier film s’appelait « L’an 01 » ; êtes-vous un cinéaste engagé, un cinéaste de la « question sociale » ?

Je ne filme pas la classe bourgeoise, parce que je n’en viens pas. Je suis né dans le vingtième arrondissement de Paris, j’ai passé mon enfance entre Bagnolet et Montreuil. Mon grand-père bossait à Orly, et la famille de mon père vivait à Vitry, Choisy-le-Roi, etc. Je connaissais donc mieux les banlieues que le centre de Paris. Les films que je fais sont, à mon sens, caractérisés par le non-renoncement du personnage principal ; je ne suis pas capable de filmer un personnage en perdition chez qui l’instinct de vie, de bagarre aurait disparu. Talia sait ce qu’elle fait, en se protégeant, en partant à l’extérieur de chez elle. Propos recueillis par

Joël Plantet & Guy Benloulou


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