Numéro 466, 10 décembre 1998


 

Pour Isabelle Privas, éducatrice dans une unité d’accueil d’urgence, la soirée — et, par la suite le coucher — dépendront en partie du temps du repas. « Il peut faire surgir des tensions, constate-t-elle, sans compter que la qualité du menu a aussi son importance… ! En général, si le repas se déroule bien, la soirée ira de même ». Toutefois, précise t-elle, « il n’y a pas de règles : un repas trop calme peut aussi présager de tensions ou d’une explosion dans le cours de la soirée ». « Pour les plus petits dont je m’occupe , constate Lætitia Morel, le dîner annonce très directement la soirée puis la nuit car, tout de suite après, ils doivent se préparer à aller se coucher et les deux temps sont donc très liés ».

Oui, les choses ont commencé à devenir sérieuses après le repas, ou plus exactement après les jeux de société ou la séance télé. L’approche du coucher s’est vraiment matérialisée quand il a fallu se calmer, que l’éducatrice a préparé la tisane et que quelques-uns se sont retrouvés en bout de table, sirotant le liquide trop chaud et pas vraiment agréable. Pas vraiment agréable et pourtant réclamé en cas d’oubli, petit rituel rassurant, comme la peluche sur le lit ou la photo sur la table de nuit, que l’on saisira dans le noir, comme un talisman. Ces objets fétiches ne sont pas le seul fait des plus jeunes, au contraire. Dans le foyer d’urgence où elle accueille de grands adolescents et de jeunes adultes, Maria Christina constate que les chambres des filles sont pleines de peluches et que, si les garçons ont leur fierté, il n’est pas rare que certains se mettent à sucer leur pouce pour s’endormir… Pour ces « grands », bien sûr, les choses sont un peu différentes : le coucher est plus tardif — vers onze heures —, il n’est pas interdit de sortir, à condition d’en avoir averti et de rentrer à l’heure. Mais pour les grands comme pour les petits, qu’ils fument leur dernière cigarette ou qu’ils se soient mis en pyjama, pas un qui ait vraiment envie de regagner sa chambre. Les uns comme les autres cherchent à reculer ce moment, à tout prix. Alors, on trouve des prétextes : un bobo à faire soigner, une bande dessinée à terminer, une chose urgente à confier à l’adulte… « C’est à ce moment-là qu’émergent les inquiétudes, confie Maria, une démarche à faire le lendemain, un entretien d’embauche, une rencontre… Leur demande devient alors plus personnelle, c’est le temps où l’on accepte de parler vrai, de lever le masque… ». Mais les angoisses sont aussi souvent le fruit des ruptures récentes que ces jeunes ont vécues : la peur, en se rappelant les menaces du père, le chagrin en évoquant celui de la mère, la culpabilité d’avoir laissé derrière soi le petit frère ou la petite sœur. Les filles verbalisent plus facilement que les garçons, n’ont pas de honte à pleurer. Les garçons s’expriment plus par la violence, le passage à l’acte. Aucun pourtant ne parle de sa crainte de la nuit ; ce ne sont que des plaintes individuelles. « Il faut aussi être très vigilant, dit Ma-ria, car beaucoup réclament des calmants, des somnifères. Chaque fois, je demande à voir l’ordonnance ».

Une fois dans la chambre — car il faut bien finir par y aller ! — on ne renonce pas, surtout chez les plus jeunes et les pré-adolescents : allers-retours aux toilettes, mal de tête foudroyant, message urgent au copain dans la chambre voisine… Il y a bien sûr la crainte de la nuit, du sommeil, des rêves peut-être, mais il y a aussi, remarque Frédéric Roque, éducateur en internat sur un groupe de dix-quatorze ans, la tentative de ne pas respecter les règles établies, d’être dans la transgression… Pourtant, il reconnaît que ce temps où l’enfant regagne sa chambre pour se préparer au sommeil, n’est pas un temps facile. L’angoisse de se retrouver face à soi-même est renforcée par celle de voir partir l’un des deux éducateurs. « Ceux-ci, dit Frédéric, ont été disponibles pour eux durant toute la soirée, comme s’ils vivaient avec eux “pour de vrai”. Or l’un d’eux va quitter le foyer et rentrer chez lui. La nuit, c’est donc un peu le temps de la désillusion… ». On sait bien aussi que les enfants se sentent plus ou moins rassurés suivant l’éducateur « de nuit ». Pour les plus petits, les relations sont très marquées par l’affectif et Lætitia évoque l’indispensable « bisou » qu’il faut aller donner une fois l’enfant dans son lit, l’histoire à raconter, la main à tenir pour rassurer… Parmi les constantes du temps entre le coucher et l’endormissement : la question de la lumière. En général, les éducateurs accordent un délai où les enfants sont dans leur lit et peuvent garder leur lampe allumée. Mais, quand c’est l’heure, c’est l’heure, et l’extinction des feux ouvre de nouvelles négociations. Pour les enfants du service d’accueil d’urgence, qui viennent souvent de subir des atteintes à leur intimité, il faut tout à la fois les rassurer quant au respect de celle-ci — et la porte de leur chambre est fermée — et prendre en compte ce que le noir peut avoir d’angoissant — et on laisse une petite lumière allumée que l’on éteint seulement quand ils sont endormis —. Pour Isabelle : « l’accompagnement » au sommeil est primordial et sera garant de la qualité de la nuit : « il s’agit de trouver un juste équilibre entre le temps de l’accompagnement, de la réassurance, de la discussion, de l’apaisement, et le moment où l’on doit dire STOP, “maintenant il faut que tu dormes” ». La peur du noir revient sans cesse : « La grosse angoisse, dit Frédéric, c’est le noir complet. Alors les rituels les plus fréquents sont les portes que les jeunes nous demandent de laisser entrouvertes, les stores que l’on ne ferme pas, la lumière du cabinet de toilette qu’il faut laisser allumée. D’une certaine façon, il s’agit de faire un pied de nez à la nuit, de l’empêcher de s’installer ».

