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Quand la même démarche peut servir des desseins contradictoiresLévaluation : contrôle ou recherche de sens ?« Évaluer pour évoluer » proposait lAssociation nationale des assistants de service social lors de son 53e congrès. Un sujet qui donne lieu à des interprétations bien différentes selon que lon se situe du côté des scientifiques, des usagers ou des professionnels |
Lévaluation est une pratique récente dans notre pays, contrairement aux pays anglo-saxons où elle est la plus souvent intégrée au départ de toute action engagée. Pendant longtemps, la tradition française en a même contesté la pertinence au prétexte qu« on névalue pas la République ». On considérait alors que les mécanismes de contrôle existaient déjà et étaient tout à fait opérants. À la base, pensait-on alors, il y a le verdict des électeurs qui valident ou non, par leur vote, le travail accompli. Et puis, à la tête de lÉtat, il y a le corps des inspections générales qui est chargé de vérifier le bon fonctionnement de ladministration.
Ce qui a provoqué la mutation culturelle, cest, bien sûr, lévolution du contexte général de la société. On a dabord assisté à une complexification croissante des politiques publiques faisant apparaître des besoins darticulation et de planification. Puis, le resserrement progressif des budgets a rendu nécessaire une gestion plus rigoureuse. Enfin, laccroissement de la fracture sociale a fait émerger lexigence dun affinement et dune amélioration du service rendu qui passaient par une modernisation et une plus grande efficacité de ladministration. Il fallait donc utiliser des outils adéquats. Ceux-ci existaient déjà dans le secteur privé, constituant depuis de nombreuses années lun des axes principaux des techniques manageriales. Nous sommes en 1990. Le libéralisme a le vent en poupe. Le gouvernement Rocard sengage clairement dans la voie de lévaluation en se dotant des institutions adéquates, tel le Comité interministériel de lévaluation ou le Conseil scientifique de lévaluation.
Le rapporteur général adjoint du Comité scientifique de lévaluation, Claire Guignard-Hamon explique très clairement les concepts utilisés dans un domaine qui fait lobjet de standards internationaux aujourdhui très au point.
Au départ, il convient de poser les bonnes questions et de préciser les limites de la recherche. En fait, il faut définir les directions dans lesquelles on souhaite sengager. On en repère au moins quatre. Est-ce que les objectifs fixés ont été atteints ? Là, on mesure lefficacité. Est-ce que lintention au départ de laction a été respectée ? Cest leffectivité. Y a-t-il une rentabilité opérationnelle au regard du rapport coût/avantages ? Cest lefficience. Est-ce justifié et bien-fondé ? Cest la pertinence et lutilité. Une fois que lon sait exactement ce que lon cherche, les méthodes utilisées doivent répondre à un certain nombre de critères scientifiques. On ne peut travailler que sur des données appropriables (faits observables, résultats calculables) et fiables. Les constats effectués doivent, en outre, être reproductibles. Si lévaluation nécessite de tenir compte du pluralisme des expressions, pour autant, le groupe de travail qui la réalise a lobligation dêtre indépendant par rapport aux questionnements quil soulève, davoir pris suffisamment de distance à légard des acteurs et de se protéger de toute subjectivité. Enfin, il est impératif que la démarche soit transparente. Ce qui est défini ici relève bien de loutil neutre et objectif qui simpose à tous de par son caractère scientifique.
Monique Crinon, quant à elle, en tant que philosophe, conteste que lévaluation puisse prétendre à lobjectivité. Cette technique, explique-t-elle utilise des méthodes qui sont issues de sciences qui ne sont pas exactes puisque humaines. Ladministration doit cesser de rêver à la possibilité de tout classer dans des cases. Évaluer, cest produire un jugement sur la valeur dune action, dune politique. Or, qui détient la légitimité pour le faire ? Est-ce les élus du fait du mandat confié par leurs électeurs ? Est-ce les technocrates qui sont chargés par les élus de mettre en uvre les politiques publiques ? Est-ce les techniciens à qui les technocrates demandent de les appliquer sur le terrain ? Si lon veut que lévaluation ne se résume pas à la seule volonté de rationalisation, mais permette de convenir démocratiquement de la façon de conduire nos sociétés, il sera nécessaire dinclure limplication des premiers concernés que sont les usagers : cest lévaluation participative. Cest grâce aux exclus que des dispositifs innovants pourront être construits en matière daction sociale. Cette participation se heurte bien sûr à des difficultés telle linégalité entre les positions des uns et des autres, tels les déséquilibres dans les rythmes de réflexion et de production, tel le regard des professionnels, leur façon de travailler. Il est essentiel en la matière de rappeler que lintelligence sociale nest pas tributaire des carences sociales. Cest là en fait un pari de confiance en lautre.
