![]() |
||
![]() |
La confrontation avec l'univers de l'entreprise a commencéLe social doit-il avoir peur de l'évaluation ?Personne ne peut être contre la qualité. Mais de quelle qualité s'agit-il ? Que va-t-elle qualifier ? Pour quoi faire et pour qui ? Et si c'était là le prétexte à une récupération rampante par l'économie libérale ? Oui, et si ? Mais, pourquoi pas ? Le « secteur » qui fonctionne depuis si longtemps dans l'auto légitimation ne pourrait-il enfin admettre que la performance, et non plus le statut, en vienne à déterminer ses budgets et ses salaires ? À moins que cela ne soit alors une étape de la marchandisation du social ? Voici comment la démarche qualité est devenue le concept qui fait jaser et pourquoi il est urgent d'en parler sérieusement. Explications |
Le concept a connu un succès foudroyant : il nest plus guère de discours, de colloques, de plaquettes et de stages de formation qui ne se revendiquent dune démarche-qualité, quand ce nest pas de la peu modeste « qualité-totale ». Qui peut, en effet, se déclarer contre la qualité, nest-ce pas le propre des services que dêtre qualitatifs ? Pourquoi ce soudain entichement et ce besoin forcené de labellisation et de certification en tout genre ?
Pour les détracteurs du concept, la démarche-qualité savérerait ainsi le versus acceptable - éthiquement correct et un brin culpabilisant - dune entreprise de normalisation bureaucratique. A moins quil ne sagisse dune nouvelle étape de « marchandisation du social », cest-à-dire de sa récupération rampante par léconomie libérale. À cela, les défenseurs du concept répondent, non sans quelque raison, que cest faire un mauvais procès dintention à la démarche-qualité, que le secteur social résiste tout simplement à un changement historique et inéluctable, lui qui a fonctionné durant si longtemps dans la plus parfaite et indécente auto légitimation, et quil ne doit point craindre une juste interrogation de son activité. Dautant plus que lon peut aussi voir dans la mise en place dune telle démarche la valorisation des savoir-faire des établissements et services de ce secteur dactivités.
Ces deux points de vue possèdent leurs arguments sérieux et invitent à se poser quelques questions fondamentales à légard dun concept tour à tour séduisant, emphatique, incantatoire et démonstratif. En effet, en limposant comme un allant-de-soi, la médiatisation et la banalisation du concept finissent par nous en faire oublier le contenu même : de quelle qualité parle-t-on ? Que va-t-elle qualifier ? Pourquoi faire et pour qui ?
Cest au cours des années 80 que la notion de qualité pénètre peu à peu les préoccupations des dirigeants du secteur sanitaire et social, un certain nombre doutils managériaux apparaissent (marketing, communication, gestion des ressources humaines, ergonomie, etc.). Lémergence de la préoccupation qualitative est favorisée par plusieurs moteurs : dune part, la confrontation historique du secteur avec lunivers culturel de lentreprise ; dautre part, le processus de rationalisation poursuivi par les administrations de contrôle qui cherchent à mieux appréhender lefficience réelle de tel ou tel dispositif. Deux acceptions de la qualité vont alors se superposer : la qualité comme objectif de lentreprise de service - au service de ses clients et bénéficiaires -, et la qualité comme référentiel de bonnes pratiques, garantie dun service public et de sa bonne organisation. Cette dernière approche aboutit à laccréditation.
Les termes de cette préoccupation sont posés dès le début des années 80 : « Tout dabord, on ne saurait négliger la finalité même de laction sociale : le service rendu au bénéficiaire. Pouvoir déterminer les conditions du « meilleur service » en sappuyant sur une méthodologie fiable dévaluation apparaît comme un impératif logique et moral à la fois. La raison est aussi dintérêt public. En effet, les efforts considérables consentis par la société pour se doter dune protection sociale (quelle quelle soit) justifient quen retour, des comptes lui soient rendus sur lutilisation des moyens octroyés. » (1)
Confronté aujourdhui à la nécessité de faire mieux avec moins, le secteur se trouve fortement invité à sinterroger sur la qualité de ses services et des dispositifs déployés. Aussi, définirons-nous la démarche-qualité comme suit : partie intégrante dun management global, elle saffirme comme la résultante des efforts du secteur sanitaire et social pour se recentrer sur ses bénéficiaires et pour offrir davantage de lisibilité et de garantie quant à son action, réalisant en quelque sorte le mariage du cur et de la raison.
Mais le véritable enjeu politique de la qualité tient aux conditions de sa reconnaissance - « laccréditation » - et à ses conséquences : qui vont sarroger le privilège de définir les critères ad hoc de qualité, susceptibles de constituer ce fameux « guide des bonnes pratiques » - pour reprendre lexpression de Kouchner ? Qui va décerner des labels estampillés ? Selon quelles modalités dévaluation et de contrôle ? En dautres termes, il sagit de savoir si les critères de qualité seront définis en bonne intelligence entre partenaires : commanditaires sociaux, professionnels, associations, bénéficiaires, ou bien si des officines patentées (parfois de pompeux aréopages savants) vont se charger unilatéralement de réglementer les référentiels, dans une pure tradition technobureaucratique à la française.
