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Comment un CAT et une entreprise font des affaires ensembleAu cur dune usine, dans lambiance et le bruit si particuliers à la métallurgie, quatorze travailleurs handicapés débitent, cisaillent, plient, poinçonnent, assemblent, soudent au milieu des autres ouvriers. Lexpérience vient de fêter ses dix ans. Les artisans de cette action, pour le moins originale, ont démontré quune rencontre entre léconomique et le social était possible et féconde. Récit dune collaboration réussie |
Le CAT de lIroise, géré par les Papillons blancs du Finistère, développe son activité avec beaucoup de dynamisme comme beaucoup dautres établissements du même type à travers la France. Fort de son personnel (50 équivalent temps plein) qui encadrent 266 travailleurs handicapés, le CAT propose des activités dans une multitude de directions. Cela concerne les prestations de service aux entreprises (tri, étiquetage et expédition de documentation, conditionnement divers, petits montages électriques et mécaniques, entretien despaces verts, blanchisserie, restauration) mais aussi la production dans la signalétique / signalisation, la menuiserie, la réparation navale, la floriculture, les cadeaux et souvenirs. Cette sous-traitance constitue une activité classique des CAT, notamment en raison de la loi de 1987, qui prévoit que les entreprises peuvent par ce biais se libérer de lobligation demployer des travailleurs handicapés. Jusque là le CAT de lIroise ne prétend pas être plus quun CAT qui fonctionne correctement. En revanche son succés dans sa pratique de lintégration directe le distingue du lot. Certes, le chemin qui reste à parcourir est encore long.
Le CAT de lIroise a déjà réalisé plusieurs expériences malheureuses dintégration directe, dont la plus importante fut une collaboration avec lentreprise Surgélation Bretonne. Cette société, dès la création de son usine de production de Saint Divy, avait prévu sur les 45 postes, 18 au titre dun atelier protégé (tri, épluchage et conditionnement de légumes). Différents facteurs ont contribué à léchec de cette tentative dintégration directe : lautonomie limitée des adultes handicapés tant dans le transport que dans la prise des repas du midi, le traitement médical de certains dentre eux rendant difficile le respect des horaires de travail, un faible rendement (entre 35 et 50 % contre les 70 % minimum requis) Au bout de 2 ans, létablissement ayant été racheté par Ducros, un terme a été mis à la collaboration avec le CAT de lIroise.
Et puis il y a eu Galvelpor. Galvelpor nest pas une PME tout à fait ordinaire. Il y a de cela quelques mois, elle a signé une charte avec ses 75 salariés au terme de laquelle ceux-ci sengageaient à manger du porc trois fois par semaine. Ceci afin de contribuer à enrayer la crise de la filière porcine ! Ce nest pas un hasard : lentreprise est leader dans le secteur des équipements de porcherie. Installée à Landerneau, à quelques kilomètres de Brest, Galvelpor fournit aux éleveurs de porcs des installations allant de la nursery aux récupérateurs de lisier en passant par les cages de gestation et autres caillebotis.
Ensuite, il y a Graham Holden, un entrepreneur apparemment comme on en trouve des milliers. Il est là pour faire fructifier son affaire. Il nest animé par aucune ambition particulièrement philanthropique. Sil est doté dune sensibilité à légard du handicap, pour autant, comme tous ses pairs, il est avant tout préoccupé par la rentabilité de son entreprise. Il ne supporterait les syndicats que dans la mesure où ceux-ci ne lui poseraient pas de problème. De fait, il ny en a pas chez lui. Cest un authentique capitaliste et il le revendique. Il nadmet pas que dans son secteur dactivité un CAT vienne lui faire une concurrence quil estime déloyale. Le dernier qui sy est risqué ne sen est pas relevé ! Graham Holden prétend que chacun doit faire son métier. Alors comment le CAT de lIroise a-t-il pu envisager une collaboration avec Graham Holden ? Avec ce qui distingue ce dernier et en fait un patron original : une culture anglo-saxonne qui lincite à croire fermement et sincèrement à la possibilité dintégrer des travailleurs handicapés.
Et cette collaboration fonctionne depuis 10 ans. Le début de laventure commence avec la recherche par Graham Holden dune sous-traitance avec le secteur du travail protégé. Le premier accord concerne la production de sangles à coche et de connexions dabreuvoir qui est assurée dans les locaux du CAT de lIroise. Puis, très rapidement, début 1989, cest dans un atelier de son usine de Landerneau que se trouve intégrée une équipe de six travailleurs handicapés. Dès lannée suivante, deux changements majeurs vont intervenir : une deuxième équipe est formée et les surfaces allouées préalablement sont abandonnées au profit dune intégration des adultes du CAT sur des postes aux quatre coins de lentreprise au milieu des salariés « ordinaires ».
