![]() |
||
Catherine Dolto - Tolitch : Jai été « désignée » par ma mère dans les derniers jours de sa vie, à notre étonnement à toutes deux car ni elle ni moi navions réfléchi à la nécessité que quelquun remplisse de telles fonctions. Toutefois, quand il sest agi de prendre des dispositions, dans une certaine urgence, elle na vu personne dautre qui lui soit à la fois si proche et qui connaisse aussi bien son travail. Lunivers professionnel de mes deux frères était vraiment trop éloigné du sien mais je ne prends aucune décision importante sans les avoir consultés. Ma mère nimaginait pas que la charge serait aussi conséquente car peut-être alors se serait-elle arrangée autrement ou elle en aurait été plus préoccupée encore.
Ces éléments ne préjugent ni de ma légitimité ni de ma compétence mais jessaie de faire du mieux que je peux et surtout de mentourer de gens qui peuvent maider car jai conscience de lénorme responsabilité que cela constitue.
Je me suis intéressée très tôt au travail de ma mère ou plus exactement à celui de mes deux parents : il y avait toujours beaucoup de monde à la maison, des scientifiques, des philosophes et nous, les enfants, nous participions aux conversations.
Jai par ailleurs toujours beaucoup discuté avec elle, principalement après la mort de mon père, où elle sest retrouvée dans une assez grande solitude car, paradoxalement, la notoriété isole. Nous avons également travaillé ensemble sur des textes, sur la forme, sentend, non sur le fond. Lune des périodes les plus riches de cette collaboration a été lorsquelle est intervenue à la radio, dabord à Europe 1, avec «Docteur X» puis à France-Inter avec «Lorsque lenfant paraît».
Et bien, Françoise Dolto avait posé ses conditions : elle répondait en direct à certaines questions et en évoquait dautres et déjà cela nécessitait un important travail car toutes les personnes concernées étaient averties mais, de plus, elle écrivait à tous ceux qui navaient pas eu de réponse à lantenne, ce qui entraînait un courrier considérable. Toutes les questions étaient préalablement triées et ma mère avait jugé que jétais seule capable daccomplir cette tâche ! Je dois dire que nous étions remarquablement soutenues par Jacques Pradel, lanimateur de lémission, qui en avait très bien compris les enjeux et se sentait lui-même très concerné en tant que père. Je garde de cette période un souvenir merveilleux car cétait passionnant mais aussi, il faut lavouer, épuisant !
Si vous voulez dire par là que je ne suis pas devenue psychanalyste, en effet. Et le fait que jai choisi dêtre plutôt psychothérapeute que psychanalyste choque beaucoup de gens. Pour ma part, je suis persuadée que jai fait un choix essentiel car ma situation, pour le coup, serait intenable. Par contre, je crois avoir été dans le droit fil de ce que jai appris de Françoise Dolto en mengageant dans lhaptonomie périnatale, cest-à-dire un travail de prévention concernant les touts - petits.
Ma mère sest toujours intéressée à mon travail et quand jai commencé à pratiquer lhaptonomie elle my a vivement encouragée. Un petit stage avait même été organisé à son domicile, mais il nétait pas question pour elle de sortir de son cadre : elle était psychanalyste et, par exemple, ne voulait pas toucher les bébés quelle avait en analyse. De même, elle na pas souhaité que cette pratique entre à la Maison Verte car elle considérait que les conditions nétaient pas éthiquement satisfaisantes. Il ny avait aucunement un refus de ce mode de travail mais, comme toujours chez elle, un grand souci de rigueur. Ce qui est enthousiasmant pour moi, cest que jai trouvé une pratique où je peux utiliser ce que jai reçu de mon père, qui était un grand médecin de médecine physique et qui avait des mains extraordinaires, et ce que jai reçu de ma mère. Pour autant, je ne pense pas « continuer luvre de ma mère » comme on le laisse entendre trop souvent. Les Grands Maîtres disent « ne faîtes pas comme moi mais cherchez dans la même direction que moi » ; il me semble que cest ce que je fais avec les outils de notre époque.
Cette hypothèse à la fois mamuse et minquiète. Mamuse car je dis toujours que je travaille « en tribu » et il est vrai que je nenvisage pas de travailler avec quelquun, au long cours, sans que de liens amicaux se forment. Mais cela minquiète car cela suppose certaines associations sur les Archives et la famille Dolto. Non, il ny a pas de « clan » mais un groupe de gens dont certains sen vont et dautres arrivent, un groupe vivant, soudé par une grande honnêteté et un esprit critique et cest en ce sens que la métaphore, qui suppose des défenses guerrières, ne convient pas.
Me concernant, je parlerais plutôt de «projections». Depuis la mort de ma mère, je dis volontiers que je me suis habituée à être «un lieu de projections à pattes» !
