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Grouper les personnes et non les capitaux...L’Économie sociale peut-elle transformer la société ?« Pour un travailleur social, il est important de comprendre quune banque coopérative est beaucoup plus proche du terrain parce quelle est administrée par des gens du cru, des locaux, des régionaux. Elle est, avec les coopératives et les mutuelles, un élément de lien social » dit Jacques Moreau*. Pour saisir le raisonnement de cet ancien président du Comité national de liaison des activités mutualistes, coopératives et associatives, il faut expliquer un minimum les politiques économiques et les mécanismes financiers quelles ont mis en uvre. Jean-Marie Servin tente de le faire en sentretenant avec celui qui est aussi lauteur de Léconomie sociale face à lultra libéralisme (1) |
Jai été pendant quatorze ans président du Groupement national de la coopération qui rassemble toutes les coopératives françaises des coopératives artisanales au Crédit Agricole et, ce qui à mes yeux est plus important, cest la présidence du Comité national de liaison des activités mutualistes, coopératives et associatives que jai exercée pendant dix ans. Cest surtout à ce titre que je peux parler de léconomie sociale.
Ce que je veux dire à propos de la « main invisible » cest que, à partir du moment où on a admis un peu partout dans le monde, que les méthodes de planification administrative centralisée ne constituaient pas un bon procédé de gestion économique, il ny avait quune chose à faire : revenir à léconomie de marché. Cette économie remonte aux origines du monde quand on est sorti de lautoconsommation familiale. La question est de savoir comment lÉtat intervient dans le fonctionnement de cette économie de marché. Au centre du libéralisme, il y a cette idée qui était celle dAdam Smith (2) (pas uniquement de lui) et illustrée par cette expression très vivante de « main invisible ». Elle veut dire, au fond, que si lÉtat ne soccupe de rien, tout va pour le mieux. Cest comme si une main invisible dirigeait chacun des acteurs de léconomie cherchant son bien personnel, la combinaison de ces volontés individuelles aboutissant au bien collectif. En gros, cest ça.
Ce nest pas une idée en lair. Il y a certainement des explications qui tiennent à lhistoire des idées mais le fait est que cest une époque où lon sortait dun contrôle de léconomie par les autorités publiques. À lépoque dAdam Smith, cest-à-dire au milieu du XVIIIe siècle, il y avait des quantités de règles à tous les niveaux, que ce soient des règles corporatistes, des règles des états, des règles provinciales, tout un ensemble de règles qui régissaient léconomie, à commencer par le droit dexercer une fonction. Il fallait être admis dans des corporations et autres organismes similaires.
Adam Smith (1) a défendu une idéologie libérale qui sest répandue petit à petit en Europe. En France elle est apparue à la fin du XVIII° avec des gens comme Turgot. Si elle garde sa cohérence logique, cette idéologie reste, dans une large mesure, une chimère, parce quil na jamais existé de société où tout soit totalement libre. En effet il y a des facteurs de production qui ne sont pas « libres », par exemple la terre puisque la quantité de terre disponible est limitée, parce quil y a des héritages etc, bref parce quil y a une quantité de facteurs qui empêchent « la main invisible » de fonctionner.
Cette croyance en la « main invisible » a toujours été tempérée par un certain interventionnisme, interventionnisme qui ne remonte pas à Keynes (3). Il remonte à des époques beaucoup plus anciennes. Interventionnisme pour lorganisation optimale du marché comme les lois antitrust aux États-Unis interventionnisme social aussi car son principal objet cest de maintenir le lien social
Ce système dintervention dure jusquà la grande crise de 1929 après laquelle sont adoptées, petit à petit, des politiques « keynésiennes ». Ces politiques tendaient à démontrer que le marché libre naboutissait pas à loptimum économique, et conduisait à ladoption de politiques économiques jouant sur la demande. Ce qui sest passé, surtout à partir de la guerre, cest que tout le monde dans tous les pays, y compris aux États-Unis a été à la fois interventionniste et keynésien. Ce que je crois vrai cest que beaucoup de méthodes dintervention adoptées dans les années 60-70 ont vieilli, et il nétait pas anormal quon songe à les modifier. Certaines industries avaient évolué, on ne pouvait plus considérer que le transport aérien, par exemple, était un « service public » etc. Mais, lultra libéralisme qui est apparu à cette époque-là a profité des lourdeurs des systèmes de régulation intérieure pour réaffirmer un libéralisme auquel Adam Smith lui-même navait jamais pensé. Et, à lextrême, les « libertariens » estimaient que tout doit être marchand et quil ne fallait donc pas contrôler le trafic dorganes humains !