La difficulté des adultes handicapés à trouver une place dans les entreprises tient pour une part aux employeurs qui ne voient pas dun bon il tout ce qui peut contrarier la rentabilité et la compétitivité industrielle. Pour lautre part, il y a la méfiance des salariés. Il nest pas facile daccepter le handicap à ses côtés, dans le quotidien. Le doute plane sur les compétences de tels salariés, sans compter la crainte quune telle main-duvre à bon marché ne vienne faire pression sur les salaires et sur lemploi Le personnel de Galvelpor, sil na pas manifesté la violente opposition quon a pu constater en dautres lieux nen a pas moins exprimé sa défiance et son scepticisme : « Avec leur handicap ils ne pourront pas réaliser le travail à notre place » exprimait lun, « ils vont prendre tout notre boulot » craignait lautre. Dix ans ont passé et cela fait longtemps que la présence des travailleurs du CAT a été banalisée : « Nous sommes surpris de leurs capacités et satisfaits du travail réalisé » constate un ouvrier qui semble porteur du sentiment général. Mais, il ne faut pas imaginer que ladaptation des uns aux autres sest produite dune manière idyllique. Il a fallu apprendre à vivre ensemble et à parler le même langage. Lentreprise a dû sadapter aux problématiques induites par les travailleurs handicapés : pauses plus fréquentes et plus longues, temps de travail plus court incluant les activités de soutien, baisse brutale et subite de productivité survenant ponctuellement chez tel ou tel travailleur handicapé (la population reste fragile et susceptible de passage à vide), tolérance face à un coulage ponctuel de la production (500 pièces ratées dun coup, ce nest pas forcément facile à accepter) Toute une phase dadaptation a été nécessaire pour identifier et sélectionner les opérations techniques les mieux adaptées au personnel handicapé, calculer les temps standards dans la production de chaque poste et pouvoir ainsi déterminer le taux de rentabilité de chaque salarié du CAT (qui est payé en conséquence). Pour autant, lentreprise a beaucoup appris de cette collaboration. Elle a aussi acquis une capacité dadaptation et de souplesse quelle navait pas toujours auparavant. Les conditions de travail y ont trouvé leur compte elles aussi, à limage de cette attention particulière apportée aux modalités de sécurité des adultes handicapés qui par ricochet a modifié les pratiques de lensemble du personnel. Autre innovation lintroduction de deux femmes handicapées au sein dune usine traditionnellement constituée dhommes a ouvert la porte à lemploi de salariées femmes sur les postes de production. Graham Holden le reconnaît lui-même : il a fallu 18 mois pour rentabiliser lopération. En 1989, le taux defficacité de léquipe du CAT plafonnait à 38 %. Elle a atteint 55 % en 1997, soit sur 20 000 heures de présence, léquivalent de 11 000 heures qui compte tenu du coût salarial dun travailleur handicapé a apporté une économie annuelle de 123 KF à lentreprise.
Les leçons de léchec avec la surgélation bretonne ayant été tirées, le partenariat avec Galvelpor a été conçu par palier. La montée en charge sest faite progressivement. Les deux éducateurs techniques chargés de lencadrement ont été choisis pour leur savoir-faire. En provenance eux-mêmes de la métallurgie, ils ont su se faire reconnaître du fait de leurs compétences. Habitués au fonctionnement de ce secteur industriel, ils sont intervenus en interface entre les adultes handicapés et les salariés de lentreprise (quils soient contremaîtres ou ouvriers). Disponibles et apportant leurs conseils techniques tant aux uns quaux autres, ils nont pas pour autant perdu de vue leur rôle social, sachant prendre le temps avec les premiers pour décompresser une tension ou écouter une souffrance et rappelant toujours aux seconds la problématique propre au handicap mental. Ils ont joué un rôle essentiel dans le succès de lopération.
Quant aux principaux concernés, les adultes handicapés, pour rien au monde, ils ne changeraient de place. Léquipe constituée au départ est à peu près la même aujourdhui. Ils ont tous été volontaires pour venir. Et ce malgré les réticences de certaines familles quil a fallu convaincre, tant le travail dans lindustrie pouvait leur apparaître par trop peu valorisant en comparaison de lhorticulture ou de la restauration. Ceux atteints de trouble du caractère et du comportement se sont stabilisés. Les facteurs de sociabilité et douverture aux autres les ont littéralement transformés. Lidentification a fini par se réaliser plus à légard des ouvriers que du CAT. Au point que lun des membres de léquipe a réussi à cacher à son entourage que son travail à Galvelpor se faisait par lintermédiaire du CAT (sa grande inquiétude en cette période de médiatisation de lexpérience étant dapparaître dans la presse sur une photo ce qui découvrirait le pot aux roses !..). Grande fierté de tous : lembauche directe par Galvelpor dun adulte de léquipe en contrat à durée indéterminée (notons néanmoins que la continuité de cet emploi est rendue possible grâce à la présence et au soutien des éducateurs techniques).