Ce nest pas toujours commode et cela signifie que jaccepte dêtre décevante. Les gens attendent que je corresponde à limage quils se sont faîte de ce que doit être la fille de Françoise Dolto et bien entendu je ne peux correspondre à cette image. Dans le meilleur des cas, ils saperçoivent que ma façon de faire nest en fin de compte pas si mauvaise mais le plus souvent ils pensent quils feraient une bien meilleure fille de Françoise Dolto que moi ! Cest peut-être vrai dans certains cas mais il se trouve que cest à moi que cette place a été donnée par le destin.
Françoise Dolto était inquiète de létat de «remplissage» de son appartement en documents de tout genre. Elle navait pas tort Quand il a fallu tout ranger, nous avons mesuré lampleur de la tâche. Mon amie Colette Percheminier qui était devenue celle de ma mère et a été présente auprès delle à la fin de sa vie y passait toutes ses journées et moi tous mes week-ends. Mais même quand nous avons eu fini de trier, il restait encore vraiment beaucoup de livres, de papiers, et nous avons bien vu que tout ne pourrait tenir dans un appartement. En outre, jétais sans cesse sollicitée en tant que fille de Françoise Dolto et ma vie en arrivait à se réduire à cette tâche-là. Colette et dautres proches mont alors poussée à créer lassociation. Ainsi je nétais plus le passage obligé pour accéder à Françoise Dolto et ses documents devenaient disponibles pour tous ceux qui le souhaitaient.
On nous a souvent prédit léchec. Au début, les psychanalystes ont manifesté de la méfiance car ils ignoraient que Françoise Dolto avait pris la précaution de détruire tous ses dossiers juste avant sa mort et puis il y avait le travail de deuil à faire et il a fallu un peu de temps pour quils comprennent ce qui était en train de se mettre en place.
Concernant lassociation, il faut bien comprendre quelle est née du désir dun groupe et que je mappuie sur ce groupe dont le pilier est Colette Percheminier. Les éditions Hatier dabord, puis Gallimard ensuite, nous ont été un précieux et indispensable appui. Les archives sont installées dans le local où mon père puis ma mère ont travaillé ce qui donne un sentiment très rassurant de continuité et ce lieu fonctionne comme une bibliothèque mais avec consultation sur place et aussi comme un centre de renseignements et de diffusion, via les photos, cassettes vidéo etc. Des jeunes devant effectuer un travail dintérêt général y travaillent également, ce qui plairait certainement beaucoup à Françoise Dolto Ce lieu reçoit un public varié, aussi bien des chercheurs qui se plongent dans les documents comme des Chartristes que des personnes simplement désireuses de venir retrouver le souvenir de Françoise Dolto. En fait, le lieu sadapte aux demandes : cest un lieu vivant et qui ne nous appartient pas mais qui appartient à toute cette grande famille que nous ne connaissons pas mais que lie un même intérêt pour luvre de ma mère.
Nous essayons de nexclure personne, daccepter et détudier toutes les critiques et nous ne voulons surtout pas tomber dans lhagiographie. Pour ma part, je ne suis pas la vestale de la mémoire de ma mère et les Archives doivent être des archives vivantes.
Dabord, je dois préciser quil ne sagit pas dun choix personnel mais dun choix collectif. Certes, Françoise Dolto était très connue mais elle était aussi mal connue et tout un pan de son travail le plus exigeant nest pas toujours pris en compte. On parle de lextraordinaire clinicienne quelle était sans forcément savoir de quoi il sagit et on oublie dévoquer la théoricienne précise et exigeante. Certains de ses textes ne sont pas abordables facilement et demandent un gros travail danalyse ; tout cela mérite dêtre rappelé et commenté et ces journées veulent redonner à luvre sa véritable dimension, lui rendre une place que la personne a trop souvent cachée. En même temps, nous voulons montrer quelle femme audacieuse elle était et combien sa liberté de penser était révolutionnaire.
Il est vrai que le fait davoir à tenir cette place est lourd mais jai tellement eu de bonheur à être la fille de ma mère et jai tellement reçu de mes deux parents, ça a été tellement joyeux dêtre la fille de ces deux-là, que je leur dois bien ça Et puis notre mère nous a élevés en ayant toujours confiance en nous et nous donnant confiance en nous. On pourrait dire quelle avait lart de vous confier une tâche et le sentiment que vous pouviez laccomplir. Cest là-dessus que je mappuie depuis sa mort.
Mireille Roques
Archives et documentation Françoise Dolto 21, rue Cujas 75005 Paris - Tél. 01 40 51 72 05
Journées détude Dolto 14-17 janvier 1999 UNESCO. ANREL : 01 30 43 26 00 POSTE 115
Revenir à l'index, à la page de garde.