Il y a eu coïncidence, et ce nest pas par hasard, entre lultra-libéralisme et deux réalités :
Aux États-Unis, il y a eu larrivée de lÉcole de Chicago et le remplacement des théories de la demande par les théories de loffre. Cest la pensée de Milton Friedman et de quelques autres.
Il y a eu au même moment ce quon appelle la mondialisation qui nest pas un fait nouveau mais qui sest métamorphosée du fait quil fallait des marchés de plus en plus grands compte tenu de la productivité, du développement des moyens de transmission etc.
Cest-à-dire que la production, dopée par la technique et dépassant la demande intérieure, il fallait que les exportations tirent léconomie
Oui, techniquement lunité de production rentable étant de plus en plus grande, il lui faut un marché de plus en plus vaste. Il y a donc nécessité de développer les échanges internationaux au plan commercial, et, par conséquent, au plan financier. A de nombreux facteurs, dans les échanges internationaux, se conjugue le renouveau du libéralisme extrême aux États-Unis et cette conjugaison donne lultra-libéralisme. Dans la mesure où la puissance économique leader veut imposer le système au reste du monde on arrive à une situation où tout entre dans le domaine marchand, y compris ce qui est du domaine de lÉtat ou des systèmes sociaux. Aux États-Unis, la croyance dans la suprématie du marché fait quun certain nombre dinstitutions porteuses du lien social ont pratiquement disparu, notamment le système mutualiste.
Ce nest pas surprenant car, au fond, tout le système libéral conçu par Adam Smith ignore la société : il ne connaît que les individus et les contrats entre les individus. Et tout ce qui constitue un groupement dindividus est presque suspect !
Donc, un phénomène ultra-libéral se répand dans le monde par de multiples canaux qui peut aboutir à lextrême à supprimer tous les systèmes sociaux : les coopératives, les mutuelles, les retraites par répartition On ne laisserait subsister que les systèmes caritatifs en considérant quils ne sont pas dans léconomie. Toutefois, à lultra-libéralisme sopposent certaines réalités désagréables pour lui et quil voudrait bien supprimer : droit du travail, droits sociaux, mutuelles Cette offensive ultra-libérale, qui est née dune nécessité objective de dérégulation due à lévolution économique, commence à sessouffler.
Je ne suis pas contre un système complémentaire, mais les retraites par capitalisation présentent plusieurs inconvénients dont surtout celui de ne pas instituer un lien entre les générations, et par-dessus le marché elles entraînent dans la gestion des entreprises des effets particulièrement pervers. Notamment dans le cadre des fonds de pension dont les gérants sont payés, et largement, pour que ces fonds, qui constituent des sommes colossales, soient les mieux gérés possibles puisquil sagit de garantir les pensions des intéressés. Le résultat cest que ces gestionnaires des fonds de pension dominent les marchés boursiers, et, ce quils demandent aux entreprises preneuses de ces fonds cest que ça rapporte le plus tôt possible. On en revient à « la main myope ».
Oui, mais avec cet inconvénient que des décisions lourdes de risques sont prises au quotidien en fonction danticipations très aléatoires sur lévolution des économies des diverses branches. Bien sûr, ces fonds de pension sinvestissent le plus souvent à long terme sous forme dactions, mais les gestionnaires sont prêts à les abandonner rapidement, comme des titres à court terme. Et ils fonctionnent tous avec les mêmes logiciels, au même moment, et selon un phénomène qui accomplit leurs propres prophéties
Tout le monde na pas accès de la même façon à la consommation, et surtout les modes de consommation changent en fonction des évolutions technologiques (informatique, téléphone portable ). Linnovation technologique a certes détruit beaucoup demplois dans lagriculture mais dautres emplois se sont créés dans des activités nouvelles. À lheure actuelle il doit y avoir plus dinformaticiens que de sidérurgistes.
