Numéro 480, 1 avril 1999

Des jeunes jouent leur vie au cinéma

Et si après le film c’était pire qu’avant ?

Par Lin Grimaud, psychologue clinicien, auteur de l’ouvrage « Éducation thérapeutique », Erès, 1998.

Qui reprendra avec ces enfants et adolescents le vécu de cette expérience cinématographique et de ses suites ? Et si une « vocation » pour le travail d’acteur venait à naître de cette circonstance, serait-elle entendue et par qui ? Amener un jeune psychologiquement fragile à jouer son propre personnage sur les écrans — et par conséquent sans les précautions du jeu de rôle thérapeutique — n’est pas sans risque. Réflexion sur « Petits frères » de Jacques Doillon qui sort en salle le 7 avril


Jacques Doillon dans son film « Petits frères » met en scène des enfants et adolescents qui jouent leur propre rôle, composent leur propre personnage. Ce sont des enfants « à problèmes », pris en charge par des structures d’éducation spécialisée, sous contrôle technique de la DASS qui a donné son accord pour leur participation à ce film. Jacques Doillon est par ailleurs quelqu’un de connu et reconnu pour la qualité de son regard sur le monde de l’enfance, ainsi que pour son choix esthétique d’avoir recours à des comédiens n’ayant pas reçu de formation d’acteur.

Je travaille en tant que psychologue depuis un certain nombre d’années dans le cadre d’Instituts de rééducation auprès d’enfants et d’adolescents en difficultés sur les plans éducatif et psychologique. Je me propose de développer ici une réflexion sur les risques de dérive éthique et d’incidence psychologique négative pouvant affecter des jeunes fragiles ainsi mis en scène. Les remarques qui vont suivre, d’ordre général, ne sauraient donc a priori prendre valeur d’évaluation, de jugement, et encore moins de censure, du travail de Jacques Doillon, de sa démarche, ni non plus du positionnement du service DASS concerné. Mais ces films sont l’occasion de discuter deux choses : une généralité concernant l’usage des « activités » en pratique éducative, et un cas particulier qui est le jeu de rôle.

Dans l’éducation spécialisée les éducateurs font des « activités » avec les jeunes. Mais à quelles conditions ces propositions sont-elles autre chose que de l’activisme utilisant plus ou moins les ressorts de la contrainte ou de la séduction ? En quoi sont-elles organisées pour atteindre des buts autre que ceux d’exercer observation et contrôle sur les groupes et les individus ? L’expérience clinique montre que, pour la plupart des jeunes qui ont nécessité une telle prise en charge, il est très difficile d’avoir recours à un processus psychique fiable qui puisse réellement établir des distinctions de base et des liens entre sensation, perception et pensée, entre ce qui vient de l’autre et ce qui vient de soi, entre jeu et réalité.

La vie est vécue comme une sommation d’événements juxtaposés guidés par les logiques de la réaction, de décharge par l’acte, de l’emprise sur autrui et de la négation de l’altérité sur une toile de fond ou la pensée magique de la petite enfance garde encore tous ses droits. Les éducateurs spécialisés vont orienter les propositions d’activités auprès de ces jeunes afin de produire des effets révélateurs de la fonction organisatrice exercée par la pensée, la parole échangée, la reconnaissance de la loi du collectif et de la place singulière que chacun y occupe. Ils savent que ce n’est pas l’activité en soi qui sera porteuse de tels effets structurants, sinon la façon dont les différents cadres d’activités et de situation seront articulés entre eux et mis en complémentarité afin de prendre sens les uns par rapport aux autres ; l’activité est structurante non pas principalement par son contenu, sinon par la manière dont elle est préparée et par l’implication personnelle des jeunes dans sa conception. De même, le sens pour un sujet de son existence ne se découvre pas dans l’isolement et la passivité, mais bien en créant un rapport entre passé, présent et avenir : entre mémoire, participation et anticipation. Ces rapports fonctionnels s’établissent en réalité par le biais de la confrontation, dès le plus jeune âge, du sujet à son environnement ; et on peut penser que c’est ce qui n’a pas pu suffisamment se mettre en place au cours de l’interaction entre ces enfants et leurs protagonistes. La justification de toute activité éducative spécialisée est de mettre en œuvre et de distinguer entre ces trois fonctions en jeu dans la construction psychique : l’anticipation, qui va d’abord essayer d’appréhender le projet, de se le représenter, de concilier nos idées sur les démarches permettant d’y atteindre ; la participation qui engage action, reconnaissance et validation de la présence et de l’expression de chacun ; la remémoration, dans l’après coup, qui permet d’organiser les traces de ce vécu et de les articuler à l’expérience de vie du sujet.

