Hors série, 15 juin 2000

Refus et désir de grandir, traces d’homme

Conférence donnée par Philippe Gaberan dans le cadre du 7e séminaire « Prise en charge globale et éducation thérapeutique de l’enfant diabétique », organisée par le Dr Tubiana- Rufi, le Pr. Paul Czernichow et l’équipe du service d’endocrinologie et de diabétologie de l’Hôpital Robert Debré, Paris.


D’abord tentons une définition du mot grandir. Grandir c’est se donner l’énergie et les moyens d’accéder à des éléments de réponse à la question du « Pourquoi être là au monde ? ». Pour grandir il faut pouvoir accéder au sens d’être là au monde. Nul ne demande à naître et il ne suffit pas de naître pour être. Ces deux vérités, outre le fait qu’elles fondent une science possible de l’éducation, amènent à ne pas réfléchir les dispositifs éducatifs en terme d’utilité et de rentabilité mais en terme d’accès au sens de la vie et de développement de l’humanité. Pour argumenter cette thèse je vous propose de me suivre dans un discours non pas linéaire mais présenté sous la forme de trois tableaux, non liés dans la forme et pourtant indissociables sur un plan logique.

Premier tableau : le mythe de Peter Pan. À la différence de Philippe Meirieu, je ne travaille pas avec Pinocchio ou Frankenstein mais avec Peter Pan, le conte inventé par James Matthew Barrie. Vous connaissez tous l’histoire du pays imaginaire où se réfugient les enfants qui ne veulent pas grandir afin de ne pas ressembler aux adultes. Et pour illustrer ma thèse, je vais prendre une anecdote extraite d’une très belle bande dessinée de Loisel qui exploite à son compte le mythe de Peter Pan. Peter, et je dis bien Peter, gamin des rues de Londres, enfant sans père et sans repère de cette espèce que j’ai appelé les enfants chauve souris, parvient à l’île des enfants perdus. Sur cette île il y a les Indiens bien sûr et surtout une faune d’êtres extraordinaires composée de centaures, de fées, d’elfes, de trolls, de sirènes emmenée par leur chef, Pan. Dans l’ouvrage de Loisel, Pan est un enfant mi-humain et mi-bouc, un peu dieu des bergers et des troupeaux comme dans la légende antique grecque et donc joueur de la dite flûte de Pan. En outre il est, comme dans les mythes, celui qui voit tout et qui sait tout. Dans le troisième volume, Pan est blessé par la balle du pistolet du capitaine Crochet. Pour sauver Pan, il faut l’opérer et personne sur l’île n’est capable de le faire. L’issue dépend donc de Peter. Il faut qu’il retourne à Londres où il connaît un médecin alcoolique qui pourrait lui dire ce qu’il faut faire. L’homme est ivre. Peter le dessoûle et lui raconte l’histoire. Sur un livre d’anatomie, il montre au médecin l’endroit précis où est logée la balle. Et l’homme apprend précisément à Peter chacun des gestes qu’il faut faire pour opérer et soigner Pan. Peter retourne au pays merveilleux avec la trousse du médecin. Il met en place les outils, opère, panse la plaie, ressort exténué mais content de lui. Il montre la balle aux créatures merveilleuses et s’endort de fatigue les mains rouges de sang. Mais très vite Pan développe une fièvre violente. Il délire et il meurt sous le regard impuissant des créatures merveilleuses. Au réveil de Peter, celles-ci lui tendent la flûte de Pan et lui signifie ainsi la mort. Peter se met à l’écart du groupe. Il ne comprend pas ce qui a pu se passer. Il se retire près d’une rivière et se penchant sur l’eau pour se laver les mains, soudain, il comprend. Il sait quel acte il a oublié. Dans toute la procédure, Peter a oublié un acte parfaitement anodin et pourtant fondamental : Peter a oublié de se laver les mains avant de commencer l’opération. Ce passage génial de Loisel illustre parfaitement notre thèse selon laquelle grandir c’est accéder au sens. Car il n’est pas anodin que Peter, enfant des rues et en rupture de repères parentaux, oublie de se laver les mains. Pour les enfants, et vous comprendrez ce que je veux dire si vous avez comme moi des enfants d’âge moyen (entre 8 et 12 ans) pour qui se laver les mains est l’archétype de l’ordre stupide donné par des adultes uniquement dans le but de les embêter avant de passer à table. Très souvent, la paume tournée vers vous, les enfants vous disent qu’ils ont les mains propres et très souvent il n’y a pas de saleté apparente hormis tous les microbes invisibles qui foisonnent à fleur de peau. Se laver les mains est un geste inutile tant que l’enfant n’accède pas au sens de ce qui n’est pas immédiatement visible. Et pour accéder au sens, le pouvoir de l’adulte, et je dis bien le pouvoir de l’adulte et non pas l’autorité, ce pouvoir ne suffit pas. Vous mesurez bien la distance entre assimiler un acte comme se laver les mains et une procédure aussi complexe que l’extraction d’une balle logée dans la région du cœur. Peter enregistre toute la partie technique du discours du médecin dans une soumission d’autant plus respectueuse qu’il est lui parfaitement ignorant et qu’il a immédiatement besoin de ce savoir. Il n’a pas d’autre alternative que de l’absorber, et je dis bien de l’absorber, en l’apprenant par cœur s’il veut sauver Pan. En revanche, le fait de se laver les mains par lequel le médecin a commencé l’explication de la procédure, n’est pas apparu comme un acte technique en soi à Peter, parce que certainement, pressé par le temps, le médecin n’a pas expliqué à Peter ce que pouvait être une septicémie. Peter découvre de la façon la plus brutale qu’il soit, le sens de l’acte de se laver les mains. Surpassant la douleur liée à la disparition de Pan, Peter accepte la flûte et accepte de devenir Peter Pan.