« Une période essentielle de la fonction éducative en internat »

Pour Frédéric comme pour Isabelle, passé ce difficile moment du coucher et de l’endormissement, les nuits des enfants sont plutôt tranquilles. Celle des petits un peu moins, peut-être, eux qui expriment même en dormant leur souffrance : cauchemars, paroles, somnambulisme… Sans oublier les pipis au lit si fréquents et qui font les réveils honteux… «Souvent ces manifestations dont ils ont directement ou indirectement connaissance les angoissent, dit Lætitia, il faut alors prendre le temps de les rassurer, sinon ils n’osent pas plonger dans le sommeil ». Mais c’est peut-être du côté des aînés que les nuits sont les plus difficiles. Les grosses crises d’angoisse surviennent à ces moments-là, les crises de tétanie, les tentatives de suicide, les somatisations de toute sorte. On appelle alors les pompiers, le SAMU : l’urgence, encore l’urgence… Il y a aussi ceux qui sortent de la galère et ne peuvent plus s’adapter au rythme habituel : ils veulent continuer à vivre la nuit et dormir le jour… Pour tous ces jeunes adultes, plus encore que pour les enfants, le fait de partager sa chambre fait barrage à l’intimité, développe les frustrations, les colères. Le partage de la chambre a heureusement aussi des effets positifs : la complicité, la possibilité de dire du mal de l’éducateur loin des oreilles indiscrètes…

Que la porte de leur chambre soit ouverte ou fermée, les éducateurs restent disponibles toute la nuit. La plupart «interdisent» l’entrée de cet espace intime et passent dans le bureau ou une autre pièce s’il y a besoin d’être avec l’enfant. Maria, pour sa part, laisse toujours la porte entrouverte et les jeunes peuvent venir s’asseoir sur le bord de son lit pour discuter. Tant par la configuration des lieux — la chambre est au milieu des autres — que par sa situation en rez-de-chaussée, perméable à tous les bruits de la rue et les conversations du trottoir, elle estime qu’on ne peut considérer ce lieu comme « privé ». Elle reconnaît toutefois que certains de ces collègues ferment leur porte, parfois même à clé ! Quant au sommeil, il est pour tous : « léger », « en pointillés », « tardif » — voir très tardif — et même en dormant l’éducateur reste vigilant, attentif, tendu par le sentiment de sa responsabilité.

Si certains renonceraient sans regret à ces nuits en internat, ni Frédéric ni Isabelle ni Lætitia ne le souhaitent. « C’est, dit Isabelle, un temps que j’apprécie éducativement car les enfants se montrent souvent sous un angle différent et la nuit peut permettre des moments privilégiés ». Même appréciation pour Lætitia qui s’inquiète des possibles effets pervers de l’obligation qui va être faîte aux employeurs de payer la totalité des heures de nuit (alors que jusqu’à présent, sur neuf heures accomplies, seulement trois étaient payées) avec la tentation, pour ces derniers, de recourir aux veilleurs de nuit. « Curieusement, confirme Frédéric, alors que la nuit est un temps qui marque une rupture des relations entre jeunes et éducateurs, elle n’en reste pas moins une période essentielle de la fonction éducative en internat. En effet, ce temps de nuit permet à l’éducateur d’être dans une continuité de présence dans le lieu où vivent les jeunes. C’est également un moment propice à la réflexion sur mon travail et sur le regard que je porte sur tel ou tel. Le silence et la solitude permettent cette parenthèse ». Et de rappeler que « s’il était besoin de trouver un argument, il suffirait de reprendre le titre d’un mémoire d’éducateur spécialisé, “Qui fait la nuit, ce soir ?”. C’est là une interrogation quasi systématique des jeunes ».

Mireille Roques


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 Qui c’est qui nous garde ce soir ?

La nuit dans les internats

Quand a-t-elle commencé ? Après les devoirs, quand en levant le nez on s’est aperçu que le rectangle de la fenêtre était devenu tout noir ? Mais il était tôt encore : il y avait les coups de fil à donner ou à recevoir, le carnet de notes à faire signer par l’éducateur, la douche à prendre… Peut-être, alors, quand il a été temps de passer à table, quand on s’est retrouvé tous réunis, pour la première fois de la journée, à y bien réfléchir ? Peut-être, en effet, l’idée a-t-elle pris naissance à ce moment-là…