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Dabord tentons une définition du mot grandir. Grandir cest se donner lénergie et les moyens daccéder à des éléments de réponse à la question du « Pourquoi être là au monde ? ». Pour grandir il faut pouvoir accéder au sens dêtre là au monde. Nul ne demande à naître et il ne suffit pas de naître pour être. Ces deux vérités, outre le fait quelles fondent une science possible de léducation, amènent à ne pas réfléchir les dispositifs éducatifs en terme dutilité et de rentabilité mais en terme daccès au sens de la vie et de développement de lhumanité. Pour argumenter cette thèse je vous propose de me suivre dans un discours non pas linéaire mais présenté sous la forme de trois tableaux, non liés dans la forme et pourtant indissociables sur un plan logique.
Premier tableau : le mythe de Peter Pan. À la différence de Philippe Meirieu, je ne travaille pas avec Pinocchio ou Frankenstein mais avec Peter Pan, le conte inventé par James Matthew Barrie. Vous connaissez tous lhistoire du pays imaginaire où se réfugient les enfants qui ne veulent pas grandir afin de ne pas ressembler aux adultes. Et pour illustrer ma thèse, je vais prendre une anecdote extraite dune très belle bande dessinée de Loisel qui exploite à son compte le mythe de Peter Pan. Peter, et je dis bien Peter, gamin des rues de Londres, enfant sans père et sans repère de cette espèce que jai appelé les enfants chauve souris, parvient à lîle des enfants perdus. Sur cette île il y a les Indiens bien sûr et surtout une faune dêtres extraordinaires composée de centaures, de fées, delfes, de trolls, de sirènes emmenée par leur chef, Pan. Dans louvrage de Loisel, Pan est un enfant mi-humain et mi-bouc, un peu dieu des bergers et des troupeaux comme dans la légende antique grecque et donc joueur de la dite flûte de Pan. En outre il est, comme dans les mythes, celui qui voit tout et qui sait tout. Dans le troisième volume, Pan est blessé par la balle du pistolet du capitaine Crochet. Pour sauver Pan, il faut lopérer et personne sur lîle nest capable de le faire. Lissue dépend donc de Peter. Il faut quil retourne à Londres où il connaît un médecin alcoolique qui pourrait lui dire ce quil faut faire. Lhomme est ivre. Peter le dessoûle et lui raconte lhistoire. Sur un livre danatomie, il montre au médecin lendroit précis où est logée la balle. Et lhomme apprend précisément à Peter chacun des gestes quil faut faire pour opérer et soigner Pan. Peter retourne au pays merveilleux avec la trousse du médecin. Il met en place les outils, opère, panse la plaie, ressort exténué mais content de lui. Il montre la balle aux créatures merveilleuses et sendort de fatigue les mains rouges de sang. Mais très vite Pan développe une fièvre violente. Il délire et il meurt sous le regard impuissant des créatures merveilleuses. Au réveil de Peter, celles-ci lui tendent la flûte de Pan et lui signifie ainsi la mort. Peter se met à lécart du groupe. Il ne comprend pas ce qui a pu se passer. Il se retire près dune rivière et se penchant sur leau pour se laver les mains, soudain, il comprend. Il sait quel acte il a oublié. Dans toute la procédure, Peter a oublié un acte parfaitement anodin et pourtant fondamental : Peter a oublié de se laver les mains avant de commencer lopération. Ce passage génial de Loisel illustre parfaitement notre thèse selon laquelle grandir cest accéder au sens. Car il nest pas anodin que Peter, enfant des rues et en rupture de repères parentaux, oublie de se laver les mains. Pour les enfants, et vous comprendrez ce que je veux dire si vous avez comme moi des enfants dâge moyen (entre 8 et 12 ans) pour qui se laver les mains est larchétype de lordre stupide donné par des adultes uniquement dans le but de les embêter avant de passer à table. Très souvent, la paume tournée vers vous, les enfants vous disent quils ont les mains propres et très souvent il ny a pas de saleté apparente hormis tous les microbes invisibles qui foisonnent à fleur de peau. Se laver les mains est un geste inutile tant que lenfant naccède pas au sens de ce qui nest pas immédiatement visible. Et pour accéder au sens, le pouvoir de ladulte, et je dis bien le pouvoir de ladulte et non pas lautorité, ce pouvoir ne suffit pas. Vous mesurez bien la distance entre assimiler un acte comme se laver les mains et une procédure aussi complexe que lextraction dune balle logée dans la région du cur. Peter enregistre toute la partie technique du discours du médecin dans une soumission dautant plus respectueuse quil est lui parfaitement ignorant et quil a immédiatement besoin de ce savoir. Il na pas dautre alternative que de labsorber, et je dis bien de labsorber, en lapprenant par cur sil veut sauver Pan. En revanche, le fait de se laver les mains par lequel le médecin a commencé lexplication de la procédure, nest pas apparu comme un acte technique en soi à Peter, parce que certainement, pressé par le temps, le médecin na pas expliqué à Peter ce que pouvait être une septicémie. Peter découvre de la façon la plus brutale quil soit, le sens de lacte de se laver les mains. Surpassant la douleur liée à la disparition de Pan, Peter accepte la flûte et accepte de devenir Peter Pan.
