Numéro 466, 10 décembre 1998

Vers de nouvelles pratiques ?

La nuit dans les quartiers


Pour répondre au sentiment d’insécurité, d’isolement, de promiscuité et d’abandon, plusieurs grandes villes ont recours à des « correspondants ». Explications

De la tombée du soir jusqu’au milieu de la nuit — 1 h 30 ou 2 h du matin, voire jusqu’à l’aube —, sur un territoire précis, le correspondant de nuit assure un double service : une veille matérielle et technique, d’une part, lui donnera l’occasion de signaler aux services compétents les usures, les déprédations, les dysfonctionnements divers ; sur demande des locataires, il pourra d’autre part intervenir pour régler à l’amiable des petits problèmes de nuisances et de voisinage, écouter et orienter les demandes concernant l’usage des lieux, alerter les services d’urgence en cas de besoin, et même accueillir une personne en situation de détresse. Présence humaine active, il a une fonction évidente de médiation.

Il n’est ni gardien, ni auxiliaire de police, encore moins milicien, et même pas travailleur social, n’assurant pas de travail de suivi éducatif. Toutefois, l’aspect technique de l’intervention des correspondants de nuit possède en elle-même, bien évidemment, une dimension sociale.

« La création de ce type de fonction peut-elle exonérer la société d’une réflexion sur la responsabilisation des acteurs (individuels et collectifs) et la façon de les amener à partager un certain nombre de règles et de valeurs qui permettent de vivre ensemble ? », interroge pertinemment le Guide des correspondants de nuit (1) : la participation active des habitants et des institutions impliqués dans la vie locale au contrôle et à la régulation de l’activité des correspondants de nuit est la première piste pour éviter cette dérive ; il est nécessaire en outre de favoriser le débat public local sur la fonction elle-même, en tentant d’évaluer et d’opérer un suivi des actions ; un comité de pilotage doit faire fonction de cadrage et de débat sur la définition, la finalité et le contenu du service, en associant un maximum d’acteurs de la vie sociale du quartier. Un projet collectif de prévention et de règlement à l’amiable des conflits peut alors s’élaborer.

Les principes d’intervention sont ceux de la négociation, de la recherche du contact et du dialogue, et aussi du rappel de certaines règles, dont les correspondants ne peuvent pas pour autant être les garants absolus. « Leur crédibilité et leur légitimité, souligne le Guide, est la rapidité de la prise en compte plus que l’immédiateté de la réponse qui, elle, peut être indirecte et différée ou nécessiter une construction conjointe »

Par l’écoute, le correspondant peut tranquilliser certains habitants, redonner confiance, recréer des liens entre des groupes de population et des institutions ; il peut rappeler, d’autre part, l’importance du respect mutuel en cas de troubles du voisinage, en se situant en médiateur ; il peut enfin soutenir des personnes en détresse, disposant parfois d’appartement d’hébergement d’urgence ou passant le relais à d’au-tres services fonctionnant de nuit.

Il se doit en effet d’orienter les personnes vers les services compétents, et d’accompagner le cas échéant des services venus de l’extérieur pour que certains quartiers ne soient pas des zones de non-droit. Il signale donc tout dysfonctionnement ou déprédation des installations, signale les pannes d’éclairage public ou la présence de produits dangereux… Le correspondant de nuit est également joignable sur son téléphone portable.

Certaines zones d’intervention restent problématiques : le correspondant de nuit doit-il signaler un enfant en danger ? Prévenir la police s’il est témoin d’un acte délictueux ? Un équilibre délicat est constamment à trouver entre la confidentialité impérieuse des informations transmises, la confiance de la part des institutions et les relations de respect envers les habitants.

En principe, un référent d’autorité répond de l’activité du service devant le comité de pilotage ; deuxième instance de régulation, un superviseur extérieur peut aider les correspondants de nuit à travailler sur la relation et la distance à prendre par rapport à certains événements.

Actuellement, les correspondants en fonction ont environ entre 25 et 48 ans, et leur appartenance à l’espace local est considéré comme un atout majeur. Le recrutement doit se faire d’une manière claire et affichée (éviter le copinage dans les quartiers et annoncer les compétences techniques et les qualités relationnelles requises) ; le recrutement doit aussi représenter l’ensemble des partenaires concernés, et prévoir un plan de formation (secourisme, par exemple). Une démarche d’expertise d’un service de correspondants de nuit, en outre, a été initiée pour aider aux projets de création, notamment dans le cadre des groupes de travail thématiques mis en place par les contrats locaux de sécurité (CLS).

Le CNLRQ signait, le 21 février dernier, un accord-cadre Nouveaux services, nouveaux emplois, en vue de créer mille emplois durables d’activités d’utilité sociale pour les jeunes : les correspondants de nuit, nouveau « métier » développé depuis six ans dans certains quartiers, ont-ils vu le jour parce que l’éducation spécialisée devenait, en général, absente de ces espaces la nuit tombée ? À Montreuil, des éducateurs de prévention ont circulé à pied, la nuit, et ont travaillé à partir d’échanges différents de ceux du jour. Bref, doit-on s’acheminer vers de nouvelles pratiques ?

Joël Plantet

(1) Édité par le Comité national de liaison des Régies de Quartier (CNLRQ) - 47-49 rue Sedaine 75011 Paris - Tél. 01 48 05 67 58.

 


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