Numéro 474, 18 février 1999

Mouvement dans les mouvements

Premier forum national du Groupement éducation et société

Savoir ce que l'on fait, pourquoi on le fait, et le dire haut et fort !

Les deux principaux objectifs du GES — renforcer la compétence collective des professionnels et des dirigeants à l’analyse des politiques qu’ils mettent en œuvre et développer un effort de communication auprès des médias, des pouvoirs publics et des décideurs — ont réussi à rassembler une bonne dizaine d'organisations de travailleurs sociaux mais... à peine une petite centaine de personnes


Vendredi 5 février, 9 heures : à l’entrée de l’IRTS de Montrouge, un grand dessin humoristique annonce la couleur : scotché sur la porte vitrée en grand format, un barbu — d’un certain âge — cogite : «j’ai fait éduc pour changer le monde… », avant d’ajouter, dans une seconde bulle « il résiste ! ». Le Groupement éducation et société (GES), «mouvement professionnel et citoyen», y tient son premier forum national, en présence d’une petite centaine de personnes; le n°471 de Lien Social, Les travailleurs sociaux en quête d’une organisation introuvable, y est largement distribué.

Différents professionnels, représentant collectifs et associations, y prendront la parole : pour l’Association des formateurs du secteur social, sanitaire et éducatif (AFORSSSE), il s’agit de faire du lien entre les appareils de formation et les pratiques sociales ; le collectif Solidarité active usagers travailleurs sociaux considère qu’une zone de non-droit s’installe dans le travail social ; Cap Social (17 adhérents aujourd’hui), organise des réunions mensuelles pour évoquer les difficultés rencontrées avec employeurs et usagers ; le président du Carrefour national de l’action éducative en milieu ouvert (CNAEMO), pour sa part, évoque un réseau associatif — des contacts sont d’ores et déjà établis avec le Comité national de liaison des associations de prévention spécialisée (CNLAPS) et l’Uniopss — pour faire remonter les positions vers le ministère…

De récentes créations font mieux connaître leurs initiatives et projets : l’Association des instituts de rééducation (AIR), fondée il y a trois ans, regroupe le tiers des 330 IR nationaux : elle entend réfléchir «aux limites des paradoxes de l’annexe XXIV», et se diriger vers une proposition de création d’annexe XXXIV ; accueillant aussi ceux que l’on nomme «anomiques, caractériels, incasables», elle prône un dispositif souple de prise en charge en lieu-relais d’un jeune, en lien avec la structure qui a dû l’exclure.

L’Association nationale des directeurs de centres d’aide par le travail (ANDICAT), fondée, elle, en décembre 96, disserte sur le cloisonnement et le décloisonnement, objet d’une réflexion lors de ses prochaines assises nationales, les 18 et 19 mars.

Concernant les «méfaits de la discrimination positive», le directeur d’Action formation recherche (AFORE) et initiateur des Entretiens de Saint-Etienne propose d’avoir plusieurs cordes à l’arc éducatif : individualisation des réponses, continuité de l’action, mais aussi diversité et prise en charge à géométrie variable.

Des questions ont émergé : comment dénoncer efficacement ces centres de placement immédiat strictement contrôlés ? Les motions vont-elles s’ajouter les unes aux autres ? Pourquoi pas un manifeste, rédigé par les experts des divers horizons, à destination des médias et des politiques ? Sachant, par ailleurs, que nombre d’entreprises sont intéressées par notre secteur et y développent des projets souvent performants (la Lyonnaise des eaux et la formation des AMP, Vivendi et la lutte contre l’exclusion, Ecco, etc.), comment donner davantage de poids à nos propres initiatives ?

Un seul des syndicats invités s’était déplacé ; éducateur spécialisé et permanent de la Fédération cédétiste Santé Sociaux, Gaby Thollet estime que le syndicalisme est loin d’être mort, et affirme que sa Fédération accueille 6000 nouveaux venus par an. Il « plaide pour un syndicalisme réaliste et concret » et pour un parti pris de décloisonnement, comprenant les salariés des hôpitaux, des cliniques, du maintien à domicile, du sanitaire social et de l’associatif. Le fait qu’il faille attendre, dans la loi sur les exclusions, l’article 151 pour enfin parler des travailleurs sociaux est bien la preuve, à ses yeux, que « le travail social n’est pas au centre de toute l’organisation française de la lutte contre les exclusions, mais que nous n’en sommes qu’un des acteurs ».

La question de la réduction du temps de travail (RTT) doit, pour le militant cédétiste, entraîner création d’emplois, organisation différente du travail et meilleur service rendu aux usagers : « Il faut trouver le moyen d’organiser la place de chacun — qu’il soit moniteur-éducateur, AMP, directeur ou psychologue, etc. — dans un projet d’établissement avec des conseils d’établissements, instance régulatrice, qui doit faire émerger les besoins des usagers et des personnels ».