Léquipe bénéficie dune formation professionnelle continue assurée par un grand lycée technique de Brest. Des qualifications ont pu ainsi être obtenues en soudure et même en soudure inox satisfaisant pleinement les exigences de qualité et contribuant notablement à améliorer la productivité. Pour autant, il na jamais été question de constituer un groupe homogène en matière defficacité. Certains atteignent 70 % de rentabilité, pendant que dautres ont du mal à décoller de 25 ou 30 %. Cest bien la globalité de léquipe qui importe. Lesprit de la loi qui impose aux CAT la double finalité de la mise au travail et des conditions daménagement et de soutien est respecté. Les activités sportives et de décompression font partie intégrale de la période de travail, y compris la traditionnelle semaine de croisière organisée chaque année. Le travail reste un support et un moyen de laccueil et non une finalité. Cela na pas été simple de faire admettre ce fonctionnement à lentreprise. Mais il était essentiel que le social préserve sa fonction. Ce quil a réussi à faire.
Toute entreprise de plus de 20 salariés a pour obligation demployer 6 % de son effectif en travailleurs handicapés. Ce taux est actuellement dà peine 4 % dans le privé et encore plus faible dans la fonction publique. Le quart des entreprises satisfont à cette obligation en passant des contrats de sous-traitance avec des établissements de travail adapté. Résultat : les 1284 CAT (84 000 places) et les 382 ateliers protégés (13 500 places) voient leur liste dattente saccroître. Ainsi, rien que pour le CAT de lIroise, 150 adultes sont en attente (50 pour son atelier protégé). Un programme pluriannuel inscrit dans la loi de finances prévoit la création, à lhorizon 2003, de 8 500 places. Parallèlement, ladministration veut passer de 1 à 4 % de sortie vers le milieu ordinaire (cf Lien Social n°470 p.25). Le partenariat avec Galvelpor apparaît donc comme exemplaire. Cest vrai quil a été initié dans une période faste (1989-1992 constitue une époque de forte croissance pour le secteur du porc). La crise actuelle de la filière naurait sans doute pas été propice au lancement dune telle expérience. Cest vrai que la sensibilité et la conviction de Graham Holden constituent un facteur déterminant que peu de chefs dentreprise partagent. Cest vrai que le personnel de lusine ne sest pas montré hostile (le CAT ayant toujours clairement affirmé quen cas de grave problème économiques amenant à des réductions deffectifs, il se retirerait). Cest vrai quil y a aussi lhistoire, le savoir-faire et la dynamique de léquipe éducative du CAT de lIroise. Toutes ces caractéristiques expliquent certainement que cette expérience ne soit pas linéairement applicable ailleurs. Il faut que les partenaires suivent leur propre voie (voir encadré sur Fario). Pourtant Galvelpor nest pas une entreprise dont les caractéristiques industrielles sont particulièrement adaptées à lemploi de travailleurs handicapés. Dautres peuvent y trouver un plus grand bénéfice. Avec le risque dune dérive concernant lutilisation dune main-duvre à bon marché (option alternative à la délocalisation dans le sud-est asiatique ?). Une vigilance est nécessaire en la matière de la part des CAT.
Le CAT de lIroise et Galvelpor ont voulu sortir de leur anonymat et faire profiter de leur expérience tous ceux qui voudraient se lancer. Ils offrent aux entreprises industrielles et établissements de travail adapté la possibilité dun audit assuré par leurs propres techniciens pour évaluer la faisabilité et la rentabilité dune collaboration. Les entreprises peuvent y trouver une solution rentable, les CAT proposent une forme originale dintégration qui à la fois libère des places et diminue les coûts dencadrement. Quant aux travailleurs handicapés, cette solution, si elle ne leur garantit pas un revenu très différent de lallocation adulte handicapé quils continuent de percevoir, elle leur propose une opportunité dintégration au monde ordinaire tout à fait intéressante.
Jacques Trémintin
Contact : René Guelmeur, directeur du CAT de lIroise, 8 rue André Colin, BP 191 29804 Brest Cedex 9. Tél. : 02 98 41 43 45 Fax : 02 98 41 46 51
Le CAT de lIroise a le souci de favoriser des expérimentations sans chercher à les aligner sur le même modèle de fonctionnement. Deux ans après le début du partenariat avec Galvelpor, samorce une autre initiative qui répond à des caractéristiques relativement différentes. En 1991, une entreprise Elsamer - se lance à Camaret (au sud de Brest) pour exploiter la truite sauvage, dite Fario de mer, espèce créée par lIFREMER et lINRA. Pari risqué, puisque le poisson élevé en eau douce est réintroduit en eau de mer quand il pèse 120 grammes et natteindra sa pleine maturité quau bout de trois ans, délai à partir duquel il devient commercialisable.
Le PDG embauche 20 salariés dont 4 du CAT. Après 6 mois de formation et quelques mois dactivité, des modalités originales sont tentées. Le moniteur se retire de la production et ninterviendra plus sur le geste technique. Le travail de soutien seffectue à distance, proposant chaque semaine à chaque travailleur deux rencontres, une journée passée au CAT et une prise en charge dans le cadre de lhébergement. Nouveau défi donc répondant à des conditions singulières. Lentreprise est fragile : sa prospérité dépendant dune tempête ou dune pollution qui viendrait menacer la matière première. Mais lintégration des adultes handicapés lest tout autant, suspendue quelle est à la capacité du personnel de lentreprise à gérer ses rapports avec les travailleurs du CAT hors la présence permanente de léducateur technique.
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