Numéro 467, 17 décembre 1998

 

La Maison Verte de Dolto

Parole d’une mère : « Etre là me permet de faire un break, de souffler. Et en même temps, c’est là que je peux le mieux m’occuper des enfants : je ne suis distraite par aucune autre tâche. Je suis disponible et ils le sentent bien ». Visite d’un lieu de vie sociale tout à fait neuf et original


 

Ce n’est pas vraiment une maison, plutôt le rez-de-chaussée d’un immeuble, mais le portillon de l’entrée, les grandes baies vitrées et un je ne sais quoi dans l’organisation de l’espace, font que le terme de maison convient bien au lieu. Verte, nous dit-on, est la maison. Vertes les portes, vert le pilier central, verts les coussins des fauteuils. Françoise Dolto sourit dans son cadre discret, elle qui par sa volonté et son anticonformisme a créé ce « lieu de vie sociale tout à fait neuf et original » ainsi que le décrivait le premier rapport d’activité, en novembre 1979, rapport qui rappelait les principes fondateurs de l’expérience et les confrontait à leur mise en application.

Vingt ans plus tard, ces principes n’ont pas varié, même si quelques réajustements sont intervenus. La Maison Verte reste un lieu d’accueil pour les tout-petits et leurs parents (ou l’un des adultes qui en est responsable) et l’équipe d’accueillants, si elle fonde sa présence sur une compétence reconnue et éprouvée, n’a pas vocation à conseiller, éduquer et encore moins à être « consultée » au sens thérapeutique du terme. En effet, à l’inverse d’une consultation, ce n’est pas le symptôme qui «légitime» la venue de la famille. Si symptômes il y a — mais ce n’est pas une obligation ! — «ils apparaîtront non sous forme de récit ou de plaintes mais en quelque sorte à, l’état naissant sous les yeux de tous, in vivo en somme». Car la conclusion de ce premier bilan demeurera pertinente au fil des ans : «Ce qui est psychothérapique, c’est la situation même (…) , ce ne sont pas nos interventions en tant que spécialistes qui restent de toute façon très marginales et n’expliquent que très partiellement et occasionnellement les effets bénéfiques produits dans de nombreuses familles par la fréquentation du centre».

Aujourd’hui, mercredi, comme tous les autres mercredis, Michèle Mexme est à l’accueil : aller au-devant des nouveaux arrivants, donner le bonjour, nommer La Maison si besoin et, surtout, demander le prénom de l’enfant et l’inscrire sur le tableau situé à l’entrée. Ce qui, dans d’autres structures, ne serait qu’une information ou un rituel, est chargé ici d’une signification particulière.

La Maison Verte n’est pas un lieu thérapeutique au sens commun et point n’est besoin d’avoir des problèmes pour venir y passer un moment. «J’arrive, je me cale dans le fauteuil, je regarde les enfants : je respire» reconnaît sans complexe Catherine dont la petite Elisa a relayé sa sœur sur la moquette de la Maison. Elisa qui n’a pas envie aujourd’hui de jouer avec les autres enfants et mène sa vie en leur tournant ostensiblement le dos, à bonne distance néanmoins de sa mère. Plutôt que de thérapie, Philippe Beague accueillant à La Maison Ouverte, sœur bruxelloise de La Maison Verte préfère parler de prévention — fidèle en cela à l’esprit de Françoise Dolto —, non pas une prévention «qui n’aurait pour objectif que la disparition des symptômes», mais une prévention «large», «dans le sens où elle ne se centre pas sur un mal particulier à éviter en prodiguant tous les conseils d’usage mais qui laisse à chacun la liberté d’être ce qu’il a à être et lui ouvre un espace d’évolution intérieure qui ne peut se faire que dans l’échange et l’intérêt marqué par un autre qui prend délibérément cette place d’écoute.»