Deuxième tableau : le roman de Jean Jacques Rousseau. Pour ce deuxième tableau, je laisse la bande dessinée pour vous intéresser à un roman. Quand je dis roman, jai bien conscience de faire de la provocation car je veux parler de lÉmile de Jean Jacques Rousseau. Émile ou la bible des enseignants et des pédagogues ; heureusement, lÉmile est moins celle des médecins. Je me souviendrais toujours de François Tosquelles, médecin psychiatre inspirateur à Saint Alban près de Rodez dune psychiatrie plus humaine, lorsque présent à la tribune des États Généraux des éducateurs à Toulouse, et devant plus de 2000 professionnels, il incite à se méfier de Rousseau. Dans le livre premier de lÉmile, au tout début donc lorsque le précepteur, cest-à-dire la projection de Jean Jacques Rousseau, se donne un enfant imaginaire, il dit : « je ne moccuperai jamais dune enfant cacochyme qui serait inutile à lui-même et à la société ». Rousseau précise plus loin « quun autre que moi sen occupe, jadmets cette charité ». Cette phrase et dautres dans lÉmile, mais particulièrement cette phrase a toujours le don de me mettre en colère. Pour Rousseau la pathologie, en particulier, et la différence, en général, valent signe dexclusion. Lenfant malade na pas sa place dans le processus déducation normale, cest-à-dire dans le processus dÉducation nationale aurais-je envie de dire en anticipant sur lépoque contemporaine. Cette façon dapprocher la différence fait école et se retrouve dans lattitude de Philippe Pinel, le célèbre aliéniste, lorsquexaminant lenfant sauvage de lAveyron à son arrivée de Rodez, il compare les signes cliniques à ceux des enfants fous de Bicètre et déclare que lenfant sauvage est un idiot incurable. En fait Pinel comme Rousseau sont incapables de percevoir une quelconque ressemblance à la norme sous la différence. Pinel comme Rousseau sont dans la logique taxonomique inventée par Linné - qui Lui-même classe lenfant sauvage dans une catégorie à part - ; cest-à-dire dans la logique dun tableau cloisonné, aux classifications étanches et définitives faisant une description immobile du monde et des vivants. Quest ce que fait Itard ? Il acquiesce la justesse des signes décrits par Pinel - le diagnostic est exact - mais il ne tire pas les mêmes conclusions que le célèbre aliéniste - le pronostic est selon lui différend -. Par-delà lapparence des signes Itard cherche et trouve la cause de létat présent de lenfant dans le passé de celui-ci. Pour Itard, il y a quelque chose dinvisible qui fait sens sous le signe visible et qui fait que le signe devient un symptôme clinique. Rousseau est incapable dapercevoir la différence comme étant une richesse et comme un questionnement à légard de ce qui fait lessentiel de lespèce humaine. Il est incapable pour deux raisons. La première est quà la différence de Condillac, son ami et son contemporain, Rousseau ne comprend pas que la science du diagnostic est dabord un langage, composé de signes bine sûr mais aussi dune grammaire pour les ordonner. Et sil ne le comprend pas cest qui lui manque ce brin de génie qui lui ferait renoncer aux seules catégories de lutile et de linutile pour accepter celle du sens afin de pouvoir penser le monde. En clair, Rousseau est dans une perspective économique simple qui veut quune chose ou quun être na de la valeur que si cette chose ou cet être sont utiles. LÉmile sinscrit dans la logique de La République de Platon, dont il dit dailleurs que cest le meilleur livre sur léducation, et qui veut que chaque citoyen soit formé seulement à ce qui lui sera utile pour tenir son rôle. Et lécole de la république est calquée sur ce double modèle de Platon et de Rousseau. Cest la quête de lutilité de