Numéro 474, 18 février 1999

Créativité et handicap

Quoi de commun entre une personne handicapée physique et une autre déficiente mentale ? Probablement rien, si ce n'est que les deux partagent une différence invalidante avec les gens «normaux». Et si à certains moments le désavantage se transformait en avantage et l'infériorité en supériorité, et qu'on ne savait ni le constater ni créer les occasions pour le voir ? De quelles expériences pourrions-nous donc être les relais ? C'est la question à laquelle ont cherché à répondre des parents d’enfants inadaptés et un groupe d’études et de formations sanitaires et sociales

 


Lieu de mémoire cistercien fort de ses huit siècles et demi, à l’architecture d’une pureté étonnante, l’abbaye de Noirlac, dans le Cher, était-elle un lieu privilégié pour parler de créativité ? Probablement : toutes références monastiques mises à part, sa lumière, son charme, ses silences, sa beauté en font un endroit qui porte à l’exigence.

À quoi sert donc l’art, sinon nous permettre d’organiser le monde, autrement que par le langage ? Pourquoi les handicapés mentaux sont-ils souvent si sensibles à l’art ? L’activité artistique et créatrice de la personne handicapée peut-elle transformer certaines représentations négatives du handicap mental ? L’acte de création permet-il systématiquement l’épanouissement de la personne déficiente ? Quels messages le handicap a-t-il à transmettre à la société, et de quelles expériences pouvons-nous être les relais ? s’étaient ambitieusement demandés les initiateurs d’un colloque, joliment intitulé Créativité et Handicap, organisé fin 1998 par l’Association des parents d’enfants inadaptés (APEI) de Saint-Amand-Montrond et par le Groupe d’études et de formations sanitaires et sociales (GEFSS) de Poitiers (1). Partant du constat que notre époque est caractérisée par la normalisation et la consommation d’assistances diverses, ces journées avaient résolument mis l’accent sur les richesses de la relation avec la personne handicapée en termes de créativité, « tout à la fois génie, dialogue, imagination, conduite de projet et générateur de sens ».

Aujourd’hui, impossible de ne pas évoquer les nouvelles technologies ; l’informatique a mis seulement quelques années pour bouleverser nos vies quotidiennes, et Internet écrit une nouvelle image du monde. Au sein d’IBM, le Centre d’information et de solutions pour personnes handicapées (CISPH) (2), créé il y a dix ans, élabore et propose, en collaboration avec différents partenaires, des solutions informatiques pour les personnes handicapées, dans les associations, institutions, établissements d’enseignement, de formation, de réadaptation professionnelle, ou encore dans les entreprises. Des logiciels pour déficients visuels ou moteurs, ou pour la rééducation, y sont développés ; la dictée personnelle, présentée à Noirlac, permet de commander son ordinateur à la voix — après l’avoir modélisée — et d’écouter la lecture d’un texte ou courrier grâce à la synthèse vocale, ou de rédiger en dictant en continu.

 

Même si d’aucuns évoquent certains risques ou manques — virtualisation des relations, rareté des produits s’adressant au handicap mental en regard de ceux qui concernent le handicap physique, par exemple —, on peut considérer que la maîtrise de l’informatique par une personne handicapée peut constituer un plus, y compris en matière de compétitivité ; de même, il a été noté par certains professionnels l’augmentation de la durée d’attention des personnes handicapés mentales via l’informatique.

Conjuguant la créativité avec la réalité, l’ergothérapie (« occupationnal therapy » en anglais ou en américain) est devenue un des piliers de la réadaptation. L’Institut d’ergothérapie de l’université Paris XII, qui avait déjà contribué en 1978 à la création d’une école algérienne d’ergothérapie, a par exemple opéré la même démarche au Liban, pays en pleine reconstruction, en partenariat avec Handicap international et l’association Sesobel de Beyrouth : estimés entre 60 et 100 000, les handicapés de guerre libanais se heurtent au rejet, au manque d’équipements, à des soins morcelés, etc. Un projet national de santé, récemment mis en place, a permis l’ouverture de cette filière d’ergothérapie en octobre 1997.

Par ailleurs, depuis l’abandon, en 1997, de la classification de Wood sur le handicap, certains, tel le professeur Claude Hamonet, directeur de l’Institut d’ergothérapie à l’université Paris XII, préconise un système différent d’identification et de quantification du handicap.