« Nous sommes devant un effritement des normes et des valeurs : les familles, par exemple, sont devenues des institutions de négociations de projets individuels de chacun de ses membres », estime à son tour le sociologue Bernard Eme, coauteur d’Un nouveau contrat social : le travail social, avec des professionnels/acteurs politiques, peut créer « de nouvelles formes d’institutions », dont la légitimité n’est plus d’imposer une norme dominante, mais plutôt une sorte d’obligation à la discussion rationnelle entre les citoyens ; un nouveau contrat social, donc, consiste à parvenir à des formes de négociations entre une nouvelle forme d’État social — c’est dans l’air du temps — et les acteurs de la société civile.

Dénonçant une tendance à l’individualisation des processus d’insertion — occultant tout accompagnement à des dynamiques collectives —, il estime que les désaffiliés étant par définition des personnes seules, c’est aussi et en même temps par des processus de socialisation qu’il faut penser cette insertion.

« Éducation et société doit développer de façon massive une démarche de recherche, ne pas formuler de vœux pieux, organiser des espaces d’échanges, des laboratoires, hors dogmatisme et hors éclectisme », a conclu le philosophe Saül Karsz.

Un autre débat sur le fond s’est engagé le lendemain. Citant Aristote — « Qu’est-ce qu’un citoyen ? C’est une personne capable de gouverner et d’être gouvernée » — et rappelant que la Grèce ancienne tirait au sort des experts (« stratèges ») chargés de faire vivre cette démocratie, un des participants a interrogé ce mouvement « qui revendique une citoyenneté pour les usagers de l’action sociale, mais parle de professionnels assimilés à des experts » ; présent, Jacques Ladsous, vice-président du Conseil supérieur du travail social, a revendiqué ce terme d’expert pour les professionnels de notre secteur, tout en reconnaissant que cela pouvait faire débat dans un contexte de citoyenneté. Le débat est engagé…

Rappelons les deux principaux objectifs du mouvement (1) : renforcer la compétence collective des professionnels et des dirigeants à l’analyse et à la prise de position vis-à-vis des politiques qu’ils mettent en œuvre ; développer un effort de communication auprès des médias, des pouvoirs publics et des décideurs politiques.

Joël Plantet

(1) Éducation et société - 116, rue de La Classerie - 44400 Rezé. Tél. 02 40 75 69 94 - Fax 02 51 70 16 84.


Des groupes de revendication et d’organisation des usagers dans une grande association de handicapés

Première association à avoir adhéré à Éducation et société, l’Association des paralysés de France rappelle que le colloque de l’APF, en… 1981, s’intitulait déjà « L’assistante sociale est-elle une technicienne ou une militante » ?

La mise en place de l’allocation compensatrice pour tierce personne (ACTP), par exemple, a donné lieu à une action revendicative auprès des conseils généraux, et décision a été prise, après réflexion, de communiquer son dossier à l’usager. De même, la transmission des savoirs à ces derniers a été privilégiée (se faire aider pour un dossier d’Allocation adulte handicapé (AAH), mais apprendre progressivement à le remplir seul) ; des lieux d’expression (individuels, avec bilan annuel) sur le travail, sur l’accompagnement, ou collectifs, sous forme de comités d’usagers, dans les services d’auxiliaires de vie par exemple, qui peuvent exprimer les insatisfactions quant au fonctionnement d’un service ; des groupes de paroles, de projets, de revendications, sont encouragés.

Les personnes handicapées doivent devenir elles-mêmes des personnes ressources, pour les autres usagers, mais aussi pour les intervenants sociaux : il n’est pas rare que ce soit l’auxiliaire de vie qui apprenne de la famille dont elle s’occupe les éléments essentiels concernant, par exemple, les problèmes de déglutition d’un enfant.

Un exemple des difficultés rencontrées concerne les aides techniques : sur les 32 000 matériels existant, 700 seulement sont remboursés. Un travail a par conséquent été initié avec les associations de consommateurs, et des groupes d’usagers ont commencé à rédiger une charte à négocier avec les revendeurs de matériel.

Des effets pervers peuvent apparaître : lorsqu’un fonds commun à été créé avec la puissante AFM, qui gère les maladies neuro-musculaires, un net désengagement des pouvoirs et organismes publics locaux, caisses primaires, conseils généraux ou CCAS a été constaté. Il faut donc être conscient que donner ainsi un aspect politique à certaines questions peut ajourner la réponse immédiate dont a besoin une famille…

Mais, pour soutenir les intervenants sociaux, la question de l’engagement politique au quotidien est essentielle.

JP

(1) Intervention de Mme Catherine Deschamps, responsable service conseil de l’APF.


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