linstruction pour la nation qui pousse Jules Ferry dans sa fondation de lécole laïque, gratuite et obligatoire. Ce poids culturel est tellement prégnant que lon retrouve lidée de linstruction comme étant un « investissement » pour les nations dans le discours même de grands humanistes responsables dinstitution comme lUNESCO. Or, cette notion dinvestissement est un piège car elle est automatiquement liée à la notion de rendement et de plus value. Sera irrémédiablement exclu au fur et à mesure du parcours tout élève qui sera détecté comme nétant pas rentable. Cest ce que lon retrouve exprimé dans la volonté de certains grands capitaines dindustrie qui souhaitent que les apprentis soient formés au strictement utile selon un modèle importé des États-Unis et que lon nomme « just in time ».
Troisième tableau : le passage du vivre à lexister. Si elle vise le projet daider un individu à grandir, léducation nest pas le processus qui permet de fabriquer des citoyens utiles à la nation, léducation est le processus qui aide chaque individu à passer du vivre à lexister. Léducation est le processus qui en mettant à la portée de chaque individu la possibilité de formuler ses propres choix permet à cet individu de trouver une réponse à la question de pourquoi il est là au monde. Je voudrais vous parler de Louis, jai changé le prénom, un jeune adulte de 25 ans dont je moccupe sur le service de transition à la vie sociale. Louis est arrivé chez nous complètement astructuré, ne possèdent aucun repère à la loi, ne distinguant pas ce qui était permis de ce qui était interdit. Son présent était fait de pulsions, voire même de compulsion dans le domaine de la sexualité. Louis est un enfant battu dès son plus jeune âge, à trois ans il est chassé de la maison par son père à coup de pied dans le derrière et doit courir se réfugier chez sa tante -. Louis assiste aux scènes de violence entre son père alcoolique et sa mère, débile légère. Il est traîné dans les bars par son père. Sensuivent un divorce des parents et pour Louis un placement de justice dans un centre spécialisé où là, de nouveau, il subit la violence des plus forts. Louis va grandir dans son corps mais pas dans sa tête. Cest-à-dire que si le temps passe et que la nature suit sa programmation biologique, dans la tête de Louis nul désir de grandir ne vient étayer les apprentissages et un sens à être là au monde. Ce nest même pas un enfant dans sa tête puisquà vingt-cinq ans ses nuits sont encore faites de cauchemar. En fait, son esprit est une sorte de chaos, de volcan en ébullition qui fonctionne par irruption de gentillesse ou de violence. Dans la vie quotidienne Louis dit très souvent oui avec sa tête mais non avec son cur. Quand il est attentif au monde extérieur, il essaye de deviner ce que ladulte attend de lui et il fait tout pour faire plaisir. Quand le passé et sa violence le submergent, il est envahi par des bouffées dangoisse. Nous avions beaucoup hésité à le prendre sur le service doutant de la capacité à pouvoir construire des repères à la loi. Nous nous demandions comment se faisait-il quaucun service éducatif spécialisé nait pas trouvé le moyen daider plus tôt Louis. Malgré nos hésitations, nous avons entrepris un intense travail psychothérapeutique avec Louis, mobilisant une équipe éducative, le psychiatre de linstitution, un psychiatre psychothérapeute du secteur, léquipe danimation de lhôpital de jour, avec à maintes reprises des coups de théâtre, des mises en scène, des engueulades pour dépasser les obstacles. Cela fait plus dun an et demi que ça dure, et nous voyons enfin, Louis accéder à une autre façon dêtre au monde. Pour être honnête, il y a six mois encore je doutais de toute chance