« Notre art est de savoir faire de notre maladie un charme », disait Ernest Renan : les illustrations de ces divers propos créatifs abondent en effet à la tribune : Personimages entend, à l’aide d’organisations d’expositions d’œuvres d’art de handicapés, leur « rendre la parole », et ce depuis vingt ans ; l’Association de valorisation et d’illustration du patrimoine architectural régional (Avipar) contribue à la réinsertion des handicapés par l’entraînement au travail qu’exigent les maquettes d’habitat traditionnel ; un cinéaste, Alain Casanova, et une chargée de recherche au CNAM, Monique Saladin, réalisent des films depuis quinze ans sur le handicap, la marginalité, l’intégration sociale (3) ; une plasticienne nous entretient du passage de l’art à l’art-thérapie ; le modeleur d’argile handicapé Alain Genty a commenté ses œuvres ; s’appuyant sur un environnement maritime naturel, le centre de Pen-Bron, en utilisant des voiliers et organisant des croisières, entend prendre en compte l’individu dans sa globalité « au décours d’un processus de réadaptation vers une vie sociale où les différences et les choix de vie sont compris et respectés » ; le CAT morbihanais La ferme du monde propose un parc animalier ouvert au public, avec des animaux d’élevage des cinq continents : il s’agit là, nous dit son directeur, de « créer pour ne pas assister »… ; un projet pilote innovant de création d’un espace de vie pour autistes adultes a été développé par l’association Autisme-Village, dans lequel les activités d’autonomie sont prépondérantes…

Un cahier des charges du handicap sera établi à l’horizon 2 000, afin de mobiliser les énergies « autour d’une conception évolutive et partenariale du handicap » et d’amorcer des solutions « transversales, décloisonnantes et globales ».

Joël Plantet

(1) APEI - 21, rue Emile Zola BP 8618200 Saint-Amand-Montrond.Tél. 02 48 96 43 01.

GEFSS - 8/10, rue Jean Jaurès 86000 Poitiers Tél/fax 05 49 88 09 18

(2) CISPH d’IBM - Tour Septentrion Cedex 9 92081 Paris La Défense N° vert : 0800 39 86 85 Internet : http://www. ibm.fr/handicap

(3) Personimages 91, rue Vercingétorix - 75014 Paris. Tél. 01 45 41 34 44.
Avipar - 24, rue des Martyrs 38000 Grenoble Tél. 04 76 87 90 67
Starfilm International 91, rue Saint Honoré - 75001 Paris. Tél. 01 40 26 11 60.
E-mail : aube-de-la-vie@cnam.fr


Quelques références, et un site internet

  • Handicap mental, éthique et créativité, de O. Witdouck, in Éthique et handicap mental, Presses universitaires de Namur, Belgique, 1997.
  • Créativité et communication chez la personne handicapée mentale, de M. Mercier, CNAM, Paris, 1988.
  • Art et handicap mental, de L. Boulange, éditions CREAHM, Liège, 1987.
  • Les autres : expression artistique chez les handicapés mentaux, de L. Boulange et J-L. Laurent, Pierre Mardaga éditeur, Bruxelles, 1981.
  • D’autre part, un site internet propose un salon virtuel du handicap, des renseignements pratiques, un forum de dialogue : www.handimag.com

Une chaire d’insertion sociale des personnes handicapées

Depuis la rentrée universitaire 1996, le Conservatoire des Arts et métiers (CNAM) (1) parisien organise une formation diplômante dont l’intitulé est Certificat de compétence en insertion sociale des personnes handicapées ; formation courte d’une année et demi (environ 350 heures), elle est composée de six unités de valeurs, dont quatre dans le domaine du handicap. Elle permet d’acquérir « une compétence complémentaire pour faciliter une évolution professionnelle, préparer une reconversion ou débuter une formation diplômante longue. Ils (les certificats de compétences) attestent les connaissances approfondies et les savoir-faire détenus dans un domaine professionnel bien délimité et actuel ».

Les publics visés sont les travailleurs sociaux, les gestionnaires d’établissements de rééducation/réhabilitation pour personnes handicapées, les responsables d’associations, toute personne concernée qui, par ses activités professionnelles, se trouve en relation avec des personnes handicapées.

Le coût de la formation se situe aux environs de 1 000 francs.

(1) Laboratoire de recherche Brigitte Frybourg CNAM - 292, rue Saint-Martin - 75003 Paris.
Tél. 01 40 27 23 79. Contacter Michel Fardeau ou Geneviève Lang.