La Maison Verte, c’est aussi le lieu où l’enfant va se préparer à la séparation. Françoise Dolto évoquait l’intérêt pour un bébé appelé à aller en crèche de passer par La Maison Verte. Là, la maman peut avoir auprès d’elle une personne qui assiste au change, donne le biberon, intervient auprès de l’enfant en sa présence ; la participation de plus en plus active d’adultes autres que les parents et la mise en mots de ce qui se passe et se passera lorsqu’il sera à la crèche rendra moins douloureuse la séparation, donnera du sens aux dispositions prises par les parents et évitera une expérience traumatisante. De même l’entrée à l’école sera moins douloureuse pour celui qui y aura été préparé. C’est ce que pense Samira qui, tous les après-midi, depuis deux ans, accompagne son petit Mustafa. Un peu isolée, timide, Samira a suivi les conseils de l’assistante sociale à la naissance de son fils. Elle dit ne pas parler beaucoup avec les accueillants, avoir peur de ne pas trouver les mots mais elle aime se retrouver avec d’autres mères, regarder les autres enfants, comparer… Autre habituée des lieux, championne incontestée : Françoise qui, en quelque vingt ans, a conduit quarante-quatre enfants à La Maison Verte…! Qu’on se rassure : sur les quarante-quatre, deux seulement sont les siens et les quarante-deux autres les enfants dont elle a eu à s’occuper : Françoise est assistante maternelle. Certes, dit-elle, les choses n’ont pas toujours été faciles avec la PMI qui l’emploie et qui, au début, ne comprenait pas qu’elle se réfère plutôt à ceux de La Maison Verte qu’à ses propres référents, pédiatres et psychologues… Il n’empêche : Françoise a tenu bon et elle prend en charge uniquement les enfants dont les parents acceptent les après-midis à La Maison Verte. Au fil des ans, elle a suivi l’évolution de ces parents - qu’elle amène systématiquement dans les lieux avant la signature du contrat - et constaté que si, au début, beaucoup étaient «mitigés» et donnaient leur accord sans enthousiasme, la plupart sont maintenant tout à fait convaincus du bénéfice pour leurs enfants de fréquenter un tel lieu. Pour Françoise, «être à La Maison Verte me permet de faire un break, de souffler. Et en même temps, c’est là que je peux le mieux m’occuper des enfants : je ne suis distraite par aucune autre tâche. Je suis disponible et ils le sentent bien.»

En fin de journée, quelques pères arrivent mais c’est surtout le samedi qu’ils sont les plus nombreux. Ce jour-là est le «jour des familles», qu’elles viennent spontanément ou suite à la suggestion d’un des accueillants. Les appels téléphoniques s’espacent : tout l’après-midi le téléphone n’a cessé de sonner. Des professionnels, pour une information, une intervention, une assistance. Des parents, surtout : ils ont entendu parler de La Maison Verte, aimeraient bien venir, voudraient prendre rendez-vous, pour voir, pour consulter… Michèle Mexme répond invariablement qu’on ne vient pas sur rendez-vous, que ce n’est pas un lieu de «consultation» - même s’il peut avoir des vertus thérapeutiques - et prend le temps d’écouter et d’apaiser les mamans angoissées car, comme le dit Rokchsareh : «La Maison Verte, c’est un endroit qui rassure».

Mireille Roques

À consulter :


La Maison Verte a été créée en janvier 1979, à l'initiative de Françoise Dolto. Ni crèche, ni halte-garderie, ni centre de soins, elle se revendique « lieu de parole, de détente, où mères et pères, grands-parents, nourrices, promeneuses, sont accueillis avec ces enfants qui les occupent et parfois les préoccupent ». Les femmes enceintes sont également les bienvenues.

L'accueil est le principe fondateur de la structure : « l'accueil de l'enfant en un temps bien particulier, entre zéro et trois ans, temps de construction psychique pour l'enfant mais, parallèlement, temps de remaniement psychique pour les parents et pour tous les adultes qui l'entourent. ».

Les accueillants assurent une présence un jour par semaine, toujours le même. Ils sont autonomes et responsables et aucun lien hiérarchique ne structure l'équipe, tous les salaires sont égaux et le binôme « accueillant-psychanalyste » qui prévalait à la création a laissé la place à un intervenant en capacité d'endosser les deux fonctions. Les accueillants sont toujours au nombre de trois, dont un homme.

L'anonymat des usagers est un des principes fondamentaux, ainsi que l'absence de fiches, dossiers et autres moyens de « repérage ». Se gardant bien de répondre à une quelconque « commande », la Maison Verte bénéficie d'une totale indépendance et échappe à toutes les dérives de «contrôle social».

La Maison Verte 13 rue de Meilhac 75015 Paris 01 43 06 02 82


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