Numéro 466, 10 décembre 1998

 

ATELIER D’ECRITURE

 


 

La moquette vient d’être changée. Elle est marron clair, sans tâche, sans histoire pourrait-on croire. Nous sommes jeudi et le jeudi soir c’est l’atelier d’écriture. À dix heures, la pièce est déjà bien remplie. Des hommes sont assis, tout près des murs pour pouvoir appuyer leur tête et dorment. Certains n’ouvriront pas l’œil de la soirée et des ronflements viendront même plus tard ponctuer la lecture des textes. D’autres personnes - dont deux femmes - sont assises sur une banquette et feuillettent des Paris- Match. Qui sont-elles : des voisines, des observatrices… ? Mystère. Elles ne sont certainement pas parmi les quelques femmes en difficulté qui fréquentent les lieux car celles-ci, peu nombreuses, cumulent souvent les problèmes — maladie mentale, alcoolisme, prostitution —. Une autre femme est présente, Maguy, bénévole, et qui déjà se penche sur sa feuille. Une autre femme arrivera un peu plus tard, une femme un peu perdue, gentille et rieuse, qu’inspirera le thème de l’atelier : « l’amour ». Mise à part Monique, l’éducatrice préposée à l’accueil, toutes les autres personnes sont des hommes dont une dizaine qui de toute évidence prennent très au sérieux leur travail d’écriture. Patrick, l’éducateur qui ce soir anime l’atelier, a préparé avec le plus grand soin les documents pouvant servir de support : mots de référence, citations, choix de poèmes… Certains des participants s’appliquent sur leur feuille, d’autres cherchent l’inspiration, d’autres profitent du sujet pour se livrer à quelques considérations coquines, mais ça ne va pas loin, on n’est pas là pour ça. Des gens arrivent, saluent, repartent… D’autres apportent des nouvelles — la fin du journal La rue, le dépôt de bilan —… D’autres s’assoient, regardent, piquent un somme, se penchent sur la copie du voisin…

Vers onze heures, on pousse les tables et on fait cercle. Qui veut lire son texte le lit. Toujours dans le respect du groupe, c’est un principe auquel nul ne peut déroger. Ce soir, c’est calme, dit Patrick, même s’il faut rappeler à l’ordre un barbu plein de talent qui occupe un peu trop l’espace. Il gardera pour lui son dernier poème et s’en va en traitant les éducateurs de cons, ce qui ne les dérange guère… La prochaine fois, on reprendra ça avec lui, calmement. Les textes, il y en a de toutes sortes : des très écrits, avec une réelle inventivité ; avec des images, beaucoup d’images. Il en est des plus conformistes, tant dans la forme que dans le fond. Il en est d’érotiques, de drôles et d’autres que l’on ne comprend pas très bien mais qu’on applaudit quand même.

Après la lecture, les éducateurs proposent un café, un thé. C’est le moment des échanges, des commentaires. C’est aussi le moment qui annonce le départ. Qui rentre où — ou ne rentre pas ? On l’ignore. La nuit de La Moquette s’achève.

M.R.


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