Deuxième tableau : le roman de Jean Jacques Rousseau. Pour ce deuxième tableau, je laisse la bande dessinée pour vous intéresser à un roman. Quand je dis roman, j’ai bien conscience de faire de la provocation car je veux parler de l’Émile de Jean Jacques Rousseau. Émile ou la bible des enseignants et des pédagogues ; heureusement, l’Émile est moins celle des médecins. Je me souviendrais toujours de François Tosquelles, médecin psychiatre inspirateur à Saint Alban près de Rodez d’une psychiatrie plus humaine, lorsque présent à la tribune des États Généraux des éducateurs à Toulouse, et devant plus de 2000 professionnels, il incite à se méfier de Rousseau. Dans le livre premier de l’Émile, au tout début donc lorsque le précepteur, c’est-à-dire la projection de Jean Jacques Rousseau, se donne un enfant imaginaire, il dit : « je ne m’occuperai jamais d’une enfant cacochyme qui serait inutile à lui-même et à la société ». Rousseau précise plus loin « qu’un autre que moi s’en occupe, j’admets cette charité ». Cette phrase et d’autres dans l’Émile, mais particulièrement cette phrase a toujours le don de me mettre en colère. Pour Rousseau la pathologie, en particulier, et la différence, en général, valent signe d’exclusion. L’enfant malade n’a pas sa place dans le processus d’éducation normale, c’est-à-dire dans le processus d’Éducation nationale aurais-je envie de dire en anticipant sur l’époque contemporaine. Cette façon d’approcher la différence fait école et se retrouve dans l’attitude de Philippe Pinel, le célèbre aliéniste, lorsqu’examinant l’enfant sauvage de l’Aveyron à son arrivée de Rodez, il compare les signes cliniques à ceux des enfants fous de Bicètre et déclare que l’enfant sauvage est un idiot incurable. En fait Pinel comme Rousseau sont incapables de percevoir une quelconque ressemblance à la norme sous la différence. Pinel comme Rousseau sont dans la logique taxonomique inventée par Linné - qui Lui-même classe l’enfant sauvage dans une catégorie à part - ; c’est-à-dire dans la logique d’un tableau cloisonné, aux classifications étanches et définitives faisant une description immobile du monde et des vivants. Qu’est ce que fait Itard ? Il acquiesce la justesse des signes décrits par Pinel - le diagnostic est exact - mais il ne tire pas les mêmes conclusions que le célèbre aliéniste - le pronostic est selon lui différend -. Par-delà l’apparence des signes Itard cherche et trouve la cause de l’état présent de l’enfant dans le passé de celui-ci. Pour Itard, il y a quelque chose d’invisible qui fait sens sous le signe visible et qui fait que le signe devient un symptôme clinique. Rousseau est incapable d’apercevoir la différence comme étant une richesse et comme un questionnement à l’égard de ce qui fait l’essentiel de l’espèce humaine. Il est incapable pour deux raisons. La première est qu’à la différence de Condillac, son ami et son contemporain, Rousseau ne comprend pas que la science du diagnostic est d’abord un langage, composé de signes bine sûr mais aussi d’une grammaire pour les ordonner. Et s’il ne le comprend pas c’est qui lui manque ce brin de génie qui lui ferait renoncer aux seules catégories de l’utile et de l’inutile pour accepter celle du sens afin de pouvoir penser le monde. En clair, Rousseau est dans une perspective économique simple qui veut qu’une chose ou qu’un être n’a de la valeur que si cette chose ou cet être sont utiles. L’Émile s’inscrit dans la logique de La République de Platon, dont il dit d’ailleurs que c’est le meilleur livre sur l’éducation, et qui veut que chaque citoyen soit formé seulement à ce qui lui sera utile pour tenir son rôle. Et l’école de la république est calquée sur ce double modèle de Platon et de Rousseau. C’est la quête de l’utilité de l’instruction pour la nation qui pousse Jules Ferry dans sa fondation de l’école laïque, gratuite et obligatoire. Ce poids culturel est tellement prégnant que l’on retrouve l’idée de l’instruction comme étant un « investissement » pour les nations dans le discours même de grands humanistes responsables d’institution comme l’UNESCO. Or, cette notion d’investissement est un piège car elle est automatiquement liée à la notion de rendement et de plus value. Sera irrémédiablement exclu au fur et à mesure du parcours tout élève qui sera détecté comme n’étant pas rentable. C’est ce que l’on retrouve exprimé dans la volonté de certains grands capitaines d’industrie qui souhaitent que les apprentis soient formés au strictement utile selon un modèle importé des États-Unis et que l’on nomme « just in time ».