Dans le domaine des services, la démarche-qualité vise la plupart du temps à réduire lincoercible écart entre les attentes des bénéficiaires (le « service attendu »), lengagement du prestataire (le « service déclaré »), et le service effectivement rendu. La diminution de cet écart dépend certes de la capacité du prestataire à mettre en uvre ce à quoi il sest engagé, mais aussi de sa capacité à formaliser les attentes - parfois implicites - du bénéficiaire, et à négocier le contenu possible des prestations avec ce dernier. Ces points savèrent encore plus essentiels quand il sagit de services relationnels.
En effet, il sagit de ne pas se tromper sur le profit de la qualité : à qui celle-ci est-elle destinée ? Si les bénéficiaires, enfants, adolescents ou adultes, des prestations de service délivrées par les établissements sanitaires et sociaux savèrent bien les premiers intéressés, alors, nest-il pas logique quils aient leur mot à dire au sujet de la qualité même de ces services ? Bien entendu, cela nécessite la mise en place doutils de consultation et de captation de leurs points de vue.
Une démarche-qualité décentrée de cette évidence risque de glisser vers la qualité processuelle. La qualité processuelle vise à diminuer les coûts par une amélioration du processus de production ou de prestation, de distribution et de vente, mais pas nécessairement à améliorer la qualité intrinsèque du produit ou du service livrés à la consommation.
La démarche-qualité doit donc conduire à une exigence lucide à lendroit des services engagés auprès des bénéficiaires du secteur sanitaire et social. Par-delà tout effet de surface ou de mode, la démarche-qualité découle logiquement dune démarche-projet et de son évaluation conséquente, quil sagisse tant dune évaluation subjective auprès des bénéficiaires, que dune évaluation plus objectivante en termes « deffets générés ».
Pas de service sans contrat. Toutes les prestations de service proposées par les établissements sanitaires et sociaux doivent faire lobjet dun engagement contractuel, précisant les attendus réciproques, les niveaux de réponse envisageables et leurs limites, ainsi que les procédures de partenariat. À ce titre, lélaboration dun « contrat individualisé » et la fourniture dun «livret daccueil », comme le prévoient les textes actuels (Article 261-4 du projet de réforme de la loi du 30 juin 1975), représentent une avancée dans ce sens.
Le bénéficiaire est au centre du service. Les consommateurs de services doivent être les premiers informés de la qualité de ces services. Autrement dit, ils doivent être consultés de manière systématique et exhaustive concernant les différents domaines des services qui leur sont proposés. Cette lapalissade nen est pas une dans les secteurs sociaux et médico-sociaux où les bénéficiaires nont que peu ou pas de recours de fait. Linstance du « Conseil détablissement » nest quun premier pas dans cette direction (notons quelle nest pas encore partout mise en place : une enquête rhône-alpine montrait que 30 % des établissements ayant répondu nen disposaient pas.)
Un service relationnel est personnalisé par nature. La capacité dun établissement à personnaliser les services rendus passe par la production de projets adaptés aux spécificités de chacun. Ces « projets personnalisés » doivent définir les bénéfices attendus ou visés pour une personne singulière concernant chaque prestation de service, ainsi que les modalités pour y parvenir : objectifs opératoires, moyens (ressources, dispositifs, techniques), modes dévaluation et de réajustement. Quand il sagit denfants, les familles des bénéficiaires doivent être considérées comme les partenaires incontournables de tels projets : sont-elles réellement associées à lélaboration du projet de leur enfant ? Sont-elles consultées et leurs aspirations sont-elles consignées par écrit ? Reçoivent-elles le projet personnalisé de leur enfant ?
Concernant les associations et établissements du secteur social et médico-social, la démarche exige en premier lieu rigueur et cohérence : en effet, ajuster le déclaratif et leffectif sous-entend une continuité logique entre les objectifs définis, les moyens mobilisés, les compétences requises, les fonctions impliquées et lorganisation mise en place.
Linstallation de cette cohérence et de cette lisibilité passe en premier lieu par linterrogation de lutilité sociale des structures : quelles sont les prestations de service rendues et auprès de qui ? Cette phase préliminaire savère essentielle et le débat afférent incontournable, car toute qualification est impossible si les prestations ne sont pas strictement définies. Bien entendu, ce travail exige un recentrage sur les savoir-faire effectifs de létablissement et une bonne dose de modestie. Si « lépanouissement optimal » dun bénéficiaire est difficile à évaluer et à qualifier, en revanche, on peut savoir si cette personne a donné son avis pour aménager son lieu de vie, si elle peut dépenser son argent comme elle le souhaite, ou si elle bénéficie de toute laide nécessaire pour accomplir ses démarches.