Pour lessentiel, nous avons une démographie qui a changé. Notons toutefois que, jusquà il y a une quinzaine dannées, lévolution technologique a permis déponger la main duvre vacante. Mais il y a déséquilibre dans les pays occidentaux lié à la grande ouverture des marchés extérieurs dans une époque de récession, ce qui a conduit les entreprises à limiter leurs coûts de production en délocalisant parfois leurs activités. Donc : réduction des effectifs, précarisation accentuée, recours à lintérim, externalisation par lintérim, peur panique des contraintes liées à déventuels licenciements. Mais on ne peut pas dire pour autant que la modernisation nest pas créatrice demplois.
Venons-en à la seconde partie de notre entretien : Comment sur ce tableau assez effrayant de lultra-libéralisme sinscrit léconomie sociale ?
Il faut dabord dire que léconomie sociale est un concept nouveau, il a eu des précédents, dans le catholicisme notamment quon appelait le « catholicisme social », mais sur des bases très différentes ! Les idées nouvelles sont venues de Charles Gide, un protestant, un des fondateurs de la Ligue des droits de lhomme, dreyfusard, économiste, qui a fini professeur au Collège de France. Ce fut un militant actif du monde coopératif. Pour lui, la coopération se limitait un peu à la coopération de consommation, au début du siècle.
Le terme déconomie sociale a été repris dans les années 60-70, lorsquil a fallu trouver un vocable pour donner une sorte de raison sociale à lensemble constitué par les coopérations, associations et mutuelles, qui du fait de lévolution de léconomie commençaient à ressentir quon mettait en cause leur existence. Elles nétaient plus à la mode. Il faut dire que, au XIXe ces coopératives et mutuelles avaient souvent été utilisées par les gouvernements libéraux comme instruments dintervention sociale. Dans les années 60-70, on commençait, déjà, à dire quil fallait les transformer en sociétés anonymes. Lidée de base de léconomie sociale a été que léconomie a droit à la diversité des espèces. À côté des formes habituelles dentreprises pourquoi ny aurait-il pas des entreprises fondées sur des sociétés de personnes ? La base de léconomie sociale est quil sagit de groupements de personnes et non pas de groupements de capitaux. Cest-à-dire que dans ces structures ce nest pas le capital qui tient le pouvoir, ce sont les personnes sur la base de : une personne, une voix. Dans la mesure où une structure coopérative possède un capital, il est rémunéré à un taux convenable mais on ne peut pas faire de spéculation dessus.
Oui, et, par la suite, on a constaté un aspect important des entreprises de léconomie sociale : cest la diffusion du pouvoir de décision. Comparez, par exemple, la Société Générale et le Crédit Mutuel. Dans le premier cas tout fonctionne par voie hiérarchique descendante ; dans le second, compte tenu de laspect fédéraliste du système, de nombreuses personnes se trouvent détenir une parcelle de responsabilité. Cest un moyen de rendre léconomie à la société. Ensuite, cest un instrument dexpérimentation : on peut faire face à des situations nouvelles par des moyens inédits sans être obligé de rentrer dans le cadre. Par exemple, tout le tourisme populaire est né de lexpérience associative de terrain.
Bien sûr, léconomie sociale na pas de projet unique, il y a autant de projets quil y a de groupes : activité bancaire, assurance, coopérative dapprovisionnement, mutuelle de prévoyance etc. Ce quil y a de commun cest dorganiser une activité qui est sur le marché, quon le veuille ou non, mais sur la base dune société de personnes.
Est-ce que ces structures de léconomie sociale répondent aux problèmes de notre époque ?
