Numéro 466, 10 décembre 1998

Il serait temps que le jour entende

Ce que la nuit a à dire !

Par Anne Perrault-Soliveres

Anne Perrault-Soliveres travaille la nuit depuis 30 ans. D'abord infirmière puis responsable d'un service de nuit, elle termine un doctorat sur « La nuit du savoir ou les valeurs de l'ombre ».


« La technicité devient très secondaire et l'écoute est l'essentiel du travail »

En quoi le travail de nuit se différencie de celui de jour ?

Dès que la nuit commence à tomber quelle que soit la période de l'année, les soignants « sentent » l'angoisse des malades monter. Dans leurs chambres, les pa-tients sont inquiets car ils savent qu'il y aura beaucoup moins d'intervenants. De plus dans l'imaginaire collectif, la nuit fait peur, elle symbolise l'inconnu, le danger voire la mort. Il y a donc des peurs archaïques qui se manifestent à travers les demandes irrationnelles. Tout cela majore l'angoisse. Cependant, les prises en charges sont favorisées.

En conséquence, la dispersion « dans la technique » est réduite et les relations sincères s'établissent entre les personnes, patients et soignants, sans occulter justement cet aspect irrationnel qui est présent en chacun de nous. Le jour, la pression est telle, que même si la compétence peut être la même, les praticiens sont moins branchés sur l'espace relationnel. La nuit le rapport à la technicité pure, deviennent très secondaire, et pour le coup la disponibilité à l'écoute et la relation d'aide, articulée principalement autour de la parole, devient l'essentiel du travail à effectuer.

Les besoins, les demandes des usagers sont-ils différents la nuit ?

Beaucoup de demandes ne sont pas formulées le jour car les usagers voient bien que les professionnels sont surchargés. Qu'il s'agisse des paramédicaux ou des travailleurs sociaux la priorité est toujours donnée aux soins techniques, à l'administratif. Or, excepté l'hôpital qui fonctionne, très peu voire aucunes institutions sociales ou médico-sociales ne sont ouvertes la nuit. La conséquence est que le petit nombre d'intervenants qui travaillent la nuit doit répondre à toutes les demandes, qui justement attendent l'obscurité pour s'exprimer. En effet, lorsque ces besoins sont clairement de l'ordre du relationnel, du contact, de la confidence, la nuit se fait complice et favorise l'expression, parfois même fantasmatique, de la souffrance psychique, affective ou sociale.

Les professionnels qui choisissent de travailler la nuit le savent bien, ils parlent d'un travail relationnel en profondeur qui les comble. Il faut dire aussi que certains apprécient d'échapper au « regard des autres », des pairs, ou des collègues. Il n'y a pas de témoins…

Peut-on dire que le « savoir-être » remplace le « savoir-faire » quand la nuit tombe ?

Non, je ne dirai pas que la nuit le « savoir-être » remplace le savoir-faire. Il s'y ajoute une plus-value plutôt qu'un déplacement de compétences. Souvent le « savoir être » va prévaloir sur le savoir-faire, favorisé par la « mystique » de la nuit dans la mesure où celle-ci va agir en tant que « desinhibitrice » ; car on se trouve moins dans la forme et plus dans le contenu.

Cet amoindrissement des inhibitions favorise-t-il les « prises en charge » ?

Oui, car je pense qu'il existe cette mise en sommeil des normes. Or, comme celles-ci sont moins prégnantes la nuit les exclus, en général, se trouvent mieux, donc abordent plus volontiers certains aspects de leur problématique d'autant qu'ils se sentent moins étiquetés, classés hors normes. C'est pour cela qu'ils acceptent plus aisément de se présenter tels qu'ils sont. La relation est alors dans une représentation de soi à l'autre qui exclue toutes formes de mensonges, de jeux, ou de fausses sincérités teintées de statuts ou de positions sociales.

Les professionnels de jour ont-ils à apprendre de ceux de la nuit ?

Oui, je pense que le jour a beaucoup à apprendre de la nuit. Malheureusement, il est très difficile de faire passer ce message, car le discours de ceux qui travaillent la nuit est très dévalorisé. Ainsi, autant ces professionnels reconnaissent à ceux qui travaillent le jour, leur nécessaire rationalité, autant l'inverse est loin d'être admis. Pourtant, il me semble que si l'on doit aider les gens à se réinsérer, c'est justement en utilisant ce petit flou dans les règles sociales qu'apporte la nuit, qu'on aura plus de chances d'y parvenir… Il serait temps que le jour entende ce que la nuit a à lui dire… notamment qu'elle « porte conseil ».

Propos recueillis par Guy Benloulou

 


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