![]() |
||
![]() |
Pourquoi Allègre a raisonLa mission de l'école n'a pas changé : elle instruit. Mais l'enfant a cessé d'être celui qui n'a pas la parole et le métier de l'enseignant ne peut plus s'appuyer sur la toute-puissance du maître. Une révolution culturelle ! C'est le reflet de bouleversements à luvre dans la société qui concernent aussi les travailleurs sociaux. Le ministre de l'Education cristallise sur sa personne les soubresauts dune société qui résiste à sadapter à la complexité croissante du monde réel. Et pourtant lécole doit évoluer, elle n'a pas le choix. Explications sur les raisons d'une résistance et sur les nécessités d'une évolution |
Le passage de lécole républicaine (lieu de la reproduction des élites) vers lécole démocratique (lieu de la réussite pour tous) a toujours été le point dhonneur dune politique de gauche. Mais, pour avoir été le conseiller de Lionel Jospin à ce même ministère de lÉducation nationale, Claude Allègre est bien placé pour savoir combien cette ambition est aussi une ligne idéologique de partage entre les conservateurs et les progressistes. Les uns et les autres étant répartis aussi bien à droite quà gauche. Dès lors, sa nomination à la tête du ministère est un phénomène attendu. En effet, sur le plan politique, Claude Allègre est un homme redoutable parce que, à la différence de son prédécesseur François Bayrou, il ne joue pas une carrière politique ; demblée, il annonce quil na rien à perdre ! Face à lui, Monique Vuaillat, la secrétaire du Syndicat national de lenseignement secondaire (SNES), syndicat majoritaire chez les enseignants du second degré, sait rapidement la menace que fait peser la détermination du ministre à mettre en uvre le noyau de la réforme, à savoir la déconcentration de léducation nationale par la volonté de sappuyer à la fois sur les rectorats et de donner une plus grande autonomie aux directeurs détablissement et aux équipes pédagogiques. Cest donc toute linfluence du syndicat qui risque de sévanouir dans cette affaire et, à défaut doser se battre ouvertement sur ce point de pouvoir, le SNES va singénier à combattre lesprit de la réforme ; seul au début, dans la quasi indifférence de certains syndicats et sous le sourire narquois de quelques autres. Mais la donne politique change lorsque les projets de réforme du ministre menacent les positions de certains corps « privilégiés de lenseignement ». Dans la bataille qui sengage alors, où linstruction et lavenir des jeunes ne pèsent plus grand-chose, tous les coups deviennent permis. Le SNES sallie au SNALC (le syndicat le plus réactionnaire de léducation) et lhabileté des adversaires de Claude Allègre consiste à exploiter les propos « déplacés » pour faire croire à lopinion publique que le ministre méprise les enseignants et leur école. Mieux, ils parviennent à faire relayer par les médias lidée que Claude Allègre veut américaniser le système et que son idéologie est celle dun ultra-libéralisme ; surgit dans les discours la notion de « lycée light » que Philippe Meirieu récuse fermement (cf. interview page 6).
Il est vrai quil y a de la maladresse chez ce ministre emporté par son élan et le soutien inconditionnel de Lionel Jospin. Mais il ny a ni méchanceté ni mépris chez un homme issu de lenseignement et qui, pour conduire sa réforme, ne sappuie pas sur des technocrates mais sur des professionnels issus des rangs des enseignants. Le ministre a des mots malheureux voire même blessants vis-à-vis des enseignants. Il le reconnaît lui-même et sen excuse. Mais force est dadmettre aussi que, en dépit de quelques approximations, il ne dit rien de faux ! De fait, les vérités énoncées nont aucun mal pour rencontrer un écho favorable dans lopinion publique et notamment chez les parents. Cette adhésion lui vaut de la part des intellocrates (journalistes et intellectuels en vue) laccusation de populisme et le soupçon de vouloir nuire à lécole. Aussitôt beaucoup denseignants, se laissant attacher à la forme du discours, ne pardonnent pas au ministre de dire tout haut ce qui se murmure tout bas, et parfois avec plus dagressivité encore, dans les salles de professeurs. Dautant plus que, et cest là peut-être que le bât blesse, si Claude Allègre dit la vérité il ne dit pas toute la vérité. Car parmi les enseignants, soudain exposés à la vindicte populaire, bon nombre dentre eux constituent lavant-garde des équipes pédagogiques et travaillent depuis longtemps dans le sens de la rénovation souhaitée. Et comme toujours, lorsquun reproche frappe au hasard, ce sont les professionnels les plus sérieux et les plus engagés qui se sentent injustement concernés. Est-ce pour autant la faute de ce ministre ? Pas sûr !