Ce recentrage remet parfois en cause des certitudes fondamentales : par exemple, certains centres daide par le travail ont adopté plus vite que dautres établissements une démarche-qualité. Ils lont généralement appliquée à leurs produits et à leurs processus de production, plus rarement à la qualité de leurs prestations auprès des travailleurs porteurs de handicaps. Mais précisément, quelle est la vocation dun CAT ? Le CAT est-il un centre de développement professionnel et dintégration sociale pour des personnes porteuses de handicaps ? Ou bien est-il une entreprise protégée de sous-traitance employant des personnels désavantagés ? De même, une maison denfants rend-elle service aux enfants quelle accueille ? Doit-elle dabord rendre service à leurs familles en les aidant à remplir leurs fonctions éducatives ? Une maison daccueil spécialisée est-elle un lieu de soins ou un lieu de vie ? Etc.
Dautre part, certaines prestations de service se trouvent surestimées ou sous-estimées : si dans certains établissements, lensemble des personnels a limpression de faire du « soutien psychologique », dans dautres, les prestations jugées déterminantes sont de type pédagogique. Dans tels foyers, on sous-estime les prestations hôtelières et limportance du cadre de vie ; dans tels autres, on insiste sur le développement des capacités en matière dautonomie, mais on occulte le développement personnel ou laide apportée pour établir des relations. Quid du bénéficiaire qui souffre de son isolement et qui veut sinstaller en couple ?
À partir dune identification précise des définitions de service, il est alors possible de passer aux phases suivantes et dappréhender tout aussi rigoureusement les moyens qui sont mis en uvre, ainsi que les critères dévaluation qui servent de repérage. Par exemple, si un établissement sengage à « offrir un poste de travail adapté à un bénéficiaire », cela entraîne la nécessité de faire émerger les aspirations de ce dernier, dévaluer ses capacités et de connaître les contraintes de lorganisation : quels sont les dispositifs qui permettent cela ? Lentretien personnel et les tests dévaluation nécessaires seront conduits par quel professionnel ? Quelles sont les compétences requises ? Quelle est la (ou les) fonction concernée ?
Létape ultérieure concernera la question des compétences requises pour rendre les prestations dans les meilleures conditions (et définir des « référentiels de compétences »). De tels référentiels doivent permettre de mieux définir les fonctions effectives des personnels afin dutiliser au mieux leurs capacités - létablissement possède-t-il des entretiens annuels dévaluation à lendroit de ses personnels ? Cette question des compétences et des fonctions demeure encore largement taboue, du fait même quelle requiert une transparence des pratiques et quelle interpelle le recrutement, la formation et la gestion des ressources humaines. Pourtant, de nombreux conflits ou dérapages sont précisément dus à lincapacité de cerner exactement les modes dintervention des divers professionnels et de les articuler. Par exemple, dans un établissement où éducateurs et psychologues vont auto définir leurs fonctions en vertu de principes stratégiques, quelle cohérence et quelle qualité peut-on décemment viser ?
Enfin, lorganisation est-elle ad hoc ? Comment le temps et les diverses ressources sont-ils utilisés ? Comment sont animées les réunions ? Toutes ces questions nécessitent naturellement un passage en revue détaillé de tout le fonctionnement de létablissement. Vaste programme !
Certains établissements et professionnels sont déjà très engagés dans une telle démarche, tandis que dautres sont encore très loin derrière et vivent cloîtrés dans leurs certitudes solipsistes. Certes, les formations professionnelles ont mis du temps à sadapter à la nouvelle donne ; certes, il est des professionnels qui préfèrent demeurer retranchés dans le confort et les acquis dune convention ouatée - mais pour combien de temps ?
Pourtant, comme lévoque avec justesse René Baptiste : « Plus la tâche est complexe, plus les axes de progrès sont potentiellement nombreux ». De surcroît, la qualité ne coûte pas nécessairement plus cher, puisquà lheure actuelle, cest encore le « statut » du professionnel qui détermine sa rémunération et non la qualité de son travail. De même pour un établissement, puisque le budget quon lui alloue nest pas davantage fonction de sa performance. Héritage public exige ! Ces constats sont à méditer car il y a fort à parier que tout cela change dans la décennie à venir.
Jean-René Loubat
(1) In éditorial dInformations Sociales, N° 6, 1982.
(2) Chargé de mission à lIRTS de Lorraine
René Baptiste, Le social mérite mieux !, Éditions des Deux Continents, 1996.
René Baptiste, Le social est à partager !, Éditions TSA, 1998.
J.-L. Joing, Maîtriser la démarche-qualité dans les établissements sociaux et médico-sociaux, ESF, 1998.
B. Dobiecki, Intelligence et pratique du social : la méthode marketing au service des associations, Éditions des Deux Continents, 1995.
Revenir à l'index, à la page de garde.