Troisième tableau : le passage du vivre à l’exister. Si elle vise le projet d’aider un individu à grandir, l’éducation n’est pas le processus qui permet de fabriquer des citoyens utiles à la nation, l’éducation est le processus qui aide chaque individu à passer du vivre à l’exister. L’éducation est le processus qui en mettant à la portée de chaque individu la possibilité de formuler ses propres choix permet à cet individu de trouver une réponse à la question de pourquoi il est là au monde. Je voudrais vous parler de Louis, j’ai changé le prénom, un jeune adulte de 25 ans dont je m’occupe sur le service de transition à la vie sociale. Louis est arrivé chez nous complètement astructuré, ne possèdent aucun repère à la loi, ne distinguant pas ce qui était permis de ce qui était interdit. Son présent était fait de pulsions, voire même de compulsion dans le domaine de la sexualité. Louis est un enfant battu dès son plus jeune âge, à trois ans il est chassé de la maison par son père à coup de pied dans le derrière et doit courir se réfugier chez sa tante -. Louis assiste aux scènes de violence entre son père alcoolique et sa mère, débile légère. Il est traîné dans les bars par son père. S’ensuivent un divorce des parents et pour Louis un placement de justice dans un centre spécialisé où là, de nouveau, il subit la violence des plus forts. Louis va grandir dans son corps mais pas dans sa tête. C’est-à-dire que si le temps passe et que la nature suit sa programmation biologique, dans la tête de Louis nul désir de grandir ne vient étayer les apprentissages et un sens à être là au monde. Ce n’est même pas un enfant dans sa tête puisqu’à vingt-cinq ans ses nuits sont encore faites de cauchemar. En fait, son esprit est une sorte de chaos, de volcan en ébullition qui fonctionne par irruption de gentillesse ou de violence. Dans la vie quotidienne Louis dit très souvent oui avec sa tête mais non avec son cœur. Quand il est attentif au monde extérieur, il essaye de deviner ce que l’adulte attend de lui et il fait tout pour faire plaisir. Quand le passé et sa violence le submergent, il est envahi par des bouffées d’angoisse. Nous avions beaucoup hésité à le prendre sur le service doutant de la capacité à pouvoir construire des repères à la loi. Nous nous demandions comment se faisait-il qu’aucun service éducatif spécialisé n’ait pas trouvé le moyen d’aider plus tôt Louis. Malgré nos hésitations, nous avons entrepris un intense travail psychothérapeutique avec Louis, mobilisant une équipe éducative, le psychiatre de l’institution, un psychiatre psychothérapeute du secteur, l’équipe d’animation de l’hôpital de jour, avec à maintes reprises des coups de théâtre, des mises en scène, des engueulades pour dépasser les obstacles. Cela fait plus d’un an et demi que ça dure, et nous voyons enfin, Louis accéder à une autre façon d’être au monde. Pour être honnête, il y a six mois encore je doutais de toute chance de parvenir à « transformer » Louis. Certes nous étions arrivés à canaliser son comportement mais cela ne valait que pour la forme et restait à la merci du moindre choc extérieur. Je doutais alors de l’existence réelle de cette résilience dont parle Cyrulnik. Aujourd’hui Louis se projette dans l’avenir, anticipe sur les dates, organise sa vie en fonction de désir qu’il parvient à exprimer. Que dire en