Car Claude Allègre nest pas un « cas » isolé. Ses malheurs sont ceux de Jean-Pierre Chevènement lorsquil cherche à déployer autrement les forces de police (projet retiré), de Catherine Trautmann lorsquelle souhaite raviver la culture populaire (projet mis en attente), de Dominique Voynet lorsquelle défend la notion de développement durable par le refus du nucléaire et de la chimie dans lagroalimentaire (projet insulté et saccagé). La chasse aux ministres est ouverte ! Cest devenu le sport favori des Français. La France est enferrée dans un immobilisme maintenu par des syndicats et des groupes de pression relayés par cette façon partisane de traiter linformation qui est adoptée par les médias. Ainsi, les mêmes, qui hier reprochaient à François Bayrou son immobilisme et ses capitulations devant les syndicats, ne font plus aujourdhui leffort de soutenir Claude Allègre dans sa volonté de changement. Les mêmes qui reprochent au ministre de prendre des accents populistes flattent leur lectorat au détriment de linformation et de lanalyse. Pour autant, il ne sagit pas de soutenir lidée dun complot « syndicalo-médiatique ». Il faut être honnête et dire que linfluence de ces organisations serait insuffisante à bloquer laction du gouvernement si elle ne sassociait pas à la crainte du changement éprouvée par le plus grand nombre. Celle-ci est sinon justifiée du moins explicable dans la mesure où la réforme attendue des enseignants nest pas seulement une modification des pratiques (travailler en équipe et veiller à lassimilation des savoirs autant quà leur transmission) mais aussi et surtout une transformation radicale de la représentation de ce métier (le maître nest plus tout puissant dans la maîtrise du savoir). Dès lors, parce que ce changement bouscule les repères il fait, contre lui, lalliance des intérêts particuliers et de la peur. Cest de cela que Claude Allègre est chargé comme un bouc émissaire et cest pour cela que daucuns, hétéroclites dans les arguments, veulent sa peau.
La mission de lécole est dinstruire et cette mission demeure la même à travers le temps. En revanche, la façon de laccomplir se modifie au fur et à mesure que se modifient le statut du maître, la place de lélève et le rôle du savoir. Cest pourquoi, si, répétons-le, la mission de lécole demeure la même, le visage de lécole et le métier denseignant changent de telle sorte quil est possible de parler, aujourdhui, dune véritable révolution culturelle au niveau des métiers de lenseignement. Mais celle-ci ne concerne pas lécole et elle seulement. À bien des égards ce qui se trame au niveau de lécole est le reflet de bouleversements à luvre dans la société et qui concernent aussi les travailleurs sociaux. Ainsi linstitution scolaire est confrontée à la même nécessité dévoluer que les structures et services daide sociale ou déducation spécialisée.
La mission de lécole est dinstruire et le respect de cette mission exige de ne pas capituler sur la qualité des savoirs transmis. Contrairement à ce que prétendent ses détracteurs, la pédagogie na jamais été un nivellement par le bas des savoirs. Au contraire, Philippe Meirieu soutient quun jeune des banlieues a autant le droit daccéder à la beauté dun poème que le jeune du centre ville et quil y aurait une forme de discrimination négative à dévaluer un enseignement sous prétexte de ladapter à un environnement social difficile. Les enseignants ont donc raison de refuser toutes dérives qui voudraient les faire devenir autre chose que ce quils sont. Ils nont pas à être des assistants sociaux pour palier le manque de service de travail social. Ils nont pas à être des substituts parentaux afin de suppléer les carences familiales. Enfin, ils nont pas à être des agents de police et des juges pour faire face aux délits voire aux crimes de certains élèves. Toutefois, ils doivent tenir compte de tout cela, décloisonner la classe et linstitution scolaire et apprendre à travailler en équipe avec lensemble de la collectivité des adultes sils veulent pouvoir accomplir leur mission. Mais quest-ce que cest quinstruire ? Instruire cest, bien sûr, transmettre les savoirs aux élèves mais aussi, et surtout, veiller à leur assimilation. Et dans ce cas, assimiler un savoir ce nest plus lécouter, lapprendre, le réciter et loublier aussitôt afin de laisser de la place en mémoire pour les savoirs ultérieurs. Assimiler cest pour chaque élève accommoder le savoir, le triturer de sorte quil prenne place dans les représentations construites par lélève et que celui-ci soit capable de le mobiliser de façon adéquate lors de situations problèmes. Ainsi, le savoir na plus sa fin en soi et le corporatisme disciplinaire na plus sa raison dêtre. Il sagit là dune évolution qui transforme lécole et le métier denseignant. De fait, tout le monde saccorde pour dire que lempilement des connaissances transmises constitue un immense gâchis