Alors pourquoi ne pas faire du cinéma si le cadre en est, de façon intelligible, articulé aux autres cadres contenants et si un accompagnement éducatif adéquat permet de veiller à ce que cette mise en représentation de soi ouvre à une mise en représentation pour soi et pour le groupe d’enfants concerné. Les éducateurs, reliés à l’équipe pluridisciplinaire dont ils font partie, sont les premiers garants du fait que l’enfant soit aidé à s’approprier, non seulement un contenu d’expérience, mais surtout un principe d’ouverture à l’expérience. Dans ce but, ils créent les dispositifs éducatifs de manière à ce que l’expérience soit réellement préparée et ne constitue pas, au bout du compte, pour l’enfant, un événement dont il ne resterait pas auteur. Le problème ici posé n’étant pas d’être auteur de ceci ou cela - d’un délit par exemple - mais de rester auteur, c’est-à-dire de mentaliser l’événement, de pouvoir en rendre compte, d’en assumer la responsabilité ; ou, selon la formule énoncée par le droit canon du Moyen-Age : d’être capable d’en délibérer intérieurement.

Qui reprendra avec ces jeunes le vécu de cette expérience cinématographique et de ses suites, comme celle de voir à l’écran ce personnage censé être soi-même ? Et si une « vocation » pour le travail d’acteur venait à naître de cette circonstance, serait-elle entendue et par qui ?

Si le mythe existe bien, dans l’histoire du cinéma, de certains acteurs qui se seraient enfermés dans un personnage - Dracula ou Tarzan - qui leur avait valu du succès, je n’ai pas entendu parler, en revanche, de carrière reposant, pour un acteur, sur le fait d’être devenu son propre personnage. Depardieu ne joue pas Depardieu, mais entreprend, à chaque nouveau rôle, un travail de composition obéissant à la logique d’un personnage qui appartient au récit, avant d’appartenir à l’acteur. Revenons sur l’étymologie du mot : du latin persona, qui signifie masque de théâtre. Rappelons, en suivant Jacques Derrida, «… les valeurs du masque. D’abord la dissimulation : le masque dissimule tout sauf les yeux nus (d’où la fascination jalouse qu’il exerce), seule partie du visage à la fois visible, donc, et voyante… ». On peut dire alors que le personnage est avant tout regard, moyen de voir, instrument de fabrication du sens. Étudier la composition d’un personnage, en faire l’interprétation, c’est partir à la découverte d’un universel qui reflète forcément un aspect plus ou moins obscur de notre propre construction interne.

En ce point, le travail d’acteur peut produire des effets de révélation de soi et confiner au psychodrame. Fonction clairement mise en œuvre par le théâtre élisabéthain, chez Antonin Artaud, jusqu’à être plus organisée théoriquement et techniquement par certains metteurs en scène comme par exemple Jerzy Grotowski. Sans oublier que l’invention du psychodrame thérapeutique par Jacob Lévy Moréno s’est réalisée dans le cadre même d’un travail théâtral. La prise de personnage, en tant que regard tourné vers une intériorité à la fois culturelle et personnelle - plus ou moins culturelle ou personnelle selon que la pratique se rapproche des objectifs du théâtre ou du psychodrame thérapeutique - favorise la révélation de soi et la connaissance en profondeur de l’humanité. A contrario, prendre un personnage dans la vie courante, confondre la scène et la vie, peut aussi constituer un carcan pour le sujet qui peut se « rater », passer à côté de lui, même pendant toute son existence sans comprendre d’où lui vient son malaise existentiel, ses sentiments de vide émotionnel et d’imposture. De même que, dans le mythe de Persée, le regard de Méduse transformait tous ceux qui l’affrontaient en statue de pierre, le personnage que l’on peut devenir, sans distance ni possibilité de s’en détacher, entraîne une pétrification du sujet.

Amener un jeune psychologiquement fragile à jouer son propre personnage au cinéma, et par conséquent sans les précautions du jeu de rôle thérapeutique, peut en effet comporter le risque qu’il s’aliène au reflet narcissique d’un public, dont va dépendre sa validation identitaire.

L.G.


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