La musicothérapie

Fin 98, avaient lieu à Paris les Xèmes journées scientifiques de Musicothérapie, à l’initiative de l’université René Descartes: elles se sont fait l’écho d’une réflexion sur les articulations possibles entre l’expérience musicale et les théories de l’affect.

Créée en 1980, l’Association française de musicothérapie (AFM) (1) a instauré en 1987 un diplôme d’université, celui d’Art en thérapie et en psychopédagogie, option musicothérapie.

Les travaux des neuf journées scientifiques précédentes de musicothérapie ont été présentés dans la Revue de Musicothérapie (2).

(1) AFM - Mme J. Soner - CFC Université Paris V. Tél. 01 42 86 20 99.
Renseignements et inscriptions : Grâce Landao - CFC de Paris V 45, rue des Saints-Pères - 75006 Paris. Tél. 01 42 86 33 10.

(2) c/o Jean-Luc Mutschler - Centre Hospitalier G. Mazurel 85026 La Roche-sur-Yon cedex. Tél. 02 51 09 71 17.

Danse et thérapie

Dans les années cinquante, deux externats médico-pédagogiques (EMP) parisiens, développaient déjà, avec Rose Gaetner, des séances de danse-thérapie. S’appuyant sur l’anthropologie, l’expression primitive et la psychanalyse, France Schott-Billmann (voir Lien Social n°114), depuis une bonne vingtaine d’années maintenant, entend, avec les psychotiques ou les autistes, « procéder à un travail thérapeutique fondé sur le rôle réunificateur et expressif du rythme, du groupe, des mouvements dédoublés et répétitifs, (…) une régression sécurisante et une possibilité de symbolisation ritualisée, donc un jeu avec la transgression sans conflit avec le "surmoi", (…) de réorienter positivement les pulsions et de permettre une véritable réorganisation symbolique » (2).

Créée fin 1992, une Association européenne de danse-thérapie (AEDT) (1) agrée aujourd’hui sept formations, dont trois en France : à l’issue, est délivré un diplôme associatif (à ne pas confondre avec un diplôme européen !).

Les 9 et 10 avril prochains, les journées scientifiques de l’université René Descartes (3) ont retenu, sous la responsabilité pédagogique de F. Schott-Billmann, le thème Rythme et synchronie dans les rassemblements festifs ; dans le cadre, d’autre part, de son séminaire Danse et santé, des journées seront consacrées, du 26 au 28 juin 1999, au rôle social de certaines danses, telles la techno, le beat, ou le hip hop.

Se situant « aux antipodes » de cette approche — l’idée d’un diplôme la fait frémir, et elle combat cette idée de gestes primitifs universels, ayant elle aussi beaucoup dansé en Afrique… —, Mathilde Monnier choisit de danser avec les autistes (4) ; à Montpellier, elle s’installe dans une structure autonome de l’institution psychiatrique, pour élaborer avec eux, avec «ces corps qui n’ont pas accès au langage, qui sont dépourvus de repères face au temps, à l’espace », un travail… qui s’appuie sur celui de Fernand Deligny et de ses observations sur les « erres » des autistes de sa communauté cévenole.

Dans L’Atelier en pièces, en 1996, elle a ainsi dansé, plusieurs jours de suite, avec les autistes de l’hôpital montpellierain. Le 14 avril prochain, sur Arte (émission Musica, 21 h 40), sera projeté Bruit blanc, un « corps-à-corps dansant » entre M. Monnier et une personne autiste.

(1) AEDT - 4, rue Lalande - 75014 Paris. Tél. 01 43 20 01 40

(2) F. Schott-Billmann a publié en 1994 une approche anthropologique de la fonction thérapeutique de la danse, Quand la danse guérit, édition Chiron, collection La recherche en danse.

(3) Renseignements au Centre de formation continue de l’université René Descartes - 45, rue des Saints-Pères - 75006 Paris Tél. 01 42 86 33 10.

(4) La Maison des expressions - Association Les Murs d’Aurelle Pavillon 5 - Hôpital de la Colombière - 34000 Montpellier Tél. 04 67 33 99 52. Des rencontres auront lieu du 9 au 11 décembre 1999, sur le travail d’artiste en milieu psychiatrique.
Centre chorégraphique de Montpellier - Tél. 04 67 60 06 70.

JP


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