Numéro 478, 18 mars 1999

 

Ce que le lycée doit promettre aux élèves en échange du sacrifice d’une partie de leur jeunesse

Par Philippe Meirieu

Conseiller de Claude Allègre Philippe Meirieu doit sa fonction à son expérience d’enseignant et à ses qualités de chercheur en Sciences de l’éducation. Si sa façon d’occuper l’avant-scène médiatique agace quelques-uns, nul ne peut méconnaître son courage face aux détracteurs de la pédagogie. Son dernier essai Lettres à quelques amis politiques sur la République et l’état de son école, paru chez Plon, est une leçon d’engagement citoyen.


Pourquoi vous accuse-t-on de vouloir faire un lycée light ?

Cette expression m’agace venant de ceux qui dénoncent l’américanisation de notre vocabulaire et qui, tout en défendant la culture française, font mine d’ignorer Montaigne et le primat de «la tête bien faite» sur la «tête bien pleine». Le «lycée allégé», c’est aujourd’hui que nous le vivons : c’est l’univers scolaire réduit à un échange bancaire de connaissances qui ne sont intégrées que dans la perspective du passage de l’examen ou de l’accès à la classe supérieure. Le «lycée allégé», c’est le bachotage généralisé, avec la déferlante des ouvrages parascolaires qui prétendent livrer quelques recettes méthodologiques au rabais. Le «lycée allégé», ce sont des heures d’ennui où les élèves tentent de récupérer quelques bribes de savoir. Le «lycée allégé», c’est celui où l’on transmet simplement des informations et où l’on renvoie l’élève chez lui pour véritablement travailler. Le «lycée allégé», c’est celui de l’injustice sociale où seuls ceux et celles qui disposent d’une logistique familiale ou des moyens financiers pour se payer des répétiteurs privés s’en sortent. En réalité, cela fait très longtemps que tous les spécialistes du lycée proposent de diminuer le temps consacré à l’information et de développer le temps consacré à l’entraînement. D’une certaine manière, on pourrait même dire que presque tout ce qui se fait aujourd’hui en classe (écouter des cours, le plus souvent) pourrait être fait à la maison (par une lecture attentive des manuels, l’utilisation des nouvelles technologies, etc.). En revanche, tout ce qui se fait à la maison et qui exige un véritable travail intellectuel approfondi devrait être réalisé en classe avec les véritables professionnels de l’apprentissage que sont les enseignants. La réforme proposée aujourd’hui va dans ce sens. Elle veut faire du lycée, non plus un simple lieu de passage et de consommation des savoirs, mais un vrai lieu de travail individuel et collectif, avec une véritable exigence intellectuelle.

Quel objectif souhaitez-vous atteindre par la mise en place des heures de soutien ?

Les heures de soutien doivent faire partie de tout un dispositif d’accompagnement de l’élève dans son travail. Elles doivent se combiner avec ce qui se fait aujourd’hui dans les « modules », avec le développement des centres de documentation qui doivent être ouverts beaucoup plus longtemps, avec la multiplication des travaux en petits groupes, avec une amélioration du fonctionnement des conseils de classes, avec une évolution de la fonction des surveillants et un développement du monitorat entre élèves. Il s’agit bien de centrer le lycée sur l’accompagnement de tous les élèves dans l’appropriation des connaissances. Il s’agit d’aider l’élève, par un environnement porteur, à se constituer comme sujet de ses propres apprentissages. Car nul ne peut apprendre à la place de quiconque. L’éducation est, à cet égard, non pas affaire de «marché», mais affaire de «promesse». La question est aujourd’hui : qu’est-ce que le lycée peut promettre aux élèves en échange du sacrifice d’une partie de leur jeunesse ? Nous savons bien qu’il ne promet plus la mobilité sociale et que la promesse économique est épuisée. Il faut donc être capable de montrer aux élèves que la culture scolaire porte des promesses de satisfactions intellectuelles et sociales qui valent la peine d’y consacrer du temps et de l’énergie.

Est-il possible de voir naître un lycée qui soit le symbole et l’outil de formation à une société démocratique ?

Je l’espère. Un lycée qui soit un lieu d’apprentissage de la paix sociale, du sursis à la violence, de la découverte de notre commune «humanitude», en dépit de nos différences d’options et de la diversité de nos références idéologiques. Mais ce sera long. Car il ne suffit pas d’aménagements institutionnels ou d’un «supplément d’âme» que viendraient apporter l’éducation civique et l’expression artistique (par ailleurs absolument nécessaires). Il s’agit de mobiliser tous les acteurs du lycée pour qu’ils parviennent à articuler au quotidien les apprentissages intellectuels et l’apprentissage de la vie démocratique. C’est là le véritable enjeu du lycée et pour cela, il a bien besoin de tout le monde.

Propos recueillis par Philippe Gaberan


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