épilogue car il n’est pas question de conclure un sujet à peine entrouvert ? Descartes est certainement le dernier grand philosophe qui peut se permettre de confondre sum et existo, « je suis » et « j’existe », car le dernier grand penseur à fonder son système sur la théorie des idées innées. Les penseurs des lumières et notamment Condillac vont rompre avec cette représentation de l’homme et de sa place dans le monde. Tout ce que l’homme sait, il l’apprend par lui-même. L’homme est le principe de sa propre illumination. L’histoire d’une vie est celle d’un individu qui construit son propre puzzle sans avoir sous les yeux le dessin fini représentant ce à quoi il doit parvenir. Chaque vie est un puzzle réalisé en aveugle. Vous aurez noté que ce bref exposé à tisser ensemble à maintes reprises le monde médical et le monde de l’éducation. Il y a en effet une grande proximité entre ces deux activités humaines, pour ne pas dire ces deux arts, que Freud d’ailleurs rassemblent avec celui de gouverner pour les dire tous trois impossibles. Si nous avions le temps je vous dirais que la médecine comme l’éducation sont des sciences des limites de l’être. C’est-à-dire qu’elles travaillent aux frontières de l’espèce là où la différence ne se traduit pas immédiatement par le surgissement de la violence et de l’exclusion. La médecine et la pédagogie, et je dis bien la pédagogie et non pas l’éducation, n’ont pas forcément volonté de guérir, de corriger, de dresser, d’assimiler, de dé-culturer et de re-culturer pour rejoindre la réflexion de Tobbie Nathan et de son équipe. La médecine et la pédagogie sont des postures de la rencontre de l’autre qui permettent de suspendre la réaction de rejet le temps d’apercevoir ce qui reste de familier dans l’étranger. Dès lors, il est normal qu’en médecine comme en pédagogie, l’autre, c’est-à-dire le malade ou l’apprenant, résiste y compris à notre volonté de lui faire du bien. On ne fabrique pas un homme dit Philippe Meirieu, ni on ne le soigne ni on ne l’éduque contre son gré. Médecin et pédagogue doivent abandonner leur fantasme de toute puissance en admettant dans les faits et pas seulement dans le dire que la guérison ou que l’avènement du sujet ne dépend pas de leur seul savoir faire. C’est en cela que le médecin et le pédagogue sont des artistes. Car pour qu’un savoir tout comme un soin puissent aider l’autre à grandir, il faut que ce savoir et ce soin puissent être assimilés. Et pour qu’il soit assimilé il faut qu’il soit accommodé c’est-à-dire qu’il faut qu’il soit traduit, cuisiné, travaillé par celui qui reçoit de sorte que ce savoir ou ce soin trouve place dans la représentation. Peter n’intègre pas le fait de se laver les mains dans la procédure de soin car il ne parvient pas à détacher cet acte de son expérience propre et à savoir d’une expérience conflictuelle à tout ce que l’adulte peut imposer de force, c’est-à-dire sans explication. Il faut bien comprendre et admettre dans la réalité de l’engagement pédagogique que l’autre puisse résister au savoir que je lui transmets. Cela ne veut pas dire qu’il faille renoncer à soigner ou à capituler sur l’exigence du savoir comme l’affirment les détracteurs de la pédagogie.

Philippe Gaberan est docteur en Sciences de l’éducation. Educateur spécialisé et formateur


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