de parvenir à « transformer » Louis. Certes nous étions arrivés à canaliser son comportement mais cela ne valait que pour la forme et restait à la merci du moindre choc extérieur. Je doutais alors de lexistence réelle de cette résilience dont parle Cyrulnik. Aujourdhui Louis se projette dans lavenir, anticipe sur les dates, organise sa vie en fonction de désir quil parvient à exprimer. Que dire en épilogue car il nest pas question de conclure un sujet à peine entrouvert ? Descartes est certainement le dernier grand philosophe qui peut se permettre de confondre sum et existo, « je suis » et « jexiste », car le dernier grand penseur à fonder son système sur la théorie des idées innées. Les penseurs des lumières et notamment Condillac vont rompre avec cette représentation de lhomme et de sa place dans le monde. Tout ce que lhomme sait, il lapprend par lui-même. Lhomme est le principe de sa propre illumination. Lhistoire dune vie est celle dun individu qui construit son propre puzzle sans avoir sous les yeux le dessin fini représentant ce à quoi il doit parvenir. Chaque vie est un puzzle réalisé en aveugle. Vous aurez noté que ce bref exposé à tisser ensemble à maintes reprises le monde médical et le monde de léducation. Il y a en effet une grande proximité entre ces deux activités humaines, pour ne pas dire ces deux arts, que Freud dailleurs rassemblent avec celui de gouverner pour les dire tous trois impossibles. Si nous avions le temps je vous dirais que la médecine comme léducation sont des sciences des limites de lêtre. Cest-à-dire quelles travaillent aux frontières de lespèce là où la différence ne se traduit pas immédiatement par le surgissement de la violence et de lexclusion. La médecine et la pédagogie, et je dis bien la pédagogie et non pas léducation, nont pas forcément volonté de guérir, de corriger, de dresser, dassimiler, de dé-culturer et de re-culturer pour rejoindre la réflexion de Tobbie Nathan et de son équipe. La médecine et la pédagogie sont des postures de la rencontre de lautre qui permettent de suspendre la réaction de rejet le temps dapercevoir ce qui reste de familier dans létranger. Dès lors, il est normal quen médecine comme en pédagogie, lautre, cest-à-dire le malade ou lapprenant, résiste y compris à notre volonté de lui faire du bien. On ne fabrique pas un homme dit Philippe Meirieu, ni on ne le soigne ni on ne léduque contre son gré. Médecin et pédagogue doivent abandonner leur fantasme de toute puissance en admettant dans les faits et pas seulement dans le dire que la guérison ou que lavènement du sujet ne dépend pas de leur seul savoir faire. Cest en cela que le médecin et le pédagogue sont des artistes. Car pour quun savoir tout comme un soin puissent aider lautre à grandir, il faut que ce savoir et ce soin puissent être assimilés. Et pour quil soit assimilé il faut quil soit accommodé cest-à-dire quil faut quil soit traduit, cuisiné, travaillé par celui qui reçoit de sorte que ce savoir ou ce soin trouve place dans la représentation. Peter nintègre pas le fait de se laver les mains dans la procédure de soin car il ne parvient pas à détacher cet acte de son expérience propre et à savoir dune expérience conflictuelle à tout ce que ladulte peut imposer de force, cest-à-dire sans explication. Il faut bien comprendre et admettre dans la réalité de lengagement pédagogique que lautre puisse résister au savoir que je lui transmets. Cela ne veut pas dire quil faille renoncer à soigner ou à capituler sur lexigence du savoir comme laffirment les détracteurs de la pédagogie.
Philippe Gaberan est docteur en Sciences de léducation. Educateur spécialisé et formateur
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