Longtemps suspicieux à légard des pédagogues, Luc Ferry, président de la Commission nationale des programmes a clairement souligné les enjeux de la réforme des enseignements au lycée. Son propos mérite dêtre longuement exposé : «Si lon ajoute que, du côté des sciences notamment, le progrès des connaissances ne cesse dinciter aussi à lempilement, on se trouve rapidement pris au piège. Or cest aujourdhui de linverse que nous avons besoin, je veux dire dun véritable travail intellectuel visant à dégager les éléments essentiels à chaque discipline, à les mettre en valeur, bref à choisir entre ce quil faut absolument savoir au lycée et ce qui peut faire lobjet de compléments ultérieurs ». Et Luc Ferry de poursuivre : «Le vrai danger qui menace aujourdhui les élèves nest pas lignorance, mais labsence de structuration des connaissances. Nombreux sont ceux qui, notamment dans les domaines scientifiques, disposent dune palette, voire dune mosaïque impressionnante de données mais sont tout à fait incapables de les organiser de telle façon quelles fassent sens, de transformer les savoirs épars en véritable culture permettant de se repérer dans le monde actuel ».
Alors, instruire, certes, mais pour quoi faire ? Si laccord se fait sur la mission dinstruire et si, comme le souligne Michel Soëtard, la fracture idéologique est moins dans lopposition entre « éduquer » et « instruire » le véritable débat va naître sur le « pourquoi instruire » (1). Faut-il instruire pour former un citoyen ou pour former un individu ? Dans la perspective idéaliste, de La République de Platon à lÉmile de Jean-Jacques Rousseau, le rôle de linstruction est de former lindividu au rôle, et seulement au rôle, quil doit occuper dans la cité. Ainsi dans le livre 1er de lÉmile, Jean-Jacques Rousseau déclare-t-il que lenfant de pauvre na pas besoin déducation, il connaît par lui-même tout ce que son état lappelle à devenir. Souvenons-nous À la tribune des États Généraux, Tosquelles mettait en garde contre le mythe de lenfant idéal imaginé par Jean-Jacques Rousseau et qui na rien à voir avec lenfant réel que se coltine tout éducateur. Dans lÉmile se trouvent les prémisses de lécole Républicaine, celle conçue dans la revanche sur la défaite de Sedan et qui doit permettre le rétablissement dune nation construite sur la conservation des élites et limmobilisme dune société pyramidale. Mais ce schéma nest plus adapté aux temps présents. Lespace social nest plus un échiquier sur lequel chacun, selon son rang, est « à sa place » mais un espace mouvant dans lequel chacun, selon ses compétences, « a sa place ». La pyramide cède la place au réseau.
Tourner le dos au temps davantIl y eut peut-être un temps davant où le maître était inconditionnellement respecté, où lélève était spontanément discipliné et où les savoirs étaient généreusement magnifiés. Il est certainement des nostalgiques pour rêver ce retour à un ordre parfait, dautant plus parfait que lécole était alors un espace social préservé parce que réservé à une petite catégorie délèves. Le temps davant nest plus parce que le maître, lélève et les savoirs, qui sont les trois « objets » constitutifs de la relation pédagogique ont changé (2). Si la mission ne change pas, en revanche les éléments qui la composent se modifient. Le statut social du maître et la façon dexercer son métier se transforment. Aujourdhui, et à la différence dhier, le maître ne peut plus prétendre détenir tout le savoir, y compris au sein de sa propre discipline. De même, il ne peut plus affirmer être le seul à détenir du savoir puisque, les sources dinformation se diversifiant, lécole nest plus le seul lieu qui met des connaissances à la portée de lenfant. Enfin, aujourdhui, le maître doit pouvoir reconnaître quil nest pas infaillible et quil na pas toujours raison sous prétexte quil serait ladulte. Ainsi le métier de lenseignant ne peut plus sappuyer sur la toute puissance du maître. Cette vérité ne date pas daujourdhui puisquelle apparaît déjà sous la plume et dans les actes dAdolphe Ferrière, le père fondateur de lÉducation nouvelle et quelle guide laction de Célestin Freinet, dont on vient de fêter le centenaire de la naissance. Toutefois, le temps des expériences pédagogiques réussies mais marginales doit maintenant sétendre à lensemble dun système. Lacceptation de cette nouvelle attitude du maître dans la relation éducative doit cesser dêtre une source de résistance au changement dans lécole.