Pierre Gauthier, directeur des professions sociales au ministère des Affaires sociales refuse demblée que lévaluation soit une norme à partir de laquelle seraient jaugées les politiques publiques. Pour lui, ce nest là ni un moyen de contrôle budgétaire, ni un mode de gestion du personnel, ni un support permettant dattribuer des ressources. Cest, avant tout, une démarche et un outil répondant au besoin des professionnels à faire connaître leur action et devant produire des recommandations sur les bonnes pratiques. Elle est avant tout laffaire des milieux concernés et doit sadapter aux particularités et à la diversité du champ social et médico-social. Le ministère entend favoriser les pratiques dauto-évaluation voire même les systématiser : « Un établissement qui naura pas monté ses outils dévaluation sera pour nous un établissement suspect » nhésite-t-il pas à affirmer. Le projet de réforme de la loi de 1975 prévoit linstauration dun Conseil national de lévaluation de laction sociale : les représentants des professionnels y sont majoritaires. Et Pierre Gauthier de donner lexemple de Simone Veil commanditant lors dun discours à Metz fin 1993, une évaluation de la formation des travailleurs sociaux. Ce travail effectué en collaboration avec les écoles a permis de faire tomber les fantasmes et craintes nés dappréhensions infondées. En 1995, les conclusions de lévaluation permirent de constater linsuffisance des capacités du dispositif du fait même de la pression des besoins. Ce qui permit de relancer la formation supérieure, de réformer le diplôme des travailleuses familiales, des éducateurs techniques et dorganiser la filière de laide à domicile.
Lexpérience de lobservatoire décentralisé de laction sociale est intéressante à évoquer. Son délégué général, Jean-Louis Sanchez, est venu expliquer sa méfiance à légard du concept dévaluation auquel il préfère la notion dobservation. Il rappellera de même sa méfiance quant à « lauto-saisine » et du risque de voir le résultat déjà dans la demande formulée par le commanditaire. LODAS, après 9 ans dexistence a réussi à préserver sa stricte indépendance à égale distance entre lÉtat, les collectivités locales et les associations, étant directement financé sur décision du parlement. Cinq observatoires fonctionnent en permanence : lenfance en danger, le vieillissement, la pauvreté / précarité, le fonctionnement des départements et les politiques publiques des villes de plus de 30.000 habitants. Laction engagée dans ces domaines est le résultat dune prise de conscience : on est passé dun monde de certitude à un monde dincertitude. Doù limportance dans un premier temps de combler le déficit des connaissances. Mais il est tout aussi important, dans un second temps, dutiliser les informations ainsi accumulées (dont la circulation doit bien entendu respecter les règles de déontologie) pour élaborer et inventer des nouvelles formes daction sociale. Les pistes proposées par Jean-Louis Sanchez sont connues : passer de laccompagnement individualisé à laccompagnement collectif, de laccompagnement au développement social, réfléchir plutôt en terme dactivité et de recherche dutilité sociale plutôt que demploi, être à la fois sur le terrain de la prévention et celui de la réparation. Le concept dévaluation serait-il donc accommodé par chacun à sa façon ? Il faudra attendre quAndré Beaudoin, professeur duniversité au Québec, pour aborder la question des réactions des professionnels qui semble si proche dun côté et de lautre de lAtlantique. Les travailleurs sociaux sont effectivement très indifférents sauf lorsque la procédure est perçue comme une menace. Et, effectivement une évaluation qui ne provoquerait aucune modification des pratiques naurait aucun sens. Doù la nécessité de diminuer la méfiance et les résistances des intervenants qui doivent accepter lopportunité de lévaluation et ses conséquences. Ce qui passe par leur implication active.
Au terme de ces travaux, lévaluation apparaît comme avant tout un outil qui ne garantit rien en lui-même. Elle peut aussi bien servir à instrumentaliser les travailleurs sociaux et à dévaluer les budgets daction sociale quà améliorer les services rendus à la population et à renforcer lefficacité des actions engagées. Le diagnostic est bien différent selon que lon se place sur le terrain du qualitatif ou du quantitatif. En outre, les mêmes résultats peuvent servir des desseins contradictoires. Doù limportance dune vigilance des professionnels quant à lutilisation de ce support et lintention de ses initiateurs.
Jacques Trémintin
(1) « Lévaluation du travail social et de laction sociale » à Brest les 27, 28 et 29 janvier 1999, congrès de lANAS : 15, rue de Bruxelles 75009 Paris Tél. : 01 45 26 33 79 Fax : 01 42 80 07 03.
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