Du fait de son mode dorganisation, léconomie sociale, qui est loin dêtre parfaite, possède une grande qualité qui est déchapper au moins aux fluctuations boursières puisquelle nest pas en bourse. Elle dépend de la confiance de ses associés mais pas du tout de ce qui est décidé ailleurs (par exemple les délocalisations). Ces choses ne sont pas dans la culture de léconomie sociale. Dautre part, si les banques coopératives sont prospères cest que, contrairement aux autres banques, elles ont fait très peu dopérations de promotion immobilière parce que ça ne rentre pas dans leur culture, surtout au niveau des conseils dadministration. Du fait de leurs structures, les organismes coopératifs ont un enracinement de terrain qui les conduit à sintéresser en priorité au développement local. Pour un travailleur social, il est important de comprendre quune banque coopérative est beaucoup plus proche du terrain parce quelle est administrée par des gens du cru, des locaux, des régionaux. Elle est, avec les coopératives et les mutuelles, un élément de lien social.
Cest là quon est attendu au tournant par les libéraux qui nous disent « si vous nallez pas en bourse vous ne pourrez pas vous procurer de fonds ! ». Alors, on répond que grâce à notre mécanisme de non-distribution des réserves on réussit à sautofinancer. Ensuite, les coopératives commencent à pouvoir émettre des titres assortis de cette particularité : ils ne donnent pas de pouvoirs. (Ou des pouvoirs très limités.) Ces titres sont les certificats coopératifs dinvestissement, titres participatifs etc. On a cherché à inventer des produits financiers qui assurent au souscripteur des revenus convenables sans pour autant donner des pouvoirs dans la gestion de lentreprise.
Cest une vision utopiste. Cette façon de travailler est porteuse dun certain nombre de valeurs. Dans la mesure où elle se répand, elle peut sortir des secteurs où elle est née. Elle peut contribuer à modifier la société. Encore faut-il quelle soit préservée dans son secteur dorigine, quelle résiste suffisamment à lultralibéralisme.
Un précédent, en Angleterre, consiste dans laffaire des « Building societies », structures déconomie sociale transformées en sociétés anonymes et qui se sont alors mises à consentir des prêts au logement à des taux plus élevés quauparavant ! De même, actuellement, des sociétés de conseil font le siège de banques mutualistes pour les inciter à se démutualiser. Il y a à ce niveau une pression très forte soutenue par le groupement des banques classiques. Pour linstant, en France, on résiste. En France, actuellement, léconomie sociale est plutôt en expansion. Si on prend chacun des groupes, la part de marché des banques coopératives saccroît. Elles ont même racheté des banques privées. La coopération agricole se tient bien, la mutualité dassurance se tient très bien, le monde associatif est tout à fait foisonnant (voir encadré).
Cest un peu une grande mode. Comme tous les termes de ce genre il est confus. Toutefois, il y a une part qui nest pas discutable à savoir quil faut être rigoureux dans la gestion. Il est même indispensable demprunter à lentreprise classique des outils de gestion modernes. Mais, se référer abusivement à la gestion managériale dans un IME ou un IR cest confondre les outils et leurs finalités.
Les travailleurs sociaux connaissent sur leur secteur des entreprises de léconomie sociale : banques, mutuelles, coopératives, entreprises dinsertion Si, dans le cadre de leur activité ils rencontrent des problèmes, ils peuvent sadresser aux Groupements régionaux de la coopération, de la Mutualité et des Associations qui existent dans presque toutes les régions. Ces groupements ont pour mission de coordonner et de stimuler léconomie sociale (4).
Propos recueillis par J.M. Servin
(1) Léconomie sociale face à lultra-libéralisme. Éditions Syros, 1994.
(2) Adam Smith, 1723-1790, philosophe et économiste écossais. Libre échange et concurrence furent pour lui les principes fondamentaux de la politique économique. Son uvre influença toute lécole libérale.
(3) John Keynes, 1883-1946, économiste et financier britannique. Tout en voulant préserver au maximum les principes du libéralisme, il préconisa une intervention des pouvoirs publics pour assurer le plein emploi.
(4) CNLAMCA 43, rue de Liège 75009 Paris.
* Jacques Moreau, ancien sous-directeur au Trésor, ancien PDG de la Banque Française de Crédit Coopératif.
A l'heure actuelle, une discussion est en cours entre le groupement national de la coopération et la délégation à l'économie sociale au sujet de la création de « coopératives d'intérêt social » regroupant bénévoles, usagers, salariés, etc. De telles structures existent en grand nombre en Italie.
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