Dès lors, lesprit de la rénovation tient en une phrase : on ne fabrique pas un homme. Cette vérité, enseignée par Philippe Meirieu tout au long de son uvre et illustrée de façon claire et alerte dans son Frankenstein Pédagogue (3), est le principe éthique qui inspire toute relation éducative. Passant de lécole à léducation spécialisée, nous avons montré que le modèle sur lequel devait sappuyer lengagement de léducateur nest pas la réussite de Emile mais le « formidable échec » de léducation de Victor, lenfant sauvage de lAveyron. Si léducateur est tenu par sa promesse de tout faire pour que lautre dont il a la charge parvienne au niveau visé par lengagement éducatif, la mesure de la réussite nest pas seulement dans la lecture du résultat atteint mais aussi dans le chemin parcouru. Et puisque nul ne peut instruire lenfant contre son gré et que, par conséquent, le maître est obligé de composer avec la réalité de lenfant quil a en face de lui, la rupture avec lidéalisme de Jean-Jacques Rousseau conduit à lacceptation du matérialisme pédagogique qui est la science des limites nécessaires à lengagement du pédagogique (4). Ce changement voulu pour lécole menace-t-il pour autant le pouvoir du maître et sa capacité à être un référent pour lenfant ? Non, car lenfant a besoin de ladulte. Il ne doit pas être laissé seul face aux savoirs à acquérir. Lautonomie nest pas la solitude tout comme la liberté nest pas le laisser tout faire. Au cur du débat sur lévolution de lécole il y a une nécessaire réflexion sur lautonomie de lapprenant. Celle-ci ninstaure pas une pédagogie de labandon et du laisser faire mais une pédagogie du projet qui trouve sa prolongation dans linstauration du contrat pédagogique. Dans ce cas, lapprentissage se fait partage, dialogue, interrogation et discussion au travers desquels lautorité du maître dépend autant de la maîtrise du savoir que de la capacité à conduire cette relation.
Mais si le maître se modifie, lélève en fait tout autant ; et ce parce que lenfant se modifie. En effet, il nest plus cet être sans âme et à la limite de la bestialité décrit par St Augustin et il a cessé dêtre « celui qui na pas la parole » comme le signifie létymologie latine de « infans ». De même, il nest plus la cire vierge de Descartes sur laquelle vient sinscrire les enseignements du maître. Il est une matière vivante qui pour assimiler ce qui lui vient de lextérieur a besoin de modifier ses représentations internes, selon le principe de lassimilation et de laccommodation de Jean Piaget. Cette évolution de lenfant nest pas la conséquence de la « démission » des adultes mais une adaptation intelligente au devenir humain qui conduit notre espèce à se saisir dune part plus grande de liberté. Françoise Dolto a raison de dire que lenfant est une personne parce que seul ce statut peut permettre à lenfant dêtre de son temps, cest-à-dire de faire face à la complexité du monde réel. Ceci dit il y a loin de lenfant interdit de parole à celui qui aujourdhui semble être installé dans le statut denfant roi. Il nest pas possible dinstruire un enfant qui na pas construit le sens de la loi, cest-à-dire qui na pas compris quun interdit peut être posé non pour lui nuire mais pour laider à se construire. Ce que Philippe Meirieu appelle la loi fondatrice (5). Dès lors, se pose effectivement le problème de ces gamins qui viennent en classe sans avoir acquis les repères fondamentaux. Dans ce cas, léchec est ni chez lenfant qui ne parvient pas à assimiler les savoirs ni chez le maître qui ne trouverait seul à traiter ce problème, mais dans un système social qui dysfonctionnerait sil ne mettait pas en place les conditions dun travail en équipe. Rompant avec limage de lécole « sanctuaire » défendue par François Bayrou, et donc coupée de la réalité sociale, la circulaire ministérielle du 2 octobre 1998, relative à la lutte contre la violence en milieu scolaire, fait de linstitution scolaire un partenaire des associations locales pour la prévention de la délinquance et pour léducation à la citoyenneté. Ainsi, à partir de lécole, doit se tisser un réseau dadultes, parents, enseignants et éducateurs, réellement impliqué dans le devenir de lenfant.
Enfin, lévolution de lécole ne peut pas se faire sans tenir compte de lévolution des savoirs. Celle-ci est double : dabord la masse des savoirs croît de façon exponentielle et, ensuite, la nature du savoir glisse vers un degré dabstraction de plus en plus grand, cest-à-dire de plus en plus déconnecté de lintuition sensible. Ainsi, lesprit de lEncyclopédie se déplace de la maîtrise de la totalité des savoirs possibles vers la capacité de créer du lien entre les divers savoirs de sorte à faire face à une situation nouvelle et à pouvoir résoudre une situation problème. La complexité du monde moderne, qui trouve son expression dans la formule paradoxale de Pascal selon laquelle le tout est dans la partie comme la partie est dans le tout, rend incontournable cette interdisciplinarité prônée par Edgar Morin en lieu et place de lhyperspécialisation qui a tenu lieu de méthode ces dernières années (6). Par ailleurs, les savoirs se modifient car les théories sappuient aujourdhui sur un formalisme mathématique très puissant qui ne peut se traduire en concepts courants. Ainsi la mécanique quantique, dont les applications se retrouvent dans la plupart des technologies contemporaines (laser, transistors et ordinateurs) recourt à des concepts très abstraits et contre-intuitifs. Alors que le monde de la physique classique est déterministe et composé de règles prévisibles, celui de la physique quantique est probabiliste et laisse une grande part au hasard. Ce caractère fluide et impalpable du savoir, qui le fait glisser vers un degré dabstraction plus grand, va exiger de la part des enseignants des efforts dinvention pédagogique pour le rendre accessible au plus grand nombre. Faute de quoi, les mathématiques ne seraient plus seulement une discipline sélective dans lorientation scolaire, interdisant laccès aux études scientifiques ; elles deviendraient fondamentalement une matière dexclusion, ôtant à certains jeunes la possibilité dêtre de leur temps. Lécole deviendrait alors réellement un lieu de fabrication de lexclusion.
Aussi, face à cette dérive qui menace autant le sens de lécole que lavenir de lhumanité, la pédagogie apparaît de moins en moins comme étant un caprice né dans la tête de quelques hommes tourmentés, mais la meilleure façon de répondre à la quête de lhomme pour sa liberté. Dans cette perspective, lenseignant ne disparaît pas mais renforce son rôle de médiateur, lélève ne tombe pas dans la toute puissance mais devient acteur de son instruction, et les savoirs ne sont pas réduits à leur portion congrue mais contribuent à construire du sens. Et à bien des égards, ce qui se noue autour de lévolution du métier denseignant ne concerne pas seulement lécole mais la relation éducative en général.
Philippe Gaberan
(1) Michel Soëtard, article instruction dans le Dictionnaire encyclopédique de léducation et de la formation, coll. réf., ed. Nathan
(2) Jean Houssaye, Le triangle pédagogique ou comment comprendre la relation pédagogique, dans La pédagogie : une encyclopédie pour aujourdhui, ed. ESF, 1993
(3) Philippe Meirieu, Frankenstein Pédagogue, ed. ESF, 1996
(4) Philippe Gaberan, De lengagement en éducation, ed. érès, 1998
(5) Philippe Meirieu, éduquer la loi fondatrice, document vidéo VHS Secam, Centre de formation de ladministration.
(6) La dynamique des savoirs, numéro spécial de Sciences Humaines, Mars-Avril 1999
Situé à Theux, près de Liège en Belgique, lInstitut St Roch est un établissement scolaire qui reçoit 800 élèves. Alors quil approche la soixantaine et que sonne lheure de la « pension », José Delfosse est certainement le plus vieil « éducateur » de St Roch. Chez nous, on dirait que cest un « pion ». Sauf que chez nous les pions sont des jeunes alors que José Delfosse a dabord été instituteur avant que dêtre éducateur. Et cet homme est un sage, respecté en sa demeure quil connaît par cur. Cest lui qui, le premier peut-être, repère les défaillances dans lautorité de tel enseignant, renifle les difficultés de tel élève ou négocie les espaces de liberté nécessaire à léquilibre de lensemble Comme sils avaient compris, en Belgique, que cest dans les interstices des classes que se joue lessentiel de léducation de lenfant.
À presque soixante ans, José Delfosse a deux filles, jumelles, qui viennent dentrer dans lenseignement. En Belgique, il faut trois ans de formation après le bac pour devenir enseignant. De fait, à vingt ans, lune dentre elle enseigne le néerlandais dans un établissement denseignement professionnel et se fait bousculer par de grands gaillards qui se moquent de lécole comme dune chope vide. Tandis que chez nous, on vient juste dadmettre quun prof ne devait pas se retrouver devant une classe difficile pour son premier poste.
P.G.
Revenir